107 ans et deux pandémies au compteur

Quand il a des problèmes avec le réel, il s’enivre de fiction : sans livre, avec un film, avec les moyens et les doyens du bord.

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Quand il a des problèmes avec le réel, il s’enivre de fiction : sans livre, avec un film, avec les moyens et les doyens du bord.

Les doyens du bord ? Depuis que Kirk is dead, il a fallu chercher.

Norman Lloyd est né en 1914. En novembre. Il est sur ses 107 ans.
Au début des années 40, il fut Fry dans le film Cinquième Colonne (Saboteur) d'Alfred Hitchcock.

Il a connu Hitchcock, donc, mais aussi Buster Keaton, Chaplin, Orson Welles, Elia Kazan, Anthony Mann, Jean Renoir, Jacques Tourneur, Martin Scorsese ainsi que Robin Williams, Denzel Washington, Cameron Diaz, etc. Sans parler de Star Trek et de Colombo. Sa filmo en tant que réalisateur pour Hitchcock présente fait apparaitre Roald Dahl, Steve McQueen, Peter Lorre, Philip Roth, Sidney Pollack. En tant que producteur de la même série, apparaissent les noms de Robert Altman, Ida Lupino, Ray Bradbury, Charles Bronson, Jayne Mansfield, James Mason, Walter Matthau, Roger Moore, Robert Redford, Jessica Tandy, etc.

Il s'intéressa aussi au théâtre. Il se lia d'amitié avec Bertolt Brecht. À Los Angeles, il créa avec John Houseman, au Coronet Theatre, à la fin des années 1940, Galilée, de Brecht, avec Charles Laughton. 

Franck Fry, c’est par ce nom de fiction que Lloyd se fraie, en 1942, une carrière dans le cinéma.

Ce n'est pas un rôle simple à endosser. Un méchant, de ceux chers à Hitch. Rêvant d'une aube aux doigts roses, croix gammée et  bottes brunes, son personnage en veut au monde libre.

Le grand méchant rôle c'est lui ! Et il y excelle.

Le front suant et une mine de fouine, il fait merveille et colle des frissons à des spectateurs toujours rassurés de voir le triomphe d’un monde juste et libre. Ouf ! Encore sauvés. Mais jusqu'à quand ? 

Lors de la scène finale, au terme d'une poursuite entre le bon et le méchant, le maître du suspens le suspend, symboliquement, à Lady Liberty. Acculé, il finit par lâcher prise. Il retourne au vide, au vent, à l'air. L'atmosphère fait moins la gueule. Voilà un espion nazi que le spectateur se réjouit de voir tomber du sommet de la Statue de la Liberté. Comme un coup de symbole, avant les cymbales du Royal Albert Hall. Petite pensée pour Doris Day. "I asked my mother, "What will I be ?" "

Le cri de la liberté.

Dans Cinquième Colonne, Fry écrase son cri de haine sur le socle de Lady Liberty qui dit : « Donne-moi tes pauvres, tes exténués / Qui en rangs pressés aspirent à vivre libres / Le rebut de tes rivages surpeuplés / Envoie-les-moi, les déshérités / Que la tempête me les rapporte / De ma lumière, j’éclaire la porte d’Or. »

La fiction permet de garder à l’esprit que le monstre est tenace. Là où il met ses pattes, difficile de le chasser. Sisyphe pousse son rocher, le citoyen se défait perpétuellement de ses vieux démons. Partout, cet ennemi a un visage, un parti, des soutiens.

Pourtant, tous ne le reconnaissent pas sous son masque (et par ces temps confinés ça va devenir de plus en plus compliqué). La fiction, parfois, lui prête le visage d’un acteur. Merci à Norman Lloyd d’avoir endossé ce rôle ingrat. Cet homme savait ce qu’il faisait : en témoigne sa présence dans la blacklist des années 50. Plus de 50 ans plus tard, à 106 ans, après avoir connu la grippe espagnole, la Grande Dépression et la Liste Noire (il fut sauvé par Hitchcock, (lors de sa collaboration pour Hitchcock Présente, "- Il y a un  problème avec Norman Lloyd - C'est lui que je veux."), il est encore là.

"Norman Lloyd Is Surviving His Second Pandemic" titre le journal où il tint des propos confinés.

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