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Billet de blog 14 oct. 2022

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McKinsey : le soin contre la rentabilité

Le 18 octobre, commencera à être débattue au Sénat la proposition de loi visant à réguler l’intervention des cabinets de conseil privés dans la décision publique. Foulant du pied nos droits politiques et sociaux, de nombreux gouvernements adoptent, par le biais de ces cabinets, des mesures de plus en plus agressives à l'égard du public. Ce qui illustre parfaitement leur tournant ultralibéral.

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Les chiffres sont tombés : pas moins de vingt-cinq millions d’euros ont été versés aux différents cabinets de conseil par le gouvernement, dans le cadre de la pandémie du COVID-19[1]. À en écouter le ministre de la Santé Olivier Véran, il était absolument essentiel d'avoir recours à ces « talents » du privé, experts en protection sanitaire. Pourtant, c’est bien McKinsey, le cabinet de conseil le plus sollicité par le gouvernement, qui a participé à l’aggravation de la crise des opioïdes en Amérique du Nord, responsable de la mort par overdose de plus de 450 000 personnes depuis 1999. Le cabinet avait conseillé à certains laboratoires pharmaceutiques d’augmenter les doses d’opioïdes de leurs médicaments, pour les rendre plus addictifs et augmenter ainsi leurs ventes[2] : difficile, donc, de l'envisager comme le nec plus ultra de la santé.

C'est aussi sous l'impulsion de ces cabinets que pas moins de 4300 lits d’hôpitaux ont été supprimés en 2021 en France - un chiffre qui équivaut aux réductions des années précédentes[3].Ce type de politique agressive envers les services publics est révélateur de l’idéologie ultralibérale qui s’est imposée depuis quelques années aux manettes du pouvoir. Le néolibéralisme œuvrait déjà pour une globalisation des échanges toujours plus poussée et un libéralisme économique très étendu, mais la puissance publique restait centrale dans ce système : elle assurait l’égalité des chances entre tous et une compétition équitable sur les marchés. Aujourd’hui, la méfiance vis-à-vis de l’État est au plus haut chez les libéraux : il est avant tout perçu comme un frein aux échanges économiques. Voilà pourquoi il n’est plus tant question de néolibéralisme, mais bien plutôt d’ultra-libéralisme voire d’antiétatisme, en ce qui concerne la politique actuelle du gouvernement.

La pandémie était une piqûre de rappel de l’importance de l’État Providence pour le maintien de la sécurité des populations. Pourtant, c’est précisément à cette occasion que le recours aux cabinets de conseils s’est accru au sein des organes du pouvoir français - ainsi qu'à l’international. Avec des effectifs toujours en baisse et peu compétents sur certains sujets, le gouvernement n'a eu d'autre choix, pour réagir rapidement à la pandémie, que d'appeler en renfort ces cabinets. La logique voudrait qu’une fois l'orage passé, on renforce notre État Providence : c’est l’inverse qui s’est produit, avec une extériorisation progressive des compétences nécessaires à la décision publique et une privatisation par le biais des cabinets qui se poursuit dans le temps. Des sommes énormes leur sont allouées pendant que les hôpitaux français sont laissés sur le carreau. Quelle est la logique derrière ce type de décisions ?

Au-delà de leur manque d’efficacité, ces mesures nous invitent à revisiter l’idéal démocratique lui-même. Elles soulignent une impuissance politique dont il a été trop peu question dans les médias, alors qu’éclatait « l'affaire McKinsey ».  Le 18 juin dernier, Barbara Stiegler nous appelait à « nous interroger sur notre propre incapacité à prendre au sérieux la question de la démocratie », en reprenant notamment à nouveaux frais l’enjeu de démocratie sanitaire. Le phénomène McKinsey, loin d’être anecdotique, peut nous permettre d’appréhender notre impuissance politique actuelle, et ce au travers de ses différents visages idéologiques.

Emmanuel Macron et le conseil : une longue histoire d’amitié

Ce à quoi nous faisons face, dans cette « affaire McKinsey », c’est à un véritable réseau mafieux d’individus, aux intérêts économiques et politiques confluents, qui naviguent entre public et privé et détournent la puissance publique à leur avantage. Olivier-Jourdan Roulot est l'auteur d'une enquête sur ce réseau d’élites parisiennes : selon lui, le cas McKinsey n’est que la partie émergente d’un « monde à la porosité et plasticité totale », sans quoi la fusée En Marche n’aurait pu décoller à ses débuts en 2017. Outre-Atlantique, le journal Politico a également montré que dès 2015, le ministre de l’économie qu’était alors Emmanuel Macron aurait fait appel à McKinsey pour rédiger son projet de loi « nouvelles opportunités économiques » (NOE)[4].

Une fois arrivé au pouvoir, Emmanuel Macron avait pris des mesures drastiques pour limiter la taille des cabinets ministériels. Résultat, depuis 2018, l’administration publique a signé plus de 575 contrats avec des consultants privés, pour des missions allant de l’élaboration de plans de relances, à la prospection de trajectoires pour la neutralité carbone ainsi qu’à la lutte contre le COVID-19[5].  Avec de telles restrictions de personnels, ces contrats ont explosé durant la pandémie - notamment au profit de McKinsey, qui aurait reçu plus de quatre millions d’euros pour ses conseils, au pic de la crise du COVID-19 (voir tableau ci-dessous).

Contrats publics alloués par le gouvernement à des consultants durant la crise du COVID-19, en euros © Politico

Des experts fonctionnaires aux consultants, plus efficients

Où est passée la place spéciale qu’occupait dans notre imaginaire politique les hauts fonctionnaires français ? Plein de méfiance envers le secteur public, Emmanuel Macron semble poursuivre le processus de startupisation de l’Etat français entamé par ses prédécesseurs, en allouant à la figure de l’entrepreneur innovant une place centrale au sein de l’appareil d’État. Cette forme contemporaine de new public management minimise toute différence de nature entre gestion publique et gestion privée. L’administration se voit ainsi imposer une culture d’entreprise différente de la sienne, alors que les salaires des fonctionnaires sont moins importants que ceux des consultants qui les dénigrent. Comme le révèle le rapport du Sénat, une relation de dépendance s’installe parfois entre l’administration publique et les cabinets de conseils, au point où McKinsey a pu assurer durant le COVID-19 la coordination entre l’État et l’une de ses agences, Santé Publique France.

Le secteur public était pourtant un instrument important de l’idéologie néolibérale des années 20. Selon ce courant, les experts publics pouvaient adapter, par le haut, la population au marché économique et ses évolution[6].  À présent, même les néolibéraux délaissent le public vers les consultants privés. Ce mouvement de l'exécutif est probablement en partie inspiré d'une idéologie « néo-réactionnaire » soit d’une volonté de se débarrasser de la « domination des médiocres », comme la décrit Anna Longo. Les médiocres en question, les « intellectuels de gauche », parasitent la haute administration et les universités, et seraient à la source de la « dégénérescence extrême de l’organisation démocratique ». Les consultants privés peuvent ainsi être vus comme des remplaçants adéquats, sincèrement intéressés par l’augmentation de la productivité économique et l’efficacité de l’action étatique.

Très influent dans la Silicon Valley, Peter Thiel incarne à merveille cette idéologie, lui pour qui « l’organisation hiérarchique des start-ups constitue le modèle pour une institution étatique correctement réformée ».  Dans sa théorie du néolibéralisme, A. Lipmann disqualifie l’intelligence des publics, réduits au statut de « masses ineptes dont il faudrait prendre le contrôle par le haut »[7]. L’appel aux cabinets de conseils conserve cette même logique, mais en changeant le « haut » de la pyramide, en remplaçant les fonctionnaires par des consultants privés.

Où va le pognon de dingue ?

Pour s’adapter aux chocs sanitaires et écologiques, nos gouvernements savamment conseillés ont investi dans des solutions technologiques qui semblaient miraculeuses : le vaccin à ARN, les tests PCR, ou encore l’application STOPCOVID et ses QR-codes. Les gouvernements européens ont financé en abondance la vaccination pour tous, les tests et la mise en place de systèmes de tracking.

Avec le recul que nous avons aujourd’hui, il semble que le déploiement de cet arsenal sanitaire ne soit pas le seul bouclier efficace contre le virus. Cette décision idéologique repose encore une fois sur la croyance en l’innovation technologique rentable comme solution à tout problème d’ampleur. Elle est empreinte d’un imaginaire guerrier (oserons-nous dire masculin) de la santé et du virus, comme d’un ennemi à combattre à l’artillerie lourde. Au lieu de transformations structurelles, les gouvernements se contentent d’adaptations de surface qui consistent uniquement en des réponses techniques rapides aux chocs que nous subissons.

Pourtant présentées comme les seuls remèdes contre l’épidémie, ces technologies de pointe n’ont eu qu’une efficacité limitée, et auraient dû être couplées à une amélioration globale de notre système de santé. Plusieurs études parues dans The Lancet montrent que les personnes entièrement vaccinées peuvent s’infecter et avoir une charge virale maximale similaire à celle des cas non vaccinés : voir cette étude, celle-ci ou une étude plus récente. Pourtant, c’est justement pour éviter de contaminer les plus fragiles d’entre nous que la majeure partie de la population s’est faite vaccinée. De fait, le pass sanitaire tel qu’il a été mis en place, en plus d’instaurer une atmosphère de contrôle social inquiétante, semble inefficient dans la lutte contre le virus.

Il va sans dire que les cabinets de conseil ont activement participé à la mise en place de ces mesures peu efficaces. En particulier, le cabinet Accenture a reçu environ 1,4 million d’euros pour la mise en place logistique du pass sanitaire[8]. Pourtant, ce pass a eu certes un fort impact sur la vaccination des plus jeunes, qui ne voulaient pas être restreints dans leurs déplacements, mais pas sur celle des plus âgés, souvent sédentaires, qui sont pourtant les plus fragiles face à ce virus. Ainsi, au début de l’année 2022, environ 500 000 personnes de plus de 80 ans n’étaient pas vaccinées. La vaccination à domicile, le dialogue et le porte-à-porte auraient sans doute été plus efficaces qu’un pass sanitaire, pour les convaincre de se faire vacciner.

L’essentiel de nos forces budgétaires a donc été concentré sur les réponses à la crise du COVID-19, en mettant de côté la bonne santé de l’hôpital public en général, qu’il serait pourtant absolument nécessaire de remettre sur pieds pour faire face à de nouvelles épidémies. Nous aurions pu allouer les moyens financiers déployés à d’autres urgences, comme la revalorisation des salaires du personnel soignant, l’augmentation du nombre de lits et de respirateurs dans les hôpitaux, ou bien le développement de la médecine de ville. Peut-être plus important encore, il aurait été intéressant de permettre l’existence réelle d’une démocratie sanitaire, telle qu’elle est prévue par la Loi Kouchner, et qui ferait circuler les connaissances épidémiologiques parmi la population, prendrait en compte les questionnements et objections des patients – mais aussi, pourquoi pas, des soignant.es.

Économie de temps, de moyens … de débats et de soin

L’évidence, c’est que les infrastructures de santé ne peuvent pas être gérées comme des entreprises, au risque de détériorer la qualité des soins proposés. Depuis les années 1990, les cabinets de conseil se sont peu à peu immiscés dans la gestion du système de santé en France, et notoirement, des hôpitaux. Ainsi, se retrouvent régulièrement à la tête des CHUs des cadres supérieures qui n’ont aucune compétence médicale, ni aucun lien avec le secteur professionnel du soin. Le personnel soignant se retrouve ici « délégitimé dans leur rôle épistémique », ainsi que le formule Barbara Stiegler, c’est-à-dire qu’on le considère incompétent à prendre des décisions concernant l’hôpital dans lequel il travaille tous les jours, et reste cantonné à subir les décisions incongrues prises par des cabinets ignorants des problématiques de son travail quotidien.

Pourtant, ces cabinets proposent une gestion managériale de nos infrastructures de santé en réalité totalement inadaptée pour le secteur du soin, qui contribue à son asphyxie progressive. Les coupes successives de budgets font fleurir les cliniques privées qui pourraient bientôt devenir plus performantes que le public. Même au sein du public, on tente de « gérer » ou de « manager » les hôpitaux selon une logique de rentabilité absolument contraire à la nécessité du soin.

Les politiques agressives de réduction des coûts adoptées par ces managers se veulent ébranler le pachyderme de l’administration hospitalière, qui croulerait sous les procédures désuètes et les dépenses inutiles. En réalité, ces nouveaux managers ne font preuve que d’une souplesse de surface, qui masque mal le refus de toute véritable transformation de notre système de santé. Ainsi, on assiste impuissant à sa privatisation progressive.

Pourtant, on sait, à travers l’exemple des USA, combien la privatisation du secteur de la santé est délétère pour les patients.  Le moins que l’on puisse dire, c’est que les cabinets de conseil ne sont pas connus pour améliorer la santé des populations. Si avec la crise du COVID-19, un acteur comme McKinsey a réussi à s’imposer comme interlocuteur privilégié de plusieurs gouvernements à travers le monde, celui-ci a contribué pendant des années à détériorer la santé de milliers d’individus, durant la crise des opioïdes, mais aussi en conseillant les grandes compagnies de tabac pour leur permettre d’augmenter leurs bénéfices pendant plusieurs décennies [9].

Vive le Big Data, plus besoin de scientifiques

En parallèle de cette logique managériale du soin intéressée avant tout par la rentabilité, un rapport différent à la vérité s'instaure chez nos dirigeants, régi par l’avènement du Big Data. On peut décrire comme « computationnel » ce nouveau régime du savoir qui considère que tout savoir est informatisable et calculable à partir d’algorithmes, qui les pousse à faire appel à des consultants privés plutôt qu’à des scientifiques et professionnels du soin. Exemple frappant, Chris Anderson déclarait en 2008 « la fin de la théorie », du fait d’un « déluge de données » infaillibles rendant de fait la méthode scientifique « obsolète ». Les différents savoirs théoriques et professionnels n’auraient plus d’intérêt, complètement dépassés par la puissance des algorithmes. Cette réduction des savoirs à du calcul inspire d’autres méthodes de gouvernance, qui se passent d’interlocuteurs humains pour comprendre une situation et agir en fonction.

Les consultants de McKinsey incarnent à leur manière la politique par les Big Data, en mettant en place une récolte de données qui se passe de la parole des principaux concernés, ce qui introduit l’idée qu’il suffirait de gouverner les humains comme une masse de données, indifférenciée et prévisible. Il ne s’agit pas pour eux d’interpréter le réel par des cadres théoriques ou par l'expérience du terrain, mais simplement de récolter, massivement et rapidement, des données disséminées en ligne et sur fichiers administratifs.

Il faut ici rappeler que de multiples biais existent dans la sélection, le traitement et la visualisation de données numériques. Les « data scientists » (plutôt techniciens de la donnée que scientifiques) savent très bien eux-mêmes que leurs outputs sont toujours incomplets, si ce n’est extrêmement limités, faute de pouvoir tout calculer. Qui plus est, parce qu’il consiste en une analyse prédictive, le Big Data ne peut pas permettre l’émergence de nouveautés, en termes de savoirs. Pour contourner tout débat démocratique, les gouvernements semblent ainsi instrumentaliser les données numériques, en les faisant passer pour irrévocables et en les projetant dans un futur qu’elles pourraient quasiment déterminer.

Une véritable politique sanitaire implique de prendre le temps d’identifier les multiples situations problématiques de terrain, et d’en comprendre les dynamiques sur le temps long. Cette analyse holistique est indispensable, pour éviter de faire entrer en conflit une politique avec une autre. Au lieu d’une « république des savoirs », la « gouvernementalité algorithmique » nous prive de la confrontation des différentes perspectives. La controverse scientifique et démocratique est jugée bien trop peu efficace face à des processus automatisés de récoltes de données.

C’est ainsi que s’impose la logique de « prestations intellectuelles ». On peut comprendre le recours à ces dernières pour des sujets pointus qui requièrent des compétences spécifiques. Mais elles sont aujourd’hui utilisées pour des problématiques globales, simplement pour économiser du temps et des discussions. Le soin est pourtant le domaine dans lequel il n’est pas question d’économiser du temps : le temps passé à s’occuper d’un malade n’est jamais perdu. On gouverne ainsi les humains comme des machines, et on délaisse la synthèse de connaissances approfondies d’acteurs différents pour des analyses et compétences techniques de consultants, qu’ils présentent comme une vue d’ensemble par les données, copiées-collées sur un très esthétique Powerpoint.

La fabrique de l’irresponsabilité au sein des gouvernement

Le fonctionnement de notre État se rapproche donc de plus en plus de celui d’une entreprise, et les décisions sont prises avec l’aide de consultants privés qui n’ont jamais été élus. Cela pose évidemment un problème de démocratie autant que de responsabilité. Si depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, et depuis la crise du COVID-19, les cabinets de conseil n’ont cessé de prendre une importance croissante au sein des organes gouvernementaux, les intéressés défendent une version bien différente : les consultants ne seraient là que pour appuyer le déroulement logistique des stratégies politiques, qui serait uniquement dessinées par l’exécutif.

Cette partition entre stratégique et logistique semble absolument artificielle : évidemment, la mise en place technique des opérations de lutte a un impact sur la stratégie du gouvernement. On retrouve encore une fois la fameuse dualité entre technique et pensée, que nous nous coltinons depuis Platon. On ne peut pas découpler logistique et stratégie, surtout lorsque l’on sait que les cabinets ont souvent pour mission de livrer des scénarios prévisionnels des politiques à venir. Ces scénarios sont hiérarchisés, et certains sont priorisés par rapport à d'autres. La défense du gouvernement à ce sujet semble donc faible, et ne tient que parce que les documents produits par les consultants ne sont même plus signés par leurs cabinets[10].

Dès lors, se pose un premier problème de transparence démocratique : les cabinets travaillent dans le secret, se contentant parfois de conseils « oraux ». Il est impossible de déterminer exactement la part qu’ils ont dans le travail gouvernemental. Le processus décisionnel peut devenir d’autant plus opaque par l’intermédiaire des cabinets de conseils, qu’ils n’ont pas d’impératif de transparence. Ils se vantent d’ailleurs eux-mêmes de la « confidentialité » de leurs actions, qui serait un de leurs meilleurs atouts. Ce qui arrange bien la logique politique d’Emmanuel Macron, affichée au pic de la crise du COVID-19 : celle des « conseils de défense », qui ne doivent pas rendre public leurs conciliabules, celle des décisions prises par l’exécutif seul, sans l’accord de l’Assemblée, celle des annonces présidentielles spectaculaires ... La discussion démocratique n’a pas trouvé sa place dans la gestion de la pandémie.

Le second problème qui se pose est celui de la responsabilité. L’activité de ces cabinets consiste à donner des « conseils » sans jamais pour autant assumer les conséquences de la décision finale. De l’aveu même d’un consultant : « Le problème du consultant est qu’il évolue toujours dans un monde parfait »[11]. Ainsi, il peut conseiller à un gouvernement de réduire le nombre de lits par hôpital et de mettre en place une tarification à l’acte de soin, sans jamais être en présence des conséquences concrètes de ces mesures sur les services de santé, ni devoir en assumer la responsabilité. Les cabinets de conseil participent ainsi aux processus de décision, à des niveaux hiérarchiques de plus en plus élevés, sans jamais avoir à répondre de leurs actes.

Ce qui nous guette : standardisation des réactions à l’international.

La perte de souveraineté au profit de McKinsey et d’autres cabinets de conseils est loin de toucher seulement la France. Le Canada vit en ce moment son propre « McKinsey gate » grâce à l’enquête par Ici Radio-Canada, qui démontre comment McKinsey a joué un rôle central, « en coulisses », dans le plan de la campagne de vaccination au Québec. McKinsey a donné des conseils au gouvernement local pour la stratégie de communication, mais aussi élaboré des scénarios d’achats d’équipements de protection, travaillé à la stratégie de tests PCR … et « proposé des solutions pour remédier à la pénurie de personnel » dans les hôpitaux. Ces conseils ont été facturés au Québec 215 000 dollars par semaine. Même histoire à Toronto.

Le danger que représente McKinsey, au-delà de ces dépenses exorbitantes et de ses interventions dans des processus de décisions cruciaux, est une standardisation des politiques à l’international. Le cabinet de conseil, « en s’appuyant sur son expérience avec d’autres États », se pose comme interlocuteur en chef à travers le monde, en ce qui concerne les réponses à apporter au COVID-19. Les mêmes recettes, dont l’efficacité reste à démontrer, sont appliquées de manière indifférenciée. La « vue d’ensemble » attendue par les libéraux des conseils de la firme néglige foncièrement les différences contextuelles des pays, en se passant des compétences internes aux services publics et de leurs connaissances du terrain.  Que peut-il alors rester, de l'écosystème de cultures politiques présent jusqu'alors, qui permettait d'avoir des réponses variées aux problèmes contemporains, adaptés aux besoins des populations locales ?

À terme, Mc Kinsey pourrait bien devenir un acteur plus puissant que les Etats eux-mêmes, étant capables d'influencer les décisions de multiples gouvernements occidentaux. McKinsey souhaite imprimer sa ligne politique ultralibérale au niveau mondial, et ce depuis le début des années 2000, avec l’aide de la Gates Fondation, qui dépensé plus de 300 millions sur McKinsey et BCG entre 2006 et 2007, selon les propres chiffres de la fondation, pour qu’ils conseillent l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et les différents pays touchés par des foyers épidémiques. McKinsey a ainsi été impliquée dans la réponse à l’épidémie de Zika au Brésil, du Mers en Arabie Saoudite, de l’Ebola en Afrique de l’Ouest, …

Quand on se rend sur le site du cabinet, il est assez aisé de voir que leur politique s'inscrit dans une ligne politique assez claire : celle d'une croissance économique qu’ils croient compatible avec la préservation du climat et de la biodiversité, et d'une mondialisation toujours plus poussée. Ainsi, les conseils de l'organisation sont donnés en fonction de cette ligne politique.  En ce qui concerne l'épidémie de COVID-19, il prône un recours massif au vaccin et des tests réguliers de la population, comme cela a été mis en place dans la plupart des pays. Ces mesures ne sont pourtant pas neutres politiquement.

Redéfinir l’économie comme ce qui prend soin de nos sociétés

Contre cette standardisation au niveau global de la politique sanitaire, caractérisée par une logique managériale dont McKinsey est à la fois l’acteur tentaculaire et le symbole, nous souhaitons affirmer une vision alternative de ce que pourrait être une économie politique du 21ème siècle. Les catastrophes écologiques et sanitaires, étroitement liées, sont appelées à se reproduire et s’amplifier, dans les décennies à venir : si nous voulons être capable d’y faire face et de les surmonter, le logiciel politique derrière McKinsey doit être intégralement remplacé, car les adaptations en surface aux chocs seront largement insuffisantes, si ce n’est contre-productives et néfastes.

Les puissances publiques vont être de plus en plus primordiales dans ce contexte et ce n’est pas une fuite en avant vers l’État-entreprise qui nous permettra de renforcer nos marges d’actions et de réactions, encore moins d’assurer une vie digne pour tous. Bien au contraire de la logique de la rentabilité, nous appelons à construire une nouvelle puissance publique où le principe de soin serait constitutif des services apportés à la population. Nous soutenons et reprenons cette vocation d’Ars Industrialis qui, dans son manifeste de 2010, déclarait vouloir « poser à nouveaux frais et politiquement une question du soin, qui ne saurait être cantonnée au champ médical ou au champ éthique. » Plus que jamais d’actualité, en effet, « la question du soin doit revenir au cœur de l’économie politique – et avec elle, évidemment, une nouvelle politique culturelle, éducative, scientifique et industrielle capable de prendre soin du monde. »

Économiser, avant tout, cela doit signifier prendre soin, aujourd’hui. Cette vision correspond au sens ancien du mot économie, qui est « l’art de gérer sagement une maison », notre maison et hôpital public étant eux-mêmes en feu. La rentabilité vient après, et elle commence par arrêter de se faire facturer des sommes astronomiques, par McKinsey, pour des Powerpoint au frais du contribuable. McKinsey représente l’anti-soin, dont il s’agit de défendre et construire un contre-modèle, à l’inverse exacte de ce que le cabinet représente. 

Ce chantier implique de pleinement considérer les compétences des hauts-fonctionnaires, les savoirs des professionnels et les expériences des habitants - c’est-à-dire de reprendre à nouveaux frais l’idéal démocratique. Cela implique également d’en finir avec la politique du technofix et de se réapproprier la puissance publique, afin qu’elle engage les transformations structurelles que le dogme de l’État-entreprise a trop longtemps retardé.

En définitive, les néolibéraux sont dans l’embarras face aux crises écologiques et sanitaires qu’ils contribuent à provoquer. Ils doivent se réinventer à toute vitesse, faute de quoi, leur idéologie condamnée, ils ne pourront se résoudre qu’à employer les armes et la violence de l’État contre les colères des peuples, comme aveu de leur propre échec à convaincre sur la nécessité de leurs mesures. Est-ce la raison de ce tournant très agressif vers l’ultralibéralisme ? Le recours à McKinsey est paradigmatique des évolutions du libéralisme, en temps de catastrophe écologique, économique, sociale et sanitaire. Il s’y dessine un logiciel politique où se croisent solutionnisme technologique, néo-management façon start-up, et dépassement néo-réactionnaire de l’organisation démocratique.

Derrière le bloc ultralibéral que représente McKinsey, se, trouvent des enjeux politiques dont il nous faut aujourd’hui nous saisir. Nous soutenons le combat des sénateurs et sénatrices engagés contre ce recours exacerbé aux cabinets, la semaine prochaine, tout comme nous appelons à l’élargir : en reprenant au sérieux la question de la démocratie, et avec elle l'exigence de la démocratie sanitaire. Il est temps que l'opinion publique s'empare elle aussi de cette problématique, et se mobilise contre l’usurpation grandissante de nos démocraties par ces cabinets.

Esther Haberland et Victor Chaix

Nous remercions Barbara Stiegler pour ses précieuses pistes.

[1] « Covid-19 : pendant la crise sanitaire, ‘25 millions d'euros sur 30 milliards de dépenses ont été consacrés à du cabinet de conseil privé’, assure Olivier Véran ». France Info. 16/02/2022. https://www.francetvinfo.fr/politique/jean-castex/gouvernement-de-jean-castex/covid-19-pendant-la-crise-sanitaire-25-millions-d-euros-sur-30-milliards-de-depenses-ont-ete-consacres-a-du-cabinet-de-conseil-prive-assure-olivier-veran_4964298.html

[2] “Behind the scene, Mc Kinsey guided companies at the center of the opioid crisis”. New York Times. 22/06/22. https://www.nytimes.com/2022/06/29/business/mckinsey-opioid-crisis-opana.html

[3] « Hôpital : 4300 lits ont été supprimés en 2021, annonce le ministère de la Santé ». Le Parisien. 28/09/2022. https://www.leparisien.fr/societe/sante/hopital-4300-lits-ont-ete-supprimes-en-2021-annonce-le-ministere-de-la-sante-28-09-2022-YEAV5DA7RBHXNKDFSEW54TWLNY.php. Voir aussi « ‘Il est possible que l’on soit allé trop loin’ comment les cabinets de conseils se sont installés à l’hôpital ». Le Monde. 03/07/22. https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/07/03/il-est-possible-que-l-on-soit-alle-trop-loin-comment-les-cabinets-de-conseil-se-sont-installes-a-l-hopital_6133120_3224.html.

[4] “How consultants like McKinsey took over France”. Politico. 08/02/21. https://www.politico.eu/article/how-consultants-like-mckinsey-accenture-deloitte-took-over-france-bureaucracy-emmanuel-macron-coronavirus-vaccines/

[5] Examen par POLITICO de bases de données publiques sur les offres publiques, de documents et d’interviews avec plus de 30 professionnels de l’administration publique et de consultants.

[6] Barbara Stiegler, Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique. Gallimard, 2019.

[7] Ibid.

[8] « Covid : la facture de conseil monte à vingt-cinq millions d’euros ». Consultor. 20/12/2021. https://www.consultor.fr/articles/covid-au-ministere-de-la-sante-la-facture-de-conseil-monte-a-25-millions-d-euros

[9] “How Mc Kinsey got into the business of Addiction”. New York Times. 29/09/2022. https://www.nytimes.com/2022/09/29/business/mckinsey-tobacco-juul-opioids.html

[10] « Un phénomène tentaculaire : l'influence croissante des cabinets de conseil sur les politiques publiques ». Rapport de Mme Éliane ASSASSI, fait au nom de la Commission d’Enquête Cabinets de conseil. 16/03/22. https://www.senat.fr/notice-rapport/2021/r21-578-1-notice.html (p. 170)

[11] « ‘il est possible que l’on soit allé trop loin’ comment les cabinets de conseils se sont installés à l’hôpital ». Le Monde. 03/07/22. https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/07/03/il-est-possible-que-l-on-soit-alle-trop-loin-comment-les-cabinets-de-conseil-se-sont-installes-a-l-hopital_6133120_3224.html

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Si la classe est le facteur déterminant des inégalités scolaires, des processus ethno-raciaux sont également à l'œuvre. Ce billet présente les principaux mécanismes discriminatoires qui traversent l’école, quand ce n’est pas elle qui les coproduit, afin de mieux comprendre la fragilisation des trajectoires scolaires et sociales des enfants racisés, qu’ils soient français ou immigrés.
par Marcuss
Billet de blog
Le socle commun au collège... Où en est-on ?
A-t-on réussi à créer ce « commun » dans les collèges ? Comment ce socle pourrait-il évoluer ? Pourrait-il être étendu ?
par Guillaume Co