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Léo Raymond, Géographe, spécialiste en géopolitique des organisations sociales et de l'environnement
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Billet de blog 23 mars 2020

Aviver l’inerte, pour une géopolitique des actants

Nous voilà dans un monde ébranlé par les faits climatiques mais aussi géologiques, animaliers, épidémiques, etc. : en somme un monde ébranlé par les faits non-humains. Ce monde ébranlé fait ressurgir une donnée essentielle de nos sociétés : l’espace et remet en question notre conception de la politique et de la géopolitique.

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Léo Raymond, Géographe, spécialiste en géopolitique des organisations sociales et de l'environnement
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’espace : de l’arrière plan inerte au premier plan dynamique

« Sécheresse en Afrique de l'Est : une crise humanitaire et climatique[1] »; « Sécheresses, inondations… le choc climatique aggrave la faim dans le monde[2] » ; « Au Portugal, un incendie d’une « violence inouïe » fait au moins 62 morts[3] » ; « Tempête Florence : plusieurs morts, des habitants piégés et des pluies torrentielles[4] » ; « Au Japon, les pluies diluviennes font une centaine de morts[5] » ; « Inondations en Inde : 370 morts au Kerala, les habitants piégés[6] » ; « Indonésie : La catastrophe a fait 1 374 morts, selon le dernier bilan, et près de 200 000 personnes nécessitent une aide humanitaire d’urgence. »[7]; « La hausse du niveau de la mer menace les populations[8] » ; « 1 personne déménage chaque seconde pour des raisons climatiques »[9]; « L'ONU prévoit 250 millions de réfugiés climatiques dans le monde en 2050. »[10] ;« Cancer : les polluants des sols, de l’air et de l’eau en question[11]» ; « Coulée de boue toxique au Brésil, un fleuve contaminé sur 500 km[12] » ; « Les dommages liés à l'érosion du littoral seront plus fréquents et plus élevés[13]» ; « Les changements climatiques sont à l’origine de l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des phénomènes météorologiques extrêmes[14] ».

« Ailleurs on se plaint des pies qui ravagent tout, des flamands roses qui pillent les étangs, des martres, des loups, d’autres bêtes encore. »[15]Ainsi, « les conflits entre les hommes et la faune sauvage se révèlent par un ensemble de nuisances (destruction de cultures, attaques d’animaux d’élevage, compétitions pour les ressources naturelles, atteintes à la vie humaine) provoquées par différentes espèces animales. »[16]

Par conséquent, nous voilà dans un monde ébranlé par les faits climatiques[17]mais aussi géologiques, animaliers, etc. : en somme un monde ébranlé par les faits non-humains.

Le fleurissement d’ouvrages portant sur la géopolitique des animaux, sur les ours[18], les loups[19]ou encore les moustiques[20]nous laisse penser que, peu à peu, les faits non-humains (surtout animaliers pour le moment) sont questionnés dans notre quotidien, dans nos manières d’agir. Mais qu’en est-il des autres éléments qui composent notre monde ? Comment la géopolitique peut-elle nous aider à penser ces changements majeurs ?  

Pour commencer, ce monde ébranlé fait ressurgir une donnée essentielle de nos sociétés : l’espace. L’espace sur lequel nous vivons, l’espace que nous nous approprions, que nous utilisons, que nous habitons, que nous construisons.Par conséquent, la société n’existe que par et avec l’espace, «  il n’y a pas de société possible, de vie humaine possible sans espaces et sans spatialités » nous dit Michel Lussault dans l’Homme Spatial(2007): c’est « un produit et une dimension des sociétés humaines » (Roger Brunet, Géographie Universelle, Mondes Nouveaux, Tome 1, 1990). Pour cela, l’espace est considéré comme une totalité, « il recouvre l’ensemble des relations, dans tous leurs aspects matériels et idéels, établies par une société en un temps donné entre toutes les réalités sociétales distinctes » (Lussault, 2007).

 Néanmoins, cet espace formait jusqu’à présent un point aveugle de nos sociétés, « aveugle, non parce qu’il est volontairement escamoté, mais parce qu’il est trop évident » dans le sens où « il va de soi » par son omniprésence quotidienne (Lussault, 2007).

De fait, cet espace ne se voit que lors d’événements majeurs, des « faits spatiaux totaux » comme Lussault les appelle en reprenant Marcel Mauss. Il prend pour exemple le 11 Septembre 2001 ou le tsunami de 2004 (ou ceux que nous avons mentionnés plus haut), « événements qui adviennent par l’espace et affolent les spatialités ». L’espace vient, s’impose et contraint nos manières de faire.

Dans ce cadre, il nous oblige à une prise de conscience car, « à cause des effets imprévus de l’histoire humaine, ce que nous regroupions sous le nom de Nature quitte l’arrière-plan et monte sur scène. L’air, les océans, les glaciers, le climat, les sols, tout ce que nous avons rendu instable, interagit avec nous » (Bruno Latour, Face à Gaïa, 2015).

Reprenons cette dernière phrase pour en surligner et développer deux aspects importants :

-Nous avions rendu intellectuellement instables le(s) monde(s), ses composants, la Nature. C’est-à-dire que jusqu’à présent l’espace avait été, peu à peu, projeté par nos prismes conceptuels occidentaux comme une étendue inerte, une simple scène des activités anthropiques, une surface composée d’éléments contrôlés par les techniques humaines. Cela s’inscrivait tout à fait dans la vision cartésienne qui, dès 1637 dans Le discours de la Méthode, avançait que les humains devaient se « rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » ; en définitive, ils devaient la contrôler.

Or, puisque nous nous accordons sur le fait que l’espace et ses composants (la Nature des occidentaux) agissent eux-mêmes sur les humains, sur leurs spatialités nous voilà confrontés à l’impasse de l’affirmation émise par Aldhuy, Ripoll, Séchet et Veschambre selon lesquels « aucun espace ne peut être acteur et que seuls les être humains agissent et transforment le monde[21] ».

Par conséquent, nous constatons que notre façon de percevoir l’espace est trop réductrice pour comprendre et (inter)agir face aux changements qu’il nous impose. Ces événements nous obligent donc, pour les rendre intelligibles, à penser de manière différente l’espace.

-En somme, l’espace et ses composants ne se sont pas mis subitement à interagir avec nous. Non. Cependant, les bouleversements majeurs qu’ils ont engendrés dans nos quotidiens, nos vies, nous ont obligés à ajuster nos prismes, nos manières de penser.

De facto, nous ne pouvons plus parler d’un espace et d’une Nature inertes, il nous faut, dès à présent adopter une vision plus dynamique et parler d’inter-relations entre l’espace, ses composants et les humains, chacun influant sur l’autre.

Dès lors, l’espace n’est pas seulement « un cadre, ou un révélateur, mais bel et bien une substance » (Lussault 2007). L’espace est donc plus épais, plus complexe que la seule donnée géométrique que nous lui attribuons au quotidien. Il devient (et avec lui tous les éléments qui le composent) un opérateur à part entière, un actant spatial. L’actant est un terme emprunté du modèle sémiotique de Algirdas Julien Greimas par Callon et Latour dans la théorie de l’acteur réseau à la fin des années 1980. C’est une entité (si bien humaine que non-humaine) qui se caractérise par une faculté de peser, d’agir, d’avoir un rôle dans un événement, un processus. De part sa capacité créatrice ou productrice, de part sa possibilité agissante elle révèle donc une puissance d’agir et dans le cadre d’une mise en relation crée donc « un rapport de force ou de pouvoir constituant des actions sur action »[22]c’est à dire des actions qui vont avoir un impact sur les actions des autres actants. De part sa capacité d’action c’est donc une entité qui opère des actes constructifs de l’espace social[23].

Revenons désormais sur le concept de Nature ; celui-ci est imprégné d’une vision occidentale qui oppose les humains à la biosphère.[24]En cela la Nature est issue d’un couple indissociable Culture/Nature qui, selon Andy Fisher, représente deux éléments disjoints opposés et complémentaires.[25]

Cependant, de notre point de vue « la tendance à la séparation conceptuelle […] empêche de percevoir que les Hommes, leurs sociétés et leurs cultures sont issus de l’univers naturel » (Kalaora, 1998). Selon Ingold (2001) cette posture dichotomique nie la relation permanente entre nature et culture et leur construction mutuelle. Cette « incapacité cognitive à reconnaître le non-humain est liée à la tradition culturelle occidentale fondée sur le paradigme de l’exceptionnalité  de l’être humain [Catton, Delap, 1978, NDLR] et non sur la considération pour les autres espèces vivantes. »[26]

De facto, « nous ne sommes pas hors du reste de la Nature et par conséquent nous ne pouvons faire ce qu’il nous plaît sans nous changer nous-mêmes. »[27]Par conséquent, « les Hommes, en transformant la Nature, se transforment réellement eux-mêmes. »[28]

Ainsi, « désigner la nature comme notre “environnement“ et notre “environnement“ comme l’“environnement“ en général, ce n’est pas faire de l’anthropocentrisme, mais au contraire ramener l’espèce humaine au rang des autres espèces, dont chacune découpe dans le réel un milieu relatif à ses besoins et ses activités. »[29]

Dès lors, « la Nature contemporaine ne peut plus être pensée hors de la société, elle est au contraire en prise directe avec tous les phénomènes sociaux[30] ».

Ceci nous renvoie à des conceptions déjà existantes de ce que nous appelons « Nature ». En effet, le mode de penser occidental n’est pas hégémonique à l’échelle planétaire. A ce propos, Philippe Descola (2005) distingue quatre types d’ontologie qui mettent en avant « une diversité de relations entre humains et non humains sur la planète et il n’est plus question de rapports de cultures à la nature, mais bien de schèmes relationnels complexes qui se déploient “par-delà nature et culture“[31] ».

La géopolitique comme méthode pour comprendre ces rivalités de pouvoirs

Aussi, puisque plusieurs ontologies existent, puisque plusieurs manières de penser les relations humains/non-humains existent, il s’agit dès à présent de les prendre en compte dans une vraie « écologie des relations humaines[32] » car, d’ores et déjà, « les enjeux géopolitiques sont d’importance, et redessinent peu à peu la carte du monde dans la mesure où l’ontologie naturaliste occidentale [actuelle, NDLR] ne sera peut-être plus la norme universelle dans un avenir plus ou moins proche. C’est d’ailleurs l’une des faiblesses du concept de développement durable qui se veut universel, mais qui rencontre des difficultés à accommoder les réalités profondes de visions ontologiques différentes. »[33]

Par conséquent, un des défis que nous dégageons est de décentrer notre regard et réfléchir à comment lire et rendre intelligible de manière plurielle et plus complexe ce monde changeant en intégrant les diverses représentations des relations humains/non-humains que construisent chaque groupe social et comment cela se traduit dans la manière qu’ont chacun de construire et d’agencer leur espace social.

 Par ailleurs, dans ce monde, l’espace et ses composants nous rappellent quotidiennement que l’Anthropocène n’est pas que la mainmise de l’humain sur l’environnement terrestre. Au contraire, il existe une « dynamique complexe de relations interhumaines et humaines/non humaines au sein d’un collectif, dynamique qui conditionne la stabilité du groupe autant que son évolution » (Delbard, 2014, p88). Or, s’il existe des relations entre ces entités nous pouvons émettre l’hypothèse que ce sont des relations de pouvoirs. En effet, Hannah Arendt avance que la politique est une praxis, une action de mise en relation.[34]Par conséquent, « le pouvoir n’est véritablement perceptible qu’à l’occasion d’un processus relationnel »[35], c’est pourquoi comme l’envisage Foucault, le pouvoir ne se détient pas, il s’exerce[36](dans une relation donc). Par conséquent, comme le suggère Arendt, en suivant Hobbes, « l’objet de la politique est le monde et non pas l’Homme. »[37] L’espace est la politique. Ainsi, dans le cadre de la prise en considération de la dynamique du monde que nous mettons ici en avant, nous pouvons avancer que la politique est la mise en relation non pas seulement des humains mais bel et bien de l’ensemble des éléments, des actantsqui composent et agissent sur et dans nos mondes.  Néanmoins, il ne s’agit pas ici de légitimer une ontologie plus qu’une autre, ni de dire que les agissements de tel animal, que la chute de tel arbre ou la crue de tel cours d’eau sont le produit de projets conscients et prémédités ; ce débat-là sera laissé à d’autres disciplines. En revanche, nous pensons que ces actants (et leurs spatialités), indépendamment du sens que nos schèmes leur confèrent, sont capables de puissances d’agir et peuvent donc être désignées sous ce nom-là car ils sont capables d’action mais aussi d’exercer un(des) pouvoir(s) ; il en résulte qu’ils ont, de facto, une dimension spatiale liée à ces capacités. C’est aussi à ce titre qu’ils interagissent avec nos propres pratiques spatiales c’est-à-dire avec l’ensemble des relations matérielles ou immatérielles que les individus entretiennent avec et sur l’espace.Ce terme de puissance d’agir nous est ici bien utile car, de par sa neutralité (il s’adresse si bien aux humains qu’aux non-humains) nous permet de dépasser ce couple anthropocentré et biologique humains/non-humains. Ainsi, nous pouvons considérer que les puissances d’agir ne sont pas seulement liées aux organismes vivants ou matériels. Par exemple, même dans le cas où elles sont des construits sociaux humains, elles sont régies, avancent et fonctionnent suivant des intérêts qui leur sont propres : la « Conservation » trouve sa finalité dans la protection de « Territoires en danger », « l’Économie » dans l’accumulation d’un capital  ; les « Entreprises » dans la production de biens par l’usage de ressources (matérielles ou immatérielles) ; « l’Eau » dans son cycle de vie (tout comme les autres éléments vivants), les « ONG » dans l’atteinte de leurs objectifs, les « Campagnes » dans leur perpétuation en opposition aux « Villes » ; etc.[38]

En somme, les catégories de puissance d’agir (vivantes, matérielles, immatérielles) que nous avons et pouvons construire s’inscrivent dans l’espace et dans le temps et ont des dynamiques/intérêts propres (de production ou de création). Dans ce but, elles sont ou produisent des dispositifs analytiques de découpage de l’espace social.

Si Michel Foucault dans ces œuvres ne donne jamais une définition précise de ce que sont ces dispositifs il en donne plusieurs exemples (la prison notamment) que Giorgio Agamben conceptualise donc sous la forme de « tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants ».[39]

Aussi pouvons-nous dire que ces dispositifs sont également des sortes de commutateurs, des portes, des brèches permettant de connecter, relier différentes strates spatiales[40],et qui sont, eux-mêmes par essence, des espaces.

 De facto, ces dispositifs, de part leurs existences et actions sur l’agencement des corps dans l’espace, ont donc une dimension spatiale et se révèlent être des pratiques spatiales pouvant (inter)agir sur et avec d’autres pratiques spatiales.

Encore une fois nous ne disons pas que ces puissances d’agir (vivantes ou non) sont (toujours) des projets conscients, indépendants des humains qui les pensent et les animent. Néanmoins, en nous appuyant sur Bruno Latour (2015) qui préfère au couple humains/non-humains le terme de « Gaïa »[41]et l’application théâtrale à laquelle il a pris part[42], nous pouvons dire que chacun de ces actants a un intérêt particulier qui nous « permet de l’espacerdes autres[43] » en ça que chacun, au travers de dispositifs et de stratégies spatiales mis en œuvre dans le but de satisfaire son propre intérêt, utilise, marque, se démarque, découpe, produit de l’espace et donc délimite, incite, induit, force, modifie, transforme les spatialités des autres actants.

En conséquence, nous voilà en interaction avec un espace qui nous impose de réfléchir à comment appréhender et rendre intelligible ces puissances d’agir et qui nous oblige à repenser notre manière d’habiter, de construire nos mondes.

En définitive, un des autres défis et d’envisager et d’étudier dès à présent les luttes de pouvoirs à l’œuvre entre toutes les puissances d’agir des actants. 

Dès lors, nous pouvons reconsidérer la géopolitique de l’environnement comme étant l’ensemble « des rivalités de pouvoirs sur et pour des territoires » (Yves Lacoste, De la géopolitique aux paysages: Dictionnaire de la géographie, 2003)qui s’exercent entre l’ensemble des actants au sein d’un « Tout » qui est en constant mouvement car « rien n’est fixe, tout change, il n’y a pas de décor, il n’y a que des acteurs » (Thibault De Meyer, 2016). Ce champ de la géopolitique ne prend pas l’espace comme une donnée stable mais plutôt comme un ensemble de liens interdépendants qu’il nous paraît aujourd’hui opportun d’aborder de « manière dynamique puisqu’il s’agit non du contenu statique d’une chose construite mais d’une interaction dynamique in situ, entre un acteur, un environnement matériel et construit, un ensemble de représentations sociales techniques, esthétiques » (Lussault, 2007).

Aussi, la géographie doit-elle être au premier plan pour contribuer à cet exercice. En effet, il ne s’agit plus seulement de comprendre les relations entre chaque actant d’un point de vue sociologique, historique, anthropologique voire psychologique mais également de l’étudier par une approche spatiale, pour comprendre comment nous construisons la relation aux territoires et aux actants qui le composent, comment ces relations influencent nos spatialités, etc.

Ainsi, le géographe ne doit-il pas cesser le travail qui a été le sien jusqu’à présent, à savoir : « rendre compte de l’enchevêtrement spatial de différentes catégories de phénomènes et de mouvements d’envergures diverses »[44]mais plutôt continuer de développer un savoir-penser l’espace « qui permet d’articuler en fonction de diverses pratiques les multiples représentations spatiales qu’il convient de distinguer, quelles que soient leur configuration et leur échelle, de façon à disposer d’un instrument d’action et de réflexion » (Lacoste, 1985,  p37). Ici, les représentations ne seront pas prises et étudiées à partir du seul sens restrictif de la narrativité langagière mais bien plus lues et interrogées dès les dispositifs concrets que mettent en place chaque actant dans le but d’agencer les corps et l’espace.

Aussi, nous continuons à avancer que « la méthode qui permet de penser efficacement, stratégiquement, la complexité de l’espace terrestre est fondée, pour une grand part, sur l’observation des intersections des multiples ensembles spatiaux que nous pouvons former et isoler par le raisonnement et l’observation précise de leurs configurations cartographiques. »[45]

Partant de cela, nous proposons comme méthodologie d’établir une géographie des territoires de chaque actant avec ses continuités, ruptures et chevauchements. Pour cela, nous nous inspirerons de la géologie et de la superposition des couches pour faire ressortir une géologie de la territorialité. Cela consisterait à faire apparaître les intérêts et les territoires de chaque actant. Comment s’inscrivent-ils dans leur territoire ? Quelles sont leurs relations avec les autres actants ? Comment se matérialisent leurs puissances d’agir, leurs potentialités, leurs nécessités, etc. ? Faire apparaître les dimensions spatiales des dispositifs créés et produits, les intersections des puissances d’agir et les territoires des opérateurs spatiaux nous permettraient de mettre en évidence les potentiels conflits qui peuvent ressortir des relations qu’entretiennent entre eux tous les actants. Pour cela, il faudra aussi sortir des limites des sciences sociales et se rapprocher des sciences dures pour un travail qui ferait partie finalement des sciences du vivant. En effet, pour étudier la spatialité d’un actant et la relation qu’il peut entretenir avec d’autres il faut le comprendre dans l’ensemble de ses dimensions tant biologiques, sociales que relationnelles.

Le projet est donc, comme le suggère Eduardo Kohn, celui de l’étude d’une écologie des sois qui nous pousserait à ne plus seulement penser le monde d’un point de vue occidental ou même humain, mais bel et bien de penser le monde comme étant pensé, représenté par tous les actants qui le composent et surtout de le penser comme une interaction continue et complexe entre des actants et non pas des objets d’un côté et des humains de l’autre. En un sens, « permettre à ces forêts de penser à travers nous peut nous aider à nous rendre compte du fait que nous sommes toujours, d’une manière ou d’une autre, inscrits dans ces réseaux, et à imaginer quel travail conceptuel pourrait prendre appui sur ce fait » (Kohn, 2017, p74).

L’anthropologue étatsunien nous encourage donc à regarder au-delà de l’humain car « cela nous dit comment ce qui se tient « au-delà » de l’humain nous nourrit, fait de nous les êtres que nous sommes et ce que nous pourrions devenir » (Kohn, 2017, p289). Ce qui est au-delà est aussi actif sur le monde, sur nos mondes, sur nous.

Aussi, aujourd’hui, est-il fondamental de comprendre la pluralité des manières de penser le(s) monde(s) et les puissances d’agir de tous les actants à l’œuvre par le biais de la géopolitique. En effet, nous savons déjà que les décisions en terme de gestion environnementale sont l’objet de rivalités de pouvoirs. Or, comme il existe des sociétés et relations humains/non-humains différentes mais aussi une multitude d’actants, tous ayant des intérêts propresnous pensons qu’il serait également nécessaire de considérer cette diversité et de la représenter par le biais de la cartographie.

Par ailleurs il s’agirait d’inclure les potentialités et spatialités de tous les actants (plus seulement humains)et de pouvoir ainsi en prendre considération puisque chacun d’entre eux serait représenté et d’un point de vue théorique pourrait alors défendre ses propres intérêts.

Le but serait de construire cette géopolitique environnementale ouverte à toutes les conceptions de l’espace et intégrant tous les actants et leurs puissances d’agir. Ce serait alors un mélange entre savoir savant et savoir vernaculaire, une forme de médiance (Berque, 1990) qui « exprime le sens à la fois subjectif et objectif de la relation d’une société à l’étendue terrestre » (Kalaora, 1998, p70). Comprendre cela, ce serait « accepter la nécessité de trouver une troisième voie, qui ne soit ni l’anthropocentrisme occidental avec ses conséquences, ni la tentation d’un holisme écologique rejetant l’humain au nom de la nature » (Delbard, 2014, p48). Ce serait également nousfaire prendre conscience et nous inciter à interagir de manière différente face aux problématiques spatiales qui surgissent aujourd’hui dans nos sociétés.

Ainsi, pourrions-nous adapter un nouveau mode de gouvernance qui répondrait à tous les défis que nous impose(nt) le(s) monde(s). Ceci nous permettrait de sortir du « piège territorial[46] » théorisé par John Agnew qui surligne l’importance de l’imaginaire géographique et des représentations du monde des acteurs dans leurs prises de décisions.

Finalement, comprendre, débattre et enrichir l’ensemble des considérations développées ci-dessus doit nous permettre de « distribuer à nouveau et régler les ambiances pour favoriser chaque vie individuelle de plante, d’animal ou d’homme, prendre définitivement connaissance de notre humanité solidaire, faisant corps avec la planète elle-même, embrasser du regard nos origines, notre présent, notre but rapproché, notre idéal lointain, c’est en cela que consiste le progrès. »[47]

Bibliographie :

Ouvrages et articles scientifiques

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Claude Raffestin, Pour une géographie du pouvoir, Collection Géographie économique et sociale, Librairies Techniques (Litec), Paris, 1980

Yves Lacoste, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, Éditions La Découverte, Paris, 1985

Gilles Deleuze, Foucault, Collection Critique, Éditions de Minuit, Paris, 1986

Augustin Berque, Médiance, de milieux en paysages, Belin/Reclus, Paris, 1990

John Agnew, The Territorial Trap: The Geographical Assumptions of International Relations Theory, Review of International Political Economy, Wesley Widmaier, Australie, 1994

Michel Foucault, « Dits et Écrits 1954-1988  »,Tome IV 1980-1988, sous Bibliothèque des Sciences Humaines, Éditions Gallimard, Paris, 1994

Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ?, texte établi et commenté par Ursula Ludz, traduction de l’allemand et préface de Sylvie-Courtine-Denamy, L’ordre philosophique, Éditions du Seuil, Paris, Novembre 1995

Jean-Marc Besse et Isabelle Roussel (dir.), Environnement: Représentations et concepts de le nature, L’Harmattan, Paris, 1997 

Bernard Kalaora, Au-delà de la nature de l’environnement : l’observation sociale de l’environnement,Collection Environnement, L’Harmattan, Paris, 1998

Élisée Reclus, L’homme et la Terre, introduction et choix des textes par Béatrice Giblin, Éditions La Découverte et Syros, Paris, 1998

Tim Ingold, The Perception of the Environment: Essays in livelihood, dwelling and skill,Routledge,Londres, 2000

Yves Lacoste, Dictionnaire de la géopolitique aux paysages, Éditions Armand Colin, Paris, 2003 

Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Éditions Gallimard, Paris, 2005

Giorgio Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif ?,  Collection Petite bibliothèque, Éditions Rivage poche, Traduit de l’italien par Martin Rueff , Paris, 2006

Marc Dumont, La géographie : Lire et comprendre les espaces habités, Collection 128 (collection universitaire de poche), Rubrique Géographie/Géopolitique, Armand Colin, Paris, 2008

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http://journals.openedition.org/espacepolitique/1744

Philippe Descola, L’écologie des autres : l’anthropologie et la question de la nature, Éditions Quae, Versailles, 2011

Guillaume Marchand,Les conflits Hommes/animaux sauvages sous le regard de la géographie, Rubrique Carnets de recherches, Carnets de géographes, n°5, France, Janvier 2013

Fabrice Flipo, Nature et Politique : Contribution à une anthropologie de la modernité et de la globalisation, Éditions Amsterdam, Paris, 2014

Olivier Delbard, Par-delà le développement durable : Nature, culture(s) et coopération(s), Éditions Le Bord de l’eau, 2014

Bruno Latour, Face à Gaïa, Huit conférences sur le nouveau régime climatique, Les empêcheurs de penser en rond, La Découverte, Paris, 2015

Rémy Marion, Farid Benhammou, Géopolitique de l’ours polaire, Collection Approche Natura, Éditions HESSE, France, 2015

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Eduardo Kohn, Comment pensent les forêts. Vers une anthropologie au-delà de l’humain, Presse de l’Université de Californie, 2013, traduit aux Éditions Zones Sensibles, Paris, 2017.

 Erik Orsenna, Isabelle de Saint-Aubin,Géopolitique du moustique, Éditions Fayard, Paris, 2017

Articles de journaux

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https://www.actu-environnement.com/ae/news/FAO-oxfam-secheresse-somalie-afrique-est-famine-climat-13144.php4

Le Monde, Les dommages liés à l'érosion du littoral seront plus fréquents et plus élevés, France, 28 Avril 2014

https://www.lemonde.fr/planete/article/2014/02/28/les-dommages-lies-a-l-erosion-du-littoral-seront-plus-frequents-et-plus-eleves_4374950_3244.html

Marie Simon,Bientôt 250 millions de « réfugiés climatiques » dans le monde?, L’Express, France, 1er Novembre 2015.

https://www.lexpress.fr/actualite/societe/environnement/bientot-250-millions-de-refugies-climatiques-dans-le-monde_1717951.html

François Cardona, Coulée de boue toxique au Brésil, un fleuve contaminé sur 500 km, France, 13 novembre 2015

http://www.rfi.fr/ameriques/20151113-coulee-boue-toxique-bresil-fleuve-contamine-500-km

Marie-Céline Ray, COP 21 : la hausse du niveau de la mer menace les populations, 2 juin 2016

https://www.futura-sciences.com/planete/actualites/rechauffement-climatique-cop-21-hausse-niveau-mer-menace-populations-60711/

Le Monde, Agence France-Presse, Au Portugal, un incendie d’une « violence inouïe » fait au moins 62 morts, France, 18 juin 2016

https://www.lemonde.fr/planete/article/2017/06/18/un-violent-feu-de-foret-au-portugal-fait-au-moins-24-morts_5146363_3244.html 

Enviro2b, Cancer : les polluants des sols, de l’air et de l’eau en question, 24 juillet 2017

http://www.enviro2b.com/2017/07/24/cancer-polluants-sols-air-eau/

Le Figaro, Au Japon, les pluies diluviennes font une centaine de morts, France, 9 Juillet 2018

http://www.lefigaro.fr/international/2018/07/09/01003-20180709ARTFIG00087-au-japon-les-pluies-diluviennes-font-une-centaine-de-morts.php

 Agence France-Presse,Inondations en Inde: 370 morts au Kerala, les habitants piégés, Youtube, 19 août 2018

 https://www.youtube.com/watch?v=QsGzgTrB1bE

 Rémi Barroux,Sécheresses, inondations… le choc climatique aggrave la faim dans le monde, Le Monde, France, 11 septembre 2018

https://www.lemonde.fr/planete/article/2018/09/11/secheresses-inondations-tempetes-le-dereglement-climatique-aggrave-la-faim-dans-le-monde_5353404_3244.html 

Le Monde, Tempête Florence : plusieurs morts, des habitants piégés et des pluies torrentielles, France, 14 septembre 2018

https://www.lemonde.fr/climat/article/2018/09/14/ouragan-florence-en-caroline-du-nord-des-localites-entieres-pourraient-etre-detruites_5355254_1652612.html

Le Monde, Indonésie : le bilan du séisme et du tsunami s’alourdit, les besoins sont « immenses »,France, 3 octobre 2018https://www.lemonde.fr/planete/article/2018/10/03/le-bilan-du-seisme-en-indonesie-s-alourdit-a-pres-de-1-400-morts-des-besoins-immenses_5363679_3244.html CNEWS, 13 conséquences concrètes du réchauffement climatique, France, 5 octobre 2018https://www.cnews.fr/monde/2018-10-04/13-consequences-concretes-du-rechauffement-climatique-715454

Le Monde, Portraits d’un monde ébranlé par le changement climatique, France

https://www.lemonde.fr/planete/visuel/2015/10/12/portraits-d-un-monde-ebranle-par-le-changement-climatique_4787708_3244.html

Autres

 Jean Claude Carrière, Le vin bourru, Éditions Plon, Paris, 2000

 Conférence de Julien Aldhuy, Fabrice Ripoll, Raymonde Séchet et Vincent Veschambre inGroupe Dupont, Géopoint 2006. Demain la géographie : permanences, dynamiques, mutations, Avignon, France, Juin 2006

 Jacques Lévy, Urbanité, Documentaire, production laboratoire Chôros – École Polytechnique de Lausanne, Lausanne, 2013.

 208 étudiants, Laurence Tubiana, Bruno Latour,  Make it work! « Climat, Le théâtre des négociations », Théâtre des Amandiers, Nanterre, France, 2015

 Patrick Guérin, Marie Romanens, Ecopsychologie : relation Homme/Nature, Mars 2015

 http://eco-psychologie.com/recherche/la-relation-hommenature/

 Planetoscope,Nombre de réfugiés climatiques dans le monde.

https://www.planetoscope.com/Catastrophes-naturelles/1128-nombre-de-refugies-climatiques-dans-le-monde.html

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Husain, Shahwali, Maryam... : ces vies englouties au large de Calais
Qui sont les vingt-sept hommes, femmes et enfants qui ont péri dans la Manche en tentant de rallier la Grande-Bretagne ? Il faudra des semaines, voire des mois pour les identifier formellement. Pour l’heure, Mediapart a réuni les visages de dix de ces exilés, afghans et kurdes irakiens, portés disparus depuis le naufrage du 24 novembre.
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« À l’air libre » spécial ce soir : d’abord, nous recevrons la rappeuse Casey pour un grand entretien. Puis Chloé Gerbier, Romain Coussin, et « Max », activistes et syndicalistes en lutte seront sur notre plateau. Enfin, nous accueillerons les représentants de trois candidats de gauche à l'élection présidentielle : Manuel Bompard, Sophie Taillé-Polian et Cédric van Styvendael.
par à l’air libre
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LR : un duel Ciotti-Pécresse au second tour
Éric Ciotti est arrivé en tête du premier tour du congrès organisé par Les Républicains pour désigner leur candidat ou leur candidate à l’élection présidentielle. Au second tour, il affrontera Valérie Pécresse, qui a déjà reçu le soutien des éliminés Xavier Bertrand, Michel Barnier et Philippe Juvin.
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La justice révoque le sursis de Claude Guéant, le procès des sondages de l’Élysée rouvert
La justice vient de révoquer en partie le sursis et la liberté conditionnelle dont l’ancien bras droit de Nicolas Sarkozy avait bénéficié après sa condamnation dans le scandale des « primes » du ministère de l’intérieur. Cette décision provoque la réouverture du procès des sondages de l’Élysée : le tribunal estime que Claude Guéant n’a peut-être pas tout dit lors des audiences sur sa situation personnelle.
par Fabrice Arfi et Michel Deléan

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Ne lâchons pas le travail !
Alors qu'il craque de tous côtés, le travail risque d'être le grand absent de la campagne présidentielle. Le 15 janvier prochain, se tiendra dans la grande salle de la Bourse du travail de Paris une assemblée citoyenne pour la démocratie au travail. Son objectif : faire entendre la cause du travail vivant dans le débat politique. Inscriptions ouvertes.
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Le bocal de la mélancolie
Eric Zemmour prétend s’adresser à vous, à moi, ses compatriotes, à travers son clip de candidat. Vraiment ? Je lui réponds avec ses mots, ses phrases, un lien vidéo, et quelques ajouts de mon cru.
par Claire Ze
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L'extrême droite a un boulevard : à nous d'ériger des barricades
Un spectre hante la France… celui d’un pays fantasmé, réifié par une vision rance, une France qui n’a sûrement existé, justement, que dans les films ou dans les rêves. Une France muséale avec son glorieux patrimoine, et moi je me souviens d’un ami américain visitant Versailles : « je comprends mieux la Révolution française ! »
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« Nous, abstentionnistes » par Yves Raynaud (3)
Voter est un droit acquis de haute lutte et souvent à l'issue d'affrontements sanglants ; c'est aussi un devoir citoyen dans la mesure où la démocratie fonctionne normalement en respectant les divergences et les minorités. Mais voter devient un casse-tête lorsque le système tout entier est perverti et faussé par des règles iniques...
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