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Billet de blog 23 mars 2020

La Zone de Réserve Paysanne, une histoire de contest-action ?

Le nouveau contexte des accords de paix en Colombie (2016) a favorisé l’appropriation et les revendications territoriale des associations paysannes.

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En Colombie, après plus de 50 ans de guerre, des accords de paix ont été signés le 24 novembre 2016 entre le gouvernement de Juan Manuel Santos Calderon et la guérilla des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie – Armée du Peuple (FARC-EP). Le fait qu’ils portent sur cinq aspects majeurs : le développement rural, la participation politique, la fin du conflit, les problèmes liés aux drogues et aux victimes, est une opportunité pour l’État colombien comme pour l’ensemble de la société civile. Certains prétendent également que c’est la première fois depuis 60 ans que le monde rural est devenu une priorité générant ainsi une vague d’espoir pour les communautés rurales des Zones de Réserve Paysanne (ZRC).

Ces zones sont issues des revendications des mouvements contestataires agraires pacifiques ou armés qui sont apparus dès l’arrivée des colons et la répartition inégales des terres et des richesses et se sont maintenus en l’absence de réformes agraires (1936, 1961) perçues par les élites « comme une stratégie paysannière, archaïsante, économiquement coûteuse et socialement dangereuse [1] » et plus globalement le manque d’infrastructures et de présence sociale de l’État dans ces territoires. Ces conditions ont provoqué également le détournement de certains paysans d’une production légale vers une production illégale dans les années 1970-1980. L’État colombien a alors développé une politique d’éradication forcée suscitant des protestations paysannes en 1985 qui ont fini par aboutir à un plan de développement local le long du fleuve Caguán dans le Caquetá lors de la trêve entre les guérillas et le gouvernement de Belisario Betancur[2]. Cependant, la fin de cet accord de La Uribe marque aussi l’arrêt du projet.

Néanmoins, face à la nécessité d’une réforme agraire et à l’élan engendré par la nouvelle Constitution de 1991, l’initiative renaît sous la forme des ZRC dans la loi de 1994 qui établit le Système National de Réforme Agraire. Puis, en 1996 le pays traverse une profonde crise économique au cours de laquelle l’économie illégale devient, pour les populations les plus touchées, un moyen d’absorber les effets de la crise. Cependant, les autorités vont éradiquer ces productions. De nouveau, éclatent des marchescocaleras exigeant le respect des cultures et l’application de la loi 160. Ainsi, face à la pression rurale, un plan pilote de six zones est formulé et promu par la Banque Mondiale et l’Institut Colombien pour la Réforme Agraire avec pour objectif initial « de réguler l’occupation et mettre à profit les terres baldiaset limiter la concentration de la terre[3] » en améliorant l’accès à la propriété terrienne (60% des terres en Colombie ne sont pas formalisées[4]).

Néanmoins la recrudescence du conflit armé et de ses acteurs entre 1998 et 2010 va masquer ces initiatives et le conflit social qu’elles ne cessent de clamer. Pourtant, les ZRC sont revenues au premier plan depuis l’arrivée de Juan Manuel Santos Calderon à la présidence en 2010 puis leur intégration aux accords de paix au travers de la revendication des FARC-EP.

Le rural au cœur de nouvelles pressions

Ce nouveau contexte a favorisé l’appropriation et la revendication de cette législation territoriale par des associations paysannes. Ainsi nous comptons actuellement une soixantaine de processus de ZRC tous dans situés dans la cordillère des Andes ou dans la plaine amazonienne et qui sont actuellement dans divers processus de légalisation : il existe six zones constituées, six en processus de constitution et environ 50 autres processus « de fait ». Cette augmentation des initiatives de ZRC fait aussi écho à une nécessité des paysans colombiens : celle de protéger le territoire.

En effet, le rural, là où s’est enraciné et développé le conflit armé et les problèmes structurels qui lui sont liés, représente pas moins de « 42 millions d’hectares aptes pour les activités agricoles et forestières et est la source de ressources naturelles qui offrent des avantages comparatifs pour le pays comme les hydrocarbures, les minerais et la biodiversité »[5].

Concernant le domaine agricole, la restructuration du rural ne se fera pas (seulement) en faveur des petites et moyennes exploitations grâce à la redistribution de la terre, régulation du cadastre et autres aides mais sera aussi une opportunité pour les grandes exploitations agricoles, grâce aux Investissements Directs Étrangers (IDE) qui devraient être multipliés par trois durant la prochaine décennie[6]et favorisés par la loi sur les Zones d’Intérêt de Développement Rural Économique et Social (ZIDRES) qui consiste, pour l’État, à acheter des terres et à les offrir au capital privé dans des espaces jusqu’alors peu aménagés, voire délaissés car, non rentables pour l’État colombien.

Ainsi, les accords de paix constituent-ils avant tout « un nouvel eldorado néolibéral » masqué derrière le discours du développement durable et d’« une croissance verte » promu par le gouvernement comme des opportunités à la fois locales, nationales et internationales, seules vraies solutions pour garantir la paix territoriale et sociale en Colombie.

Néanmoins, il persiste des représentations plus pessimistes, qui voient dans ces perspectives autant de pressions masquées ne serait-ce que par la hiérarchisation des intérêts au profit d’acteurs privés internationaux ainsi que par les emprises spatiales qu’auront ces projets et investissements sur le territoire, la culture et la vie quotidienne des communautés rurales.

Face à cela les organisations sociales des ZRC ont su faire évoluer leurs propositions initiales jusqu’à construire des instruments d’aménagement du territoire s’apparentant à des mécanismes de r-existence pour impulser l’entreprenariat local, assurer la souveraineté alimentaire de leur territoire et du pays grâce à des coopératives, développer ces espaces aux frontières des espaces agricoles colombiens tout en planifiant et conservant l’environnement et enfin revendiquer une meilleure autonomie dans la gestion de projets. Ces moyens de production, d’entraide et de planification communautaires reflètent donc un modèle de protection face aux effets dérégulateurs de l’économie monde sur les territoires paysans.

Par conséquent, ce que prône ces organisations est un enjeu majeur, à la fois alimentaire, économique et social, tant pour les paysans que pour le reste de la population colombienne, tant pour le local que pour le national. Aussi, le rapport à la terre que mettent en avant ces populations est avant tout une relation capable de générer du lien social, du bien-être. Ce sont donc des sociétés qui recherchent une meilleure effectivité et capacitation de leurs potentiels plutôt qu’une accumulation des biens au détriment des ressources.

La Zone de Réserve Paysanne, une chance pour l’État ?

Ainsi, ces formes d’organisation sociale, devenues des marqueurs identitaires paysans, si elles ont permis de recréer du lien social, de se protéger soi et son environnement, sont aussi un discours d’apprivoisement de l’État dans le but d’être reconnues en tant que sujets politiques et culturels et d’avoir, ainsi, accès à des droits différentiels facilitant l’accès à des territoires. Si la stratégie de la part des communautés est indéniable elle ne doit pas pour autant masquer certaines réalités territoriales pour l’État notamment son absence ou bien déficience dans certains territoires, ses politiques plus génératrices de divisions que productrices de cohésion.

Dans cette optique, si les initiatives continuent d’affluer des communautés, elles doivent également être saisies à tous les échelons par l’État. Les ZRC alors réappropriées serviraient comme outil d’aménagement au profit du territoire et de ses populations, garantissant ainsi la prise en compte de l’ensemble des intérêts.

Finalement, l’enjeu principal de cette législation et des organisations qui la portent est de démontrer leur capacité à gouverner après avoir su résister car gouverner c’est réunir pour exécuter un projet commun.

Cependant, bien qu’apportant des solutions aux problèmes structurels cette législation souligne un dilemme pour l’État partagé entre la reconnaissance politique du paysan alors que le multiculturalisme, depuis 1991, est un poids conséquent dans les dépenses publiques, ou bien, favorisation des intérêts privés des grands propriétaires et continuation de sa politique néolibérale de « dépaysannisation [7] » qui considère les paysans comme simples travailleurs agraires au risque, toujours le même, de ne pas répondre aux problématiques structurelles qui ont menées au conflit armé. De plus, les ZRC ont une image hostile auprès des institutions à cause de leurs liens avec les guérillas et des cultures d’usages illicites. L’ancien Président Álvaro Uribe Vélez (2002-2010) avait d’ailleurs interdit les ZRC pour ces raisons et souligné l’incapacité des paysans à avoir un rôle économique autonome légitimant alors leur subordination aux grands producteurs.[8] Or, avec l’arrivée au pouvoir le 7 août 2018 d’Ívan Duque, candidat désigné et appuyé par Álvaro Uribe Vélez avec des propositions néolibérales et opposé aux accords de paix signés avec les FARC-EP en 2016, l’avenir semble s’obscurcir tant pour les anciens guérilleros que pour les communautés des ZRC.

Néanmoins, un enseignement de l’Histoire colombienne montre que, depuis l’époque de la colonisation, les luttes sociales ont toujours été un marqueur de la vie politique du pays quelque soit le contexte. Nous pensons alors que le long combat de la paysannerie et de la figure des ZRC doit désormais se rapprocher des institutions et montrer à la société colombienne les bénéfices que leurs organisations alternatives ont su mettre en place dans un but : changer les représentations, changer les politiques, changer l’État pour construire cette « nouvelle Colombie ».

[1] Christian Gros, Pour une sociologie des populations indiennes et paysannes de l’Amérique Latine, L’Harmattan, Paris, 1997, p213.

[2] Darío Fajardo, Las guerras de la agricultura colombiana(1980-2010),Instituto latinoamericano para una sociedad y un derecho alternativo, Bogotá, 2014, p155,

[3] Ministerio de Agricultura y Desarrollo Rural y Instituto Colombiano de la Reforma Agraria, Ley 160 de 1994, Normas que la reglamentan y la desarollan, Editions Grupo Asesor de Comunicaciones, Bogotá, Février 2003.

[4] El Pilon, « Agencia Nacional de Tierras, camino a la formalización », 4 juillet 2016.

http://elpilon.com.co/agencia-nacional-tierras-camino-la-formalizacion/

[5] Departamiento Nacional de Planeación, Plan Nacional de Desarrollo (2014-2018): Todos por un nuevo país, Tome 1, Bogotá, 2015, p417.

 https://colaboracion.dnp.gov.co/CDT/PND/PND%202014-2018%20Tomo%201%20internet.pdf

[6] El Economista, Con la paz en Colombia, el PIB puede crecer hasta 1.9%, Bogotá, 27 septembre 2016, consultation le 24 janvier 2018.

http://eleconomista.com.mx/economia-global/2016/09/27/paz-colombia-pib-puede-crecer-hasta-19

[7] Yenli Angélica Méndez Blanco, Derecho al territorio, justicia y zonas de reserva campesina : el caso del valle del río cimitarra, Université Pontificale de la Javeriana,Bogotá, mai 2013, p45.

[8] Eliane Tomiasi Paulino, João Edmilson Fabrini, Campesinato e territórios em disputa, Editora Expressão Popular, São Paulo, 2008, p123.

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