Croire ou Savoir, telle est la question, laïcisme & fondamentalisme

Croire ou Savoir, telle est la question, laïcisme & fondamentalisme

L’attentat de Conflans-Sainte-Honorine est une abomination qui a mis le pays aux abois. Il sidère. Plus personne ne semble savoir quoi penser. L’homme qui en a été la victime, n’a pas seulement été tué, il a été décapité. Et c’est probablement cela qui dépasse l’entendement.

Comment comprendre un tel déploiement de haine ? Le jeune homme qui a fait cela n’est plus là pour répondre de ses actes. De l’acharnement, il a dû en falloir, beaucoup. Le geste était-il prémédité ? Comment une telle folie meurtrière a-t-elle pu l’amener à aller jusque-là ? Les premiers éléments de l’enquête semblent dire qu’il  préméditait ce passage à l’acte, de cette manière-là, mais pas forcément à l’encontre de cet homme-là, de cet enseignant. Cet acte insupportable reste incompréhensible pour quelconque être sensible, mais il apparait aujourd’hui qu’il était prémédité. Que s’est-il passé ?

 Certains s’emparent de cette histoire atroce, non par sottise ni par méchanceté mais seulement parce qu’elle est incompréhensible, pour justifier telle ou telle doctrine et ainsi tenter d’y mettre un sens. Inutile. Cet acte ne fait nullement appel à la raison. Ce n’est même pas « la folie » qui a guidé ce jeune homme. Qu’est-ce ? Et que pouvons-nous en faire ? 

Depuis cet attentat, tout le monde y va de son petit commentaire, de son analyse minutieuse. Natacha Polony parle du recul des principes de laïcité, de nos libertés fondamentales. Des « commentateurs » utilisent des mots-valises à l’emporte-pièce. On entend parler « d’islamo-gauchisme » à tout va. L’islamisme est montré du doigt et à juste titre mais il y a un climat de suspicion général qui vient imperceptiblement s’installer dans ce pays des « libertés ».

La « Une » de Marianne est assez frappante : La tête décapitée de cet emblème là justement. Ce qui semble faire consensus partout c’est de reconnaitre que l’école républicaine se trouve aujourd’hui fragilisée, parce que des questions d’ordres religieuses y font régulièrement et de manières significatives, irruptions.

 Nous vivons une époque particulière. L’émotionnel, l’immédiateté des commentaires partagés via les réseaux « sociaux », viennent se heurter au réel avec parfois une telle virulence, qu’ils ont cette fois-ci déclenché un passage à l’acte d’une rare violence. L’hystérie collective engendrée par ce parent d’élève, appelant à « agir » contre cet enseignant, contre cet outrage, ce blasphème, a amené un jeune homme de 18 ans, à se saisir d’un couteau de 36 cm, puis à s’acharner contre lui, le trucider, jusqu’à lui ôter la tête.  

 Nous constatons un repli identitaire de part et d’autres. Nous ne sommes cependant pas isolés du monde. Nous ne voyons que trop souvent avec nos petits « lorgnons » de français laïcisés, libres et éclairés (parce que les « lumières » sont passées par là) ou  par ce regard embrumé, parce que nos yeux sont mi-clos. 

 Mais que savons-nous au juste de l’islamisme ? Savons-nous à quel phénomène nous sommes confrontés, au niveau global ? J’entends au niveau planétaire. Le monde musulman est en proie partout à la question du fondamentalisme, mais n’oublions jamais que les premières victimes sont en premier lieu des musulmans eux-mêmes ! Que ce soit en Somalie ou au Mali, en Afghanistan ou au Soudan, au Yemen ou en Iran.

 Il n’est pas uniquement question d’islamisme dans ce drame qui a conduit à la mort tragique de Samuel Paty. Il est évident que nous vivons une époque complexe. Edgar Morin ne cesse de le répéter. Il nous faut penser la complexité.

 Ce gamin qui s’est acharné sur cet enseignant a agi pour des raisons qui nous échappent.  N’est-ce pas absurde d’affirmer que c’est parce qu’il était un réfugié tchétchène, abreuvé de pensées fanatiques et puis c’est tout ?

 Dire que cela a été rendu possible parce qu’on laisse s’installer sur le territoire français des gens qui ne devraient pas être là parce que leurs valeurs morales sont incompatibles avec celles de la République est idiot ! C’est surtout parfaitement inefficace. 

 La valeur commune de la majorité des personnes à travers le monde, quelles que soient leurs provenances ou leurs croyances, c’est de vivre en paix dans le respect des autres. 

 Le problème structurel du fanatisme islamiste a pris ses racines dans des questions géostratégiques et politiques extrêmement complexes, anciennes et globales. La frustration a été le terreau fertile au fondamentalisme. 

 Ce gamin, qui était-il ? Pourquoi a-t-il agit ainsi ? Nul ne peut répondre à cette question. Ce qui apparait en revanche, c’est qu’il s’est sans doute sentit investit d’une mission. « Divine ». Il était peut-être en adéquation avec les attentes de certains adultes de son entourage. Ce n’est vraisemblablement ni l’amour d’un dieu qu’il cherchait ni celui d’un pair ou d’un père, mais probablement d’un mélange des trois. 

 Il était un gamin avant de devenir un meurtrier.

Ce professeur se lance donc dans une tentative d’explications sur ce qui agite notre pays au moment du procès des assassins de la rédaction de Charlie Hebdo, des hommes et des femmes qui faisaient des dessins satiriques ( tout le monde ne comprenant pas forcément ce mot au premier abord ). Il choisit de montrer deux dessins qui ont déjà, par le passé heurté toute une communauté, notamment celui qui montre Mahomet nu, à genoux, une goutte dégoulinant de son sexe. « Une étoile est né » sont les mots qui l’accompagnent, emblème de la religion de l’islam. Elle est, dans ce dessin accolée au derrière de celui qu’on devine être le prophète des musulmans. 

 Il explique parce que c’est son métier d’enseignant, ce qu’est la satire, la caricature, la liberté d’expression. Il devait probablement avoir ce « petit quelque chose » qui l’animait chaque matin, ce désir d’amener les jeunes personnes de sa classe, à penser par eux-mêmes, à développer leurs esprits critiques. Il est mort pour avoir voulu doter ces jeunes personnes de cette force-là ! 

Il existe au travers le monde des personnes qui ne pensent pas par eux-mêmes et peuvent même parfois être dangereuses pour cela. Il s’agira à l’avenir de les accompagner au mieux, quelques fois de les combattre. Il existe des personnes qui, bien que récitant, obéissant, s’agenouillant, demeurent malgré tout, libres et en adéquation avec des valeurs propres à l’humanité, au sens large et éclairé, du terme. Il existe des croyants. Mais il existera toujours, du moins dans les années à venir, des gens qui voudront expliquer que eux, savent. Et que c’est comme-ci ou comme ça qu’il faut faire « quand on est un bon croyant » ou un « croyant tout court ».  

 Il y a les croyants (qui croient), et ceux qui ne croient pas. Et  puis il y a ceux qui  « savent » et veulent imposer aux autres. C’est le cas partout dans le monde, ici comme ailleurs. Ce prosélytisme prend parfois la forme de « fascisme religieux ». Parfois un « désaxé », un « exalté », prend une arme et commet une atrocité, prêt à mourir au nom de l’obscurantisme absolu. Ils restent isolés, mais c’est tout une rhétorique qu’il faut déployer pour lutter contre le phénomène. Il est Global ! 

 Beaucoup de « commentateurs » mélangent tout et viennent « prêcher » sur les plateaux télés. Ils oublient que la satire et la caricature dans notre société ont été un moyen de se libérer des carcans religieux mais pas seulement. 

 C’était aussi une arme politique pour décrédibiliser tel camp. La satire rendue possible notamment grâce à la liberté de la presse  a permis de lutter pacifiquement contre toute forme d’oppression. Le dessin était un moyen de lutte. Il l’est aujourd’hui encore.

 Ce que trop de gens oublient, c’est que la France est traditionnellement et originellement de confession chrétienne, à majorité catholique. 

 Depuis bien longtemps on utilisait le dessin, sous le manteau d’abord, puis après la révolution française, pour ridiculiser le clergé notamment, mais ceci dans un but précis : se libérer des oppressions parfois psychologiques, parfois physiques, d’un patriarcat rigide. Les préceptes religieux enseignés dans les institutions opprimaient, brimaient et la caricature devenait une arme pour lutter. 

 Par le dessin on se libérait du curé, de l’autorité papale ou parentale, et de toutes autres formes oppressives. Mais un détail aura échappé à nombre de commentateurs, le peuple français s’est libéré lui-même de ses bourreaux, depuis l’inquisition notamment.

 Ceux qui dessinent aujourd’hui des Jésus avec une tête en forme de pénis sur une croix, sont souvent athées par choix mais aussi  bien souvent des fils, petits fils ou arrières petits fils de catholiques. 

 Certains ont fait des écoles religieuses parfois, fréquentés des institutions scolaires répressives. Le pays s’est libéré de la religion et de la génération De Gaulle par un long processus, mais il faut se rappeler que nous venons de loin. Les lois de 1901 et 1905 sont venues clarifier le nouveau dogme français : séparation de l’église et de l’Etat. Aujourd’hui le concept de laïcité nous apparait naturel, mais il est vieux de guère plus de cent ans.

 Il ne s’agit pas de dire qu’on ne peut pas toucher aux autres religions et en particulier à l’Islam. Mais n’oublions pas deux choses. D’abord, nous sommes la majorité en France (les non-musulmans). Les musulmans sont donc minoritaires. De fait, nous sommes dominants par le nombre. Parmi ces musulmans, certains sont en France depuis 3 ou 4 générations, d’autres seulement depuis quelques mois. Ils n’ont pas le même regard, la même compréhension de ce qu’est la laïcité dans notre pays.

 De plus, nous devons prendre en compte le contexte global. Le fanatisme religieux et politique dont souffrent d’innombrables personnes à travers le monde, est le fait de l’Islam politique. La foi est une chose, la politique une autre. Combien de temps faudra-t-il pour que les peuples se libèrent de leurs bourreaux tant politiques que religieux ? Et quand les deux vont de paires comme cela est bien souvent le cas, le problème est délicat car l’un tient le symbole, l’autre le fusil.

 Avec l’Islamisme, nous avons affaire à des hommes qui sont d’un autre registre que les pires représentants du temps de l’inquisition. Ils sont différents bien que semblables, mais nous devons appréhender cette spécificité du problème dans sa complexité. 

 Ne pas comprendre que certaines caricatures de Mahomet (pas toutes) puissent choquer profondément, relève de l’inconscience, voire de la sottise. Ne pas comprendre que cela puisse être vécu comme une provocation, que cela puisse heurter non plus. Ce dessin de Coco que j’ai décrit précédemment a été réalisé dans un pays libre mais qui s’inscrit dans un contexte de tensions globales, à travers le monde : l’intégrisme. 

 Ne tombons pas dans le piège du laïcisme, qui serait une laïcité belliqueuse.

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