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Billet de blog 4 nov. 2016

Des Cigarettes et du Carbone

La 7ème Conférence des Parties (COP) organisée par l'Organisme Mondial de la Santé (OMS) aura lieu du 7 au 12 Novembre à Delhi. Au même moment se réunira, à Marrakech, la 22ème COP des Nations Unies luttant contre le changement climatique. Si le rapprochement semble anecdotique, ces deux rassemblements font face aux même problèmes de lobbying. Les solutions apportées, elles, divergent.

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© Nikita Jha

La fumée tue.

Démarrer une voiture ou allumer une cigarette sont des gestes anodins, que nombre d’entre nous effectuons plusieurs fois par jours sans y attacher d’importance. Ils ont pourtant des conséquences dramatiques: chaque année, le tabac tue presque 6 million de personnes. Le rejet de CO2 dans l’atmosphère, en plus de causer de nombreux décès prématuréschaque année, représente à long terme un risque pour la survie même de l’espèce humaine. Il semble donc évident qu’il faut de toute urgence lutter contre ces fléaux.

S’il est d’intérêt public de dégager des solutions concrètes pour limiter la consommation de tabac et de pétrole, certains intérêts privés bénéficient, quant à eux, du statu quo. La production du tabac, comme celle de l’essence, repose en effet entre les mains de grands groupes industriels qui en tirent la majorité de leurs profits. Exxon Mobile ou Philip Morris, pour ne citer qu’eux, ne se privent donc pas de vanter les bienfaits de ces produits néfastes, ou du moins de mettre en doute les impacts négatifs dénoncés par de nombreux scientifiques.

© Datagueule - Les merveilleuses histoires du tabac

La régulation de ces industries est assurée, quant à elle, par deux conventions internationales majeures. D’un côté, la Convention-Cadre de l’OMS pour la lutte anti-tabac, qui inscrit dans le droit international des politiques de protection de la santé publique, de l’autre, la Convention-Cadre des Nation-Unis pour le Changement Climatique (CCNUCC), qui a pour vocation, entre autre, de limiter le réchauffement climatique à moins de 1.5° Celsius en encourageant une transition vers les énergies renouvelables.

Ces deux traités représentent un espoir pour la protection de l’environnement et de la santé dans le monde. Ils menacent cependant directement l’activité économique des industries du tabac et des énergies fossiles, et donc la santé financière de certains états qui dépendent de cette activité. On comprendra, dès lors, la difficulté que rencontrent ces conventions à mettre en œuvre des politiques ambitieuses.

Lobby or not Lobby ?

Le 7 Novembre 2016 se tiendra, à Delhi et Marrakech respectivement, la 7ème convention de l’OMS contre le tabagisme et la 22ème convention des Nations Unies contre le changement climatique. Les industries du tabac et des énergies fossiles vont tenter, une fois de plus, d’influencer les prises de décisions politiques en leur faveur. Parmi les partenaires financiers de la COP 22 de Marrakech, on retrouve ainsi AKVA, premier groupe pétrolier marocain, ou encore Engie (Ex. GDF-Suez), également présent dans la liste des cinquante plus grands émetteurs de dioxyde de carbone au monde.

Selon Katherine Smith, Docteur en Science Politique à l’université d’Edimbourg, l’influence des lobbies industriels sur les décisions politiques peut s’effectuer de manière plus ou moins officielle. Au traditionnel lobbying de fonctionnaires situés à des postes clés s’ajoute ainsi d’autres moyens plus discrets. Financer des recherches scientifiques destinées à semer le doute, manipuler l’opinion publique via des campagnes de publicité mensongères, soudoyer des experts ou des officiels, telles sont les méthodes employées par l’industrie du tabac.

© Datagueule - Lobby or not lobby

Pour lutter contre l’influence négative d’entreprises ayant des conflits d’intérêts dans la prise de décision de l’OMS, la convention a mis en place une législation stricte. Pour Jesse Bragg, membre de l’organisation Corporate Accountability International, “[ce traité] n’a pas uniquement pour objectif de réduire la consommation de tabac, mais également de responsabiliser les industries” (vidéo). L’article 5.3 de la convention pour la lutte anti-tabac (PDF) recommande ainsi que “des règles soient adoptées pour la communication d’informations ou l’enregistrement des entités de l’industrie du tabac [et] des organisations qui leur sont affiliées [...], y compris les groupes de pression.”

Par contraste, l’organisation des Nations-Unies laisse la porte grande ouverte à l’influence négative des lobbies énergétiques. Dans le projet de décision CP.21 de la convention-cadre (PDF), on peut lire que l’organisation “se félicite des efforts déployés par toutes les entités [...] y compris [...] du secteur privé [et] des institutions financières”. D’après Tamar Lawrence-Samuel, également membre de Corporate Accountability International, le Traité de Paris “encourage effectivement le secteur énergétique à définir les solutions au problème qu’il a lui même créé” (vidéo).

Fermer la porte aux géants du fossile

Comment prévenir l’influence d’acteurs ayant des conflits d'intérêts flagrants dans les prises de décisions liées à la protection du climat ? Tout d’abord, la convention-cadre des Nation-Unies peut suivre l’exemple donné par l’Organisme Mondial de la Santé, et inscrire la lutte contre les lobbies directement dans ses traités. De même que l’OMS dénonce “un conflit fondamental et irréconciliable entre les intérêts des industries du tabac et celles des politiques de santé publique” (PDF), les Nations Unies doivent prendre en compte les intérêts contradictoires entre industries pétrolières et réduction du rejet de CO2 dans l’atmosphère.

Il en va de même pour les mesures concrètes. Comme l’OMS avant elle, l’organisation des Nations-Unies pourrait instaurer un système de vérification des délégués. Tout délégué souhaitant se rendre à une conférence anti-tabac doit au préalable recevoir l’approbation d’un gouvernement. De plus, chaque participant signe une déclaration de non-conflit d’intérêts. En dernier recours, la société civile et les organisations non-gouvernementales alertent également le secrétariat en cas d’abus.

Il ne manque que la volonté politique de nos dirigeants, qui ne viendra qu’après pression constante de la société civile. D’après Ralph Degolaccion, membre de l’organisation Health Justice, 4 leçons sont à retenir de l’expérience de la lutte anti-tabac. Le mouvement environnemental doit:

  1. Collecter et régulièrement mettre à jour une base de données sur les activités des lobbyistes.
  2. Engager un discours raisonné au sujet du lobbying avec les membres du gouvernement.
  3. Contrôler les actions de publicité et de relation presse des entreprises polluantes, pour les dénoncer si nécessaire.
  4. Eduquer toutes les parties prenantes au sujet de l’influence néfaste des industries de l’énergie fossile, via des campagnes de presse par exemple. 

C’est l’engagement des citoyens de la société civile qui fera, en fin de compte, toute la différence !

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