Tigre bleu et tigroupé

Laurent Gaudé trustait déjà les sujets de brevet, le voilà maintenant au bac. Dans les jurys de sélection des sujets d’épreuves d’examen, in God we don’t trust, laïcité oblige. Mais, depuis quelques années, in Gaudé we trust pas mal.

Gaudeamus ! Pourtant, cette année, lors des EAF (Epreuves Anticipées de Français) un tigre bleu a suscité un buzz, un tigroupé, people will talk.

En découvrant que l'auteur tenait en vers (sinon en laisses) un tigre bleu, des lycéens en ont perdu le nord, se mettant le digital native dans l’œil. Depuis, ils tweetent, tweetent ou râlent. Ce n’est pas un acte sain pour l’éditeur de l’auteur, Actes Sud, et pas l’assurance de dépenses en librairies. Les élèves n’en veulent pas spécialement aux écrivains d’aujourd’hui, comptant pour rien, mais aux écrivains des sujets d’examen. L’an dernier, la victime se nommait Hugo. Alors, férocement ils criaient «Victor !»

À ce tigre de papier, jetant leur blouse de bachelier, ils ont donné la couleur bleue. Image, montage, blue eyes. Asséchés par les romans fleuves qu’ils n’ont pas lus, ils se gaussent de Gaudé, suave mari magno dans la twittosphère. Ils ont été piégés par la métaphore et s’en plaignent sur leur smartphone. Comme une variante de titi et gros minet, le tigre bleu est dans la cage de l’oiseau bleu. La métaphore, ils l’ont vue, ils l’ont pas vue, ils l’ont trop vue. Fait plutôt unique l’écrivain lui-même a commencé à donner la correction de l’épreuve sur le site du Huffingtonpost (l'an dernier, Hugo ne l’avait pas fait, révélant les limites de ces tables tournantes qui lui étaient si chères). Une manière lumineuse de s’éviter de se mettre à dos tant de jeunes gens. Le fleuve et le tigre félins pour l’autre. Mieux, l’auteur aidait déjà n’importe quel bachelier malin dans l’extrait proposé par l’épreuve :
« Je suis celui qui n’a pas osé suivre jusqu’au bout le tigre bleu de l’Euphrate
J’ai failli.»
En tout cas, dans les réseaux sociaux la poésie de chagrin a encore frappé et, avec elle, le rétrécissement du vocabulaire et l’orthograff des murs de facebook. À quelques élèves mal préparés il ne restait qu’à faire le buzz et faire une scène en disciples affolés depuis qu’on leur avait dit «Ceci est ton corpus littéraire.» De quoi assurer aux marioles un petit moment de gloire à la Warhol.

Sur un précédent tigresque : http://blogs.mediapart.fr/blog/lepistolero/161114/le-ti-tigre-etait-un-grosminet

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