L’élève qui a vu l’élève qui a vu l’élève qui a vu l’élève qui a vu le cours

«Vas-y là, ça s’fait pas d’faire des visios. »

Doué d’une grande fluidité dans ses déplacements à travers la classe – enfin quand la classe n’est pas trop petite et les effectifs pas trop fournis – il ne voudrait pas gâcher sa réputation par des visios. Visios ? Oui, des cours hachés, saccadés, transformant son visage en pixels à Picasso.

« T’as vu le prof ? Enfin ce qu’il en reste. »

La capture d’écran n’aura pas sa peau pédagogique.

Il marche pendant les cours. Masqué, mais il marche. Rarement assis, sauf en fin de trimestre ou quand il y a un coup de pas bien dans la machine pédagogique. Il marche. La démarche féline - ça change du mammouth - , voire la gyrodromie – comme le lui dit un jour une élève – d’un lion en cage, c’est précieux. Cela prouve qu’on a encore du jus dans ce métier si pompant. En énergie, en réformes, en discours contradictoires, en camarades shadoks, ad hoc.

Il marche pendant les cours. Normal alors qu'il attende d'un cours qu'il marche.

Alors, oui, au risque de déplaire doublement à son ministre de tutelle, pour lui ce sera, en plus d’un No Sport personnel, assumé depuis longtemps, un No Visio de circonstance.

«Vas-y là, ça s’fait pas d’faire des visios. »

Il l'a annoncé. Il l'a fait. Ses élèves semblaient rassurés à l’idée de ne pas devoir se connecter pour voir son cours déconner à cause du bas débit, de l’ordi essoufflé, du vent dans les branches, et autre « papa, maman télétravaillent à la même heure sur les ordis ». L’élève qui a vu l’élève qui a vu l’élève qui a vu l’élève qui a vu le cours.

En sont-ils moins savants qu’avant ?
Non, s’ils ont fait leur travail à la maison.

Ont-ils perdu le lien pédagogique avec leur professeur ?
Non, s’ils ont écrit au professeur (on ne dira jamais assez la possibilité offerte aux élèves discrets de communiquer si aisément avec leur enseignant) ou s’ils ont répondu aux messages qui leur ont été envoyés.

Leurs ravages on fait un désert et ils appellent cela la paix, écrivait Tacite, qui n’avait pas oublié d’être romain : Ubi solitudinem faciunt, pacem appelant.
Oui, le numérique, c’est la solitude devant l’écran. Qu’on leur donne un livre au moins.

Les carnets doivent être double-tamponnés pour donner accès aux codes par lesquels ouvrir une connexion et accéder à la liste d’attente avant que le cours commence…à moins qu’il ne soit déjà fini.

« Où ils font tout dépendre du numérique, ils disent qu’ils ont mis en place la continuité pédagogique. » Le progrès est en marche avec sa Tacite reconduction.

https://dictionerfs.wordpress.com/

 

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