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Billet de blog 14 oct. 2016

Écoterroristes, Vous avez dit Écoterroristes ?

Les derniers mois ont vu la généralisation, dans certains médias français notamment, de l’utilisation du lexique de la terreur pour désigner les activités de militants écologistes. Il est impératif de déterminer clairement, pour éviter toute vulgarisation médiatique et collective, le concept de terrorisme écologique.

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Manifestant zadiste

   “Terroristes écologiques”, “Écoterrorisme”, “Terrorisme vert”…

    Les derniers mois ont vu la généralisation, dans certains médias français notamment, de l’utilisation du lexique de la terreur pour désigner les activités de militants écologistes. Cette criminalisation de la lutte environnementale permet de justifier la mise en place d’un appareil judiciaire répressif, prévenant toute critique écologique du système. Dans les faits, l’État français a par exemple procédé à l’assignation à domicile de 26 activistes lors de la COP 21 de Paris, en novembre 2015. De nombreuses manifestations pro-climat ont également été interdites. Il est impératif de déterminer clairement, pour éviter toute vulgarisation médiatique et collective, le concept de terrorisme écologique.

    En vertu de l'article 421 du code pénal, l’acte d’écoterrorisme est défini comme “le fait d'introduire dans l'atmosphère, sur le sol, dans le sous-sol, ou dans les eaux [...] une substance de nature à mettre en péril la santé de l'homme ou des animaux ou le milieu naturel”. Il faut ajouter à cela la notion de contexte terroriste intentionnel, qui implique une “entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur”. Définition bien éloignée de  l’utilisation qu’en font de nombreux journalistes, et qui ne s’appliquerait qu’à une infime minorité des activistes écologistes. En effet, si le mouvement utilise parfois le blocage ou la perturbation de l’ordre public, l’usage de la terreur et la contamination de l’environnement sont absentes de ses méthodes. Comment expliquer, dès lors, l’usage de ce terme pour condamner tout type d’action environnementale non-réglementaire ?
     Selon Vincent Sizaire, Magistrat et Maitre de Conférence à l’Université Paris-Ouest-Nanterre, utiliser l’étiquette de “terrorisme” permet de “qualifier de criminel un mouvement d’opposition politique”. Peu étonnant, dès lors, que le mot “éco-terroriste” soit largement utilisé par... le mouvement anti-environnemental. Ron Arnold, Président du Centre pour la Défense de l’Entreprise Libre (CDFE), est par exemple l’un des grands défenseurs du concept d’éco-terrorisme qui a contribué à rendre flou la frontière entre désobéissance civile et tactiques terroristes. Etendre l’usage du concept connoté de terrorisme à l’ensemble des actions environnementales, notamment violente, permettrait de discréditer politiquement le mouvement dans son ensemble.
    Pourtant, si l’on se réfère à la définition du terme écoterrorisme: “introduire [...] une substance de nature à mettre en péril la santé [...] ou le milieu naturel”, c’est l’activité de pollution massive des grandes entreprises qui vient la première en tête. On est en droit de s’interroger, dès lors, de la poursuite pénale des crimes de pollution de l’environnement. En Equateur par exemple, l’entreprise pétrolière Texaco est responsable du rejet délibéré de “19 milliards de gallons [environ 72 milliards de litres] d'eau polluée  dans l'environnement”, mettant ainsi en péril la vie des populations locales. Si ce type de pollution de masse ne peut en aucun cas être qualifiée de terroriste - elle ne provient pas d’une volonté de troubler gravement l’ordre publique par l’usage de la terreur -, il n’en est pas moins urgent de la responsabiliser devant la loi, notamment internationale. Contrastant avec l’emballement judiciaire caractérisant les actes “terroristes”, la jugement est lent à s’appliquer lorsqu’il s’agit d’actes de pollution industrielle.
    C’est donc avec l’objectif de mettre fin à l’impunité des entreprises polluantes transnationales qu’a été créé, au sommet de Rio+20 de juin 2012, un mouvement de plus de 500 organisations œuvrant à modifier le statut de Rome, fondateur de la cour pénale internationale, afin d’y intégrer le concept d’écocide. Défini comme “crime le plus grave contre l'environnement, […] qui porte atteinte à la sûreté de la planète en causant une dégradation étendue, durable et grave [du millieu] ; ou la mort, des infirmités permanentes ou des maladies incurables graves à une population ; ou qui dépossède cette dernière de ses territoires et ressources.”, l’écocide permettrait de poursuivre devant la justice internationale des acteurs ultra-polluants. Selon Caleb Behn, activiste indigène devenu avocat pour lutter contre les impacts néfastes de la fracturation hydraulique sur ses terres : “Le mouvement environnemental va aller dans cette direction [criminaliser les entreprises polluantes], et cela ne pourra être que bénéfique”. 
    Déjà, un tribunal réunissant des citoyens du monde entier se tiendra à La Hague en octobre 2016, et jugera les actes polluants de l’entreprise Monsanto. Si son verdict n’aura pas d’effets juridiques concrets sur l’entreprise américaine, l’initiative démontre néanmoins d’une volonté de justice environnementale. De tels agissements, s’ils sont condamnables et doivent être punis par la loi ne sauraient pour autant être galvaudés sous le terme générique de « terrorisme écologique ». Cessons les amalgames de forme qui noient le fond du problème, il est temps de sortir du tout sécuritaire et d’adopter une attitude raisonnée et responsable, que l'on parle des entreprises industrielles sans scrupule ou de la désobéissance civile des activistes environnementaux.
Léopold Salzenstein

Source:
http://www.amnesty.fr/Nos-campagnes/Liberte-expression/Actualites/COP21-les-militants-ecologistes-pris-pour-cible-17122
https://racontr.com/projects/zadistes-terrorisme-vert/
https://www.laquadrature.net//files/Analyse_regime_juridique_etat_urgence.pdf
http://www.paperblog.fr/1077567/eco-terrorisme-et-terreur-verte/
https://www.monde-diplomatique.fr/2015/11/SINAI/54142
http://www.monsanto-tribunal.org/
https://www.endecocide.org/fr/
http://www.actu-environnement.com/ae/news/ecocrimes-ecocide-prejudice-environnementale-juristes-23861.php4

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