Mort d'un doubleur

Patrick Voivey (1948-2020). Avec le temps. Sans la voix.

Un acteur quand ça parle plus dans une autre langue que la sienne, c’est pas la peine d’aller chercher ailleurs. C’est une question de voix. De voice over. Une nécro de micro. C'est important une voix. On pense à celle de Michel Bouquet.

Le doubleur Patrick Voivey s’est éteint.

Sa voix, sais-tu ?

C’était la voix de Bruce Willis, dans sa série Clair de Lune, ses comédies, ses thrillers ou ses blockbusters. Et même sa vf de Sf. C'était aussi la voix de l’agent Dale Cooper, incarné par Kyle MacLachlan dans la série Twin Peaks de David Lynch.

This is the voice ? Non, decease, the voice.

Sa voix s’est tue.

Sous la voix, le souvenir. De quoi pleurer comme une madeleine ce temps lointain où on louait des films dans un vidéo-club. C’était le temps des K7vidéo. Des cassettes vides de vo. Du plaisir du cinéma populaire.

C'était bien avant le streaming, du temps que les films en vo étaient rares et relevaient d'un obscur objet de désir. Il arrivait donc, grâce au talent d'un doubleur, que le spectateur cinéphile oubliât ses manies v.o-centrées et son méchant vtff la vf ! C'était possible. Patrick Voivey était de cette classe-là.

Un doubleur est au service des acteurs. Il réinterprète. Il rend audible des répliques dans une langue étrangère à l'aide d'un instrument qui est sa voix. Un doubleur participe de la culture populaire : un film doublé n’exige pas du spectateur de lire des sous-titres. Ce n'est pas rien.

Même un adepte de la vo peut donc s’enticher d’une vf. Elle peut plaire pour un grain de voix, un plus en vf.

Et on oublie la voix ?

"C'était la voix de…" ? Non, c'est la voix. Avec le temps, elle reste. L’avantage du métier. Le doubleur est mort. Vive le doubleur. Post-synchro et postérité. En revanche, les prochains films se doubleront sans lui.

Il nous reste de nombreuses scènes, répliques dans lesquelles la voix de M. Voivey vibrait d’esprit, d’ironie, de finesse. Une voix qui incarnait, qui charmait. Et quel rire !

Une voix indissociable des acteurs auxquelles elle était prêtée. Parce que c’était l’un. Parce que c’était l’autre.

Autant en emporte "Yippee-Ki-Yay, Pauv' con"

Il est arrivé à Bruce Willis ce qui est arrivé à Kirk Douglas. Celui qui lui prêtait sa voix française est mort avant lui. Clin d'œil à Kirk et à Roger Rudel qui servait magnifiquement le jeu de celui qui fut l'incontournable Spartacus.

Cet extrait d’une interview de Kirk Douglas est une fiction. Tous ses propos proviennent des dialogues des films dans lesquels il a joué. Le choix a été fait de préserver l’intégrité des phrases. Il ne s’agit pas d’un assemblage de phrases, imbriquées les unes dans les autres, mais d’une juxtaposition.

Roger Rudel était votre doubleur en français. Il vous a doublé dans un nombre considérable de films. Vous insistiez je crois pour que ce soit lui qui vous prête sa voix.

Je pensais que c’était la solution la plus simple.(1)

Pour le public français, cela fait de vous des personnes liées : votre jeu, sa voix. Le réalisateur Claude Chabrol disait même « Je ne regarde pas un film avec Kirk Douglas s'il n'est pas doublé par Roger Rudel ! » C’est un fidèle serviteur de votre travail d’acteur. Vous l’avez rencontré ?

Je vous donne ma parole de gentleman. (2)

Lui aussi vous l’a donnée. Et comment !

Oui, simple équation. (3)

Lui, c’est vous et vous, c’est lui. Indissociables. Il existe de grands doubleurs. C’est un métier particulier que de donner sa voix, de faire du théâtre sans être sur scène.

C’est un don très rare qui peut être très utile. (4)

Il y a quelques grands acteurs qui l’ont fait. Par exemple, Jean-Louis Trintignant pour le Shining de Kubrick. Vous auriez pu doubler vous-même ?

Je déteste être dans le noir. (5)

Pour en revenir à votre doubleur attitré, Roger Rudel, il était acteur de théâtre. Il a joué dans une pièce d’Albert Samain, intitulé Polyphème. Ce même cyclope que vous avez croisé en incarnant Ulysse. Vous vous souvenez ?

Et si ton père cherche à savoir qui t’a ôté cet œil unique, réponds-lui que c’est Ulysse. Ulysse, le destructeur de ville, le destructeur de Troie, souviens-toi d’Ulysse, le fils de Laerte et le roi de l’île d’Ithaque ! (6)

Il a joué Polyphème, vous avez joué Ulysse.

Que c’est étrange ! (7)

De quoi vous confondre…

Pas besoin de carte d’identité pour savoir qui je suis. (8) (rires)

(1) Une corde pour te pendre (2) Règlement de compte à OK Corral (3) Les héros de Télémark (4) Furie (5)Ulysse (6) Ulysse (7) Ulysse (8) Seuls sont les indomptés.

D'autres extraits de l'interview : https://blogs.mediapart.fr/lepistolero/blog/060220/mr-kirk-douglas-merci-encore

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.