Kirk Douglas, dans sa 102ème année

En décembre dernier, il a eu 102 ans. L'interview de Kirk Douglas qui suit est une fiction. Tous ses propos proviennent des dialogues des films dans lesquels il a joué. Le choix a été fait de préserver l’intégrité des phrases. Il ne s’agit pas d’un assemblage de phrases, imbriquées les unes dans les autres, mais d’une juxtaposition.

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L'interview de Kirk Douglas qui suit est une fiction. Tous ses propos proviennent des dialogues des films dans lesquels il a joué. Le choix a été fait de préserver l’intégrité des phrases. Il ne s’agit pas d’un assemblage de phrases, imbriquées les unes dans les autres, mais d’une juxtaposition.

[C'est l'extrait d'un travail bien plus long, environ 10 000 mots, résultat d'un assemblage de ces dialogues, intitulé : Dialogue avec Kirk Douglas - Des personnages en quête d'acteur…(en quête d'éditeur, aussi)]

J’ai apprécié vos prises de position répétées. Dans les années cinquante, il y  a cette hostilité affichée au maccarthysme, à la liste noire et ce risque exemplaire que vous avez pris que le peuple américain en vienne à…

…m’accuser d’antiaméricanisme ? (1)

Votre soutien au scénariste communiste Dalton Trumbo fut courageux. Vous avez risqué votre carrière. Vous n’avez pas hésité ?

J’avais cessé de me tourmenter depuis longtemps. Je ne me laisse jamais influencer par une chose ou par une autre. (2)

Maccarthy : le méchant était réussi. Hélas, ce n’était pas du cinéma.

Oh, celui-là c’était un méchant. (3)
Ce n’était pas un salaud, ce fut LE salaud. (4)

La traque était terrible contre ceux qui pouvaient être accusés de sympathies communistes. Et vous, vous laissez Trumbo rédiger le scénario de votre Spartacus.

Cet homme et moi sommes pour ainsi dire liés l’un à l’autre. (5)
Il devait y avoir une sacrée prime pour sa capture. (6) Se faire mettre en prison est la chose la plus facile à faire. (7)

Le scénario du film était déjà basé sur le livre d’un écrivain blacklisté, Howard Fast.

Un occidental aime la liberté. Ça signifie qu’il a horreur des barrières et que plus il y en a plus il a soif de libertés. (7)

Lors de l’audition devant la commission des activités antiaméricaines, Donald Trumbo répond ainsi « Je répondrai par oui ou par non si cela me convient de répondre ainsi. Je répondrai en utilisant mes propres mots. Il y a beaucoup de questions auxquelles il ne peut être répondu par "oui" ou "non" que par un imbécile ou un esclave. »

Un cauchemar, oui. C’est une histoire de fous. (8) Quand un homme est mon ami, je lui fais entièrement confiance (9) : « tu veux te reposer ? Appuie-toi sur moi. » La vie, tout simplement. (10)

Dans cette période tourmentée, vous ne vous êtes pas mis au-garde-à-vous avec le petit doigt sur la couture du pantalon.

(avec effarement) Je peux plus aller au ciel il me manque un doigt. (11)

Vous avez pris en main votre destin en mettant votre carrière en péril.

Si le bon dieu nous a donné des doigts c’est peut-être pour ça. (rires) (11)
J’ai vécu toute ma vie selon des principes et je ne pourrais pas changer même si je le voulais. (12)

Et que diriez-vous à ceux qui n’osent pas.

À plus tard, esclave. (12)

J’imagine que ce n’était pas un sujet facile à aborder avec votre collègue John Wayne. J’ai découvert récemment que dans Caravane de feu vous portiez le nom de Lomax. Un clin d’œil à Alan Lomax ?

J’craignais que vous le me demandiez. (13)

Un homme marqué à gauche, communiste qui avait été blacklisté pendant le maccarthysme. Il se fit collecteur de folksongs et traversa, entre autres, les Etats-Unis.

Un voyageur solitaire… (13)

Je me souviens de votre engagement au moment de la campagne d’Obama pour sa première élection. Pourquoi cette mise en avant ?

Portait-il son arme du côté gauche ? (14)
Je ne pouvais pas les laisser tomber. Pas ce peuple, maintenant surtout. (15)

2000 ans après Spartacus, on peut craindre une nouvelle forme d’esclavage. Comme le dit votre personnage : « Je suis libre…

…mais je suis ignorant. Je ne sais même pas lire. » (16)
Prouver aux masses qu’un déodorant apporte le bonheur et qu’un laxatif rend romantique…c’est une bien grande perte… « Cessez de penser et vous serez riche. » « Vous êtes analphabètes , qu’importe. Vous pouvez gagner 1 million de dollars. » « Attention ! Allez vous perdre vos dents ? Avoir un cancer ? Quel sera votre corps après 35 ans ? Sans nos produits, vous allez tout perdre et mourir ! Utilisez les : la richesse vous attend. » (17)
Aujourd’hui, rien ne m’étonne plus. (18) Mais enfin, c’est insensé. (19)
Et la justice vous connaissez ? (20) Y doit bien avoir un type qui a une idée sur la façon de se barrer de là. (21)

Vous diriez qu’il faut mettre un coup de pied dans la fourmilière ?

Il y a bien des hommes qui ont des pieds de cette taille. (22)

« Je suis Spartacus » ?

Surtout qu’il n’arrive rien à cet esclave. (23)
On peut toujours sauver quelque chose. (24) Je vous fais confiance. (25)

En tant que progressiste et homme de culture, vous n’avez jamais été déçu par le fonctionnement d’Hollywood, par la réussite aux Etats-unis davantage basée sur l’ambition, les réseaux, le calcul ?

Il est vrai que dans ce pays les intellectuels n’ont guère de prestige. (26) Voilà une des grandes injustices de la vie… (27) Nous avons livré de nombreux combats, remporté de grandes victoires. (28)

Vous avez connu deux guerres mondiales, des conflits, des divisions.

Il faut nous battre encore : la paix n’existe peut-être pas en ce monde. (29)
On a beaucoup plus d’argent qu’on en a jamais possédé. (30)
Aussi longtemps que nous vivrons, nous devrons rester loyaux envers nous-mêmes. Je sais que nous sommes tous frères et je sais que nous sommes libres. (31)

Et pourtant, 1% décide.

Ils n’ont rien à nous apprendre. (32) Il est des instants où j’ai honte d’appartenir à la race des hommes. (33) A quoi Dieu a-t-il pensé en créant ces bêtes-là ? Ils vous saigneraient bien à mort. (34)
Qu’est-ce que vous attendez pour vous révolter et pour vous battre ? (35) On ne gagne pas de bataille du fond d’un autobus. (36)

Sauf Rosa Parks…

Je n’ai que faire de vos leçons d’histoire. (37) (rires) Rien ne vous échappe. (38)

C’est une figure plutôt connue en France et populaire.
En 2012, vous vous réjouissiez quand même qu’ « un vent révolutionnaire souffle sur la planète ». Malgré votre âge, on vous sent encore sensible aux évolutions du monde.

Je veux savoir d’où souffle le vent. (39)

Cent ans, c’est impressionnant.

L’ennui c’est que je vais être atteint par la limite d’âge. (40)

C’est notre lot à tous. Vous avez connu le XXème siècle et avez passé le cap du XXIème.

Faites envoyer un prêtre pour le 21ème. (41)

Vous-même, auriez-vous cru, du fond de votre berceau, connaître si bien deux siècles ?

Dans cent ans d’ici mes yeux pourront vous regarder. (42) (rires) Nous devons essayer de rester en vie. (43)
Dieu protège particulièrement les ivrognes et les fous… (44)

…et les géants d’Hollywood. Vous êtes né deux ans après le tournage du premier grand film américain : The Birth of A Nation. Vous passez pour le dernier géant d’Hollywood.

Un fossile ! (45) Je commence à sentir l’animal sauvage que la pluie n’aurait pas arrosé depuis cinq ans. (46) Je suis coincé ici, coincé pour de bon ! (47)

Vous êtes un Géant, le contraire de ces vedettes fauchées en pleine gloire dont on ne sait pas ce qu’elles seraient devenues en vieillissant. Qu’aurait fait James Dean après son troisième et dernier film, Géant ? Que serait devenue une Marilyn Monroe âgée,troquant ses 7 ans pour une cinquantaine d’années de réflexion ?

Je n’en sais rien…Je n’ai pas changé. En apparence peut-être, mais intérieurement, je continue à vouloir les mêmes choses. (48)
La seule chose que je redoute c’est d’agoniser dans un lit. Je veux pas m’en aller un peu chaque jour. (49)

Votre secret ?

L’âge avant la beauté. (50)
Debout à midi et 75 m de marche à pied. (rires) (51)

Il y a quelques temps encore vous aviez un compte sur le réseau social. Un blog où vous laissiez quelques commentaires au gré de l’actualité. Que cherchiez-vous ?

Une vue de tous les contacts. (52)

Maintenant vous avez arrêté.

Je suis trop vieux jeu. (53)

Cela fait un moment que nous discutons et vous gardez cette mémoire phénoménale et cette vivacité de jeune homme. Comment faites-vous après une vie si remplie ?

Dans l’état où je suis c’est pas tout le monde qui pourrait tenir cinq minutes sans tomber dans les pommes. (54)
J’ai toujours pris les ennuis avec philosophie. (55)
La vie me semble précieuse, digne d’être appréciée et aimée. (56)
J’ai une faim de loup. Mon estomac grince comme une roue mal graissée. (57)

Vous êtes épatant. Quel stoïcisme.

Allons-nous faire comme les Romains ? Je ferais tout pour éviter la mort… (58)
On dirait que le destin soit seul maître. (59)
Ça vous dirait rien de mourir avec moi ? (60)

Prenons notre temps. Avez-vous un rêve inassouvi ?

Serrer une femme dans mes bras pendant à peu près 6 mois. (61)

Votre femme sans doute. En cinéaste et acteur, quelle scène finale imaginez-vous ?

J’entendrai les cloches, je sourirai et je m’endormirai de nouveau, heureux. (62)

Quel serait votre dernier mot d’acteur ?

Coupez ? (63)
Attention, prêts, partez ? (64)

Faites partie du voyage et vous le verrez…(65)

Déjà une idée d'épitaphe ?

En tombant une étoile s’est brisé et son éclat s’est répandu tout autour d’elle. (66)

Joli. Si on imagine que votre dernier dialogue aura Dieu comme partenaire, à quoi ressemblerait-il ?

Dieu : Ça fait le compte. (67) Aujourd’hui, tu es si faible et ta tête parait si lourde. (68)
Moi : J’ai tellement de questions…Quelle lumière, c’est à peine croyable ! Je me suis attardé, pardon. Employez-moi. Et même si je n’ai pas d’aptitude, il doit bien y avoir un moyen de servir. Je ne demande qu’à travailler. (69)
Dieu : Est-ce qu’on devient une star dans un cimetière ? (70) Immortel ! (71) Dieu n’a jamais souhaité qu’on passe sa vie à pleurer les morts. (72)
Moi : C’est une idée géniale. (73)

Merci, Mr Kirk Douglas, pour cet entretien que vous avez accordé. C’était inespéré. Que votre vie soit encore longue !

Vous êtes trop aimable. (74) Qui parle de la quitter ? (75)
J’ai parfois l’air hagard, je le sais. (76) Je vais tâcher de m’en tirer (77) On tiendra le coup à cloche-patte et les doigts dans le nez. (78)

J’espère que vous n’avez pas trouvé ça trop ennuyeux.

J’ai la gorge sèche (79) L’eau compte beaucoup plus que le reste (80)…Est-ce que j’ai pleurniché ? (81)

J’espère avoir encore de vos nouvelles.

Je vous en donne ma parole. (82) Vous vous en êtes sorti une fois, mais le facteur sonne toujours deux fois. (83) Je sais que c’est très incorrect de partir avant d’avoir fini de manger (84) Si on me tue, je ne peux plus rien pour vous. (85)

J'ai justement eu peur pour vous après l'élection de Donald Trump… Dans une tribune, vous vous inquiétiez de son succès éventuel.

Avant que je sois crevé de fatigue, il y en a d’autres qui le seront. (86) Je pensais chaque mot que je prononçais. (87)

Les "experts" ne l'avaient pas pris au sérieux. Ils se trompaient. » Il vous inquiète.

Je le trouve carrément agressif. (88)

Robert De Niro y est allé fort le traitant de nul, de chien, de porc. Vous êtes plus mesuré ?

(s’essayant à imiter De Niro) On l’éteint comment, cette salope ? (rires) (89) Il faut m'excuser. Réaction humaine assez courante, il me semble (90) Je dis les choses telles qu’elles sont. (91) Une atmosphère de fournaise infernale. (92) Y’a une épée de Damoclès (93)

Que diriez-vous à cette Amérique rêvée ?

Me croirez-vous si je dis que je n’ai pas dormi de la nuit ? (94) Depuis quelques semaines, j’ai beaucoup réfléchi. (95) Je me rappelle ce qu’on fait pour moi. (96)
« Tu peux être sûr que je veux pas te perdre. » (97) Ça remonte si loin. (98) Je ne cherche que l’occasion de prouver mon amour. (99)

Ce sera tout. (100)

Films sources :

(1) Cactus Jack, (2) Une corde pour te pendre, (3) Dernier train de Gun Hill (4) Les Ensorcelés (5) El Perdido, (6) Le Reptile, (7) Seuls sont les indomptés, (8) Nimitz, retour vers l'enfer, (9) Vallée des géants, (10) Une corde pour te pendre, (11) Captive aux yeux clairs, (12) Detective Story, (13) Seuls sont les indomptés, (14) El Perdido, (15) L'ombre d'un géant, (16) Spartacus, (17) Chaînes conjugales, (18) Le reptile, (19) Nimitz, retour vers l'enfer, (20) Une corde pour te pendre, (21) Le reptile, (22) Ulysse, (23) Les Vikings, (24) Seuls sont les indomptés, (25) Le reptile, (26) Chaînes conjugales, (27) L'homme de la rivière d'argent, (28) Spartacus, (29) Spartacus, (30) Captive aux yeux clairs, (31) Spartacus, (32) Spartacus, (33) Les sentiers de la gloire, (34) La captive aux yeux clairs, (35) Vallée des géants, (36) L'ombre d'un géant, (37) L'ombre d'un géant, (38) Quinze jours ailleurs, (39) Spartacus, (40) Saturn 3, (41) Detective story, (42) El Perdido, (43) Le pHare du bout du monde, (44) El Perdido, (45) Saturn 3, (46) Seuls sont les indomptés, (47) Ace in the hole, (48) La vie de Vincent Van Gogh, (49) Réglement de compte à Ok Corral, (50) Coup double, (51) Réglement de compte à Ok Corral, (52) Nimitz, retour vers l'enfer, (53) Saturn 3, (54) Seuls sont les indomptés, (55) Un homme à respecter, (56) La vie de Vincent Van Gogh, (57) Seuls sont les indomptés, (58) Spartacus, (59) Seuls sont les indomptés, (60) Les héros de Telemark, (61) Coup double, (62) El Perdido, (63) Quinze jours ailleurs, (64) Les héros de Telemark, (65) El Perdido (66) El Perdido, (67) Le Champion, (68) Ulysse, (69) La vie de Vincent Van Gogh (70) Les Ensorcelés, (71) Ulysse, (72) La vie de Vincent Van Gogh (73) Saturn 3, (74) Les sentiers de la gloire, (75) 20 000 lieues sous les mers, (76) La vie de Vincent Van Gogh, (77) 20 000 lieues sous les mers (78) Coup double (79) Captive aux yeux clairs (80) Une corde pour te pendre, (81) La vie de Vincent Van Gogh, (82) Une corde pour te pendre (83) Detective Story (84) Le reptile (85) Le reptile (86) Une corde pour te pendre (87) La vie de Vincent Van Gogh (88) Coup double (89) Coup double (90) Les sentiers de la gloire, (91) Une si belle famille, (93) La rivière de nos amours, (94) Une corde pour te pendre (95) La vie de Vincent Van Gogh, (96) Out of the past (97) Captive aux yeux clairs (98) Saturn 3, (99) La vie de Vincent Van Gogh (100) Les Sentiers de la gloire.

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