Gilles Vigneault, belle personne de la belle province

Il a la crinière enragée de Léo Ferré (qui la débouclerait le ferait à ses risques et périls). Il aussi la poésie-fantaisie d’un Trénet.

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Quoi de mieux que les exercices d'admiration du vivant des artistes ?

Il a la crinière enragée de Léo Ferré (qui la débouclerait le ferait à ses risques et périls). Il aussi la poésie-fantaisie d’un Trénet. Mais il ne s’appelle pas Léo, ni Charles, ni Robert, ni Julos, mais Gilles. Pour passer le temps, chacun fait selon sa façon, lui a bien fait : il a bien fait des chansons. Il s’appelle Vigneault.

Dans ce monde où on veut faire régner l’ultra-peur, il est bon de s’évader au pays des trappeurs de la belle province. Grands espaces pour une rencontre sans cesse recommencée. Ce monde n’est pas gai et un vieux Seghers égaré suffit à raviver des souvenirs musicaux modernement itunés. Ce n'est pas un chanteur de ma génération, mais on me l'a fait écouter, partager. On me l'a transmis, m'a mis sur sa trace.

C’est un artiste engagé, tendre et loufolk. Fourmis dans les jambes et cailloux dans la voix. L’homme aux mille mots chante son pays, l’homme et ses colères. Au pays des équipes de hockey, Vigneault relève du barde et de l’épique. Quand il pense à son pays, il n’a rien d’un québécoi (plus d’une dizaine de chansons comporte ce mot ‘pays’) et, pour preuve, à l'occasion, il va jusqu'à hurler son amour. Un genre de bel canto pour un beau Québec. Une voix qui joue un peu avec la justesse, mais qui se maintient toujours sur ce fil à couper la peur. Une voix pleine de chaleur, qui remue. Pas qui tord comme un remaniement.

Gilles Vigneault a tout d’une belle personne de la belle province dont les chansons sonnent. Dans ce pays qui n'en est pas un puisque c'est un hiver, il réchauffe les cœurs en figure attachante de Natashquan. La couleur de son cheveu blanc est reconnaissable entre mille chansons.

La langue française lui doit de belles mises en mots : Mon pays, Gens du pays, Tam ti delam, le cerf-volant, La Danse à Saint-Dilon, I went to the market (annonçant le because you are de Renaud)…Vigneault est un adepte talentueux des portraits : Gros Pierre, Jack Monoloy, Ti-Cul Lachance…, partant du principe que dans un homme il y a l’Homme.

Sa grande stature n’est pas aussi évidente que le statut qu’il mérite dans la chanson francophone. Une œuvre somme. Plusieurs centaines de chansons (sans oublier Gaston Rochon) et des milliers et des milliers de mots (sans oublier les parlures). Le Québec a planté un chêne dans le paysage de la chanson en français. Pas n’importe quel chêne ! Un arbre sans chaîne, un arbre qui danse, qui gigue, qui rigaudonne à son public. Un chanteur à portager. Un cœur d’or dégoûté par l’argent, précieux dans la grande chaîne de la vie où il fallait que nous passions (Raymond Lesveque).

Son cheveu commençant à devenir blanc connut le noir vinyl, puis le cd, et maintenant ses tounes fréquentent iTunes. Il a vécu tous les supports. 19 ans, ça ne fait pas sérieux, alors il préfère avoir 91 ans. Il poète encore le feu ! (sa mère fut centenaire)

De sa voix fausse, on se fout. Les hurlements de Vigneault ne gênent pas ceux qui connaissent les hurlements de Léo. Tout ça, c’est rien que du vrai, de l'authentique dont on fait les belles musiques, in Vigneault Veritas ! C'est de la chanson qui ne s'auto-toune pas.

S’il tient la haine à carreaux, ce n’est pas grâce à la chemise de bûcheron qu’il n’a pas, mais grâce à ses mots, à son esprit, à la vitalité de sa poésie. Aucune chape de haine (n'est-ce pas Maria ?) n’a de poids sur lui.

Tout le monde est malheureux tout l’temps !

Verra-t-il l’indépendance de son pays ? Nous, nous pouvons encore voir la sienne, celle d’un causeur sur scène qui n’a rien d’un indépendantriste.

Une voix essentielle par ce temps qu'il fait sur nos pays. 60 ans d'écriture d'un chansonnier qui en a à apprendre à plus d'une chanson niaise.

Nul doute que le fil de ce billet s'enrichira de vos chansons préférées.

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