Promouvoir la sobriété en reconstruisant l’économie des désirs

Pour rediriger la consommation et la production vers des pratiques plus sobres, une alternative à l'écologie punitive pourrait être de miser sur la recherche contributive et l’expérimentation, afin de reconstruire l’économie libidinale. Aujourd’hui détruite par l’exploitation systémique des pulsions par le capitalisme, cette économie des désirs est spontanément porteuse de pratiques écologiques.

Le 10 janvier 2020, lors du centième anniversaire de la Société Des Nations, le collectif Internation a présenté au public ses travaux et fait part de la proposition qu’il a adressée à l’ONU, lors d’une conférence au Club Suisse de la Presse à Genève.

Le matin-même, une dizaine de jeunes activistes pour le climat débattait avec les membres présents de ce collectif de chercheurs, dans une discussion qui préfigura les activités à venir de l’Association des amis de la génération Thunberg. Voici une première idée novatrice que permit la confrontation théorique entre ces deux mondes – selon Victor Chaix, jeune étudiant, activiste XR et membre fondateur de l’AAGT.

La sobriété est un enjeu central de l’écologie et elle est au cœur des préoccupations des mouvements de jeunesse pour le climat. En contradiction avec un discours daté d’inspiration occidentale, plus ou moins générationnel et « boomer » de l’abondance, j’entrepris de souligner cette problématique : comment atteindre la sobriété ?  

« Au sein des mouvements écologistes il y a aujourd’hui un accord de fond sur le fait de dire qu’il va nous falloir aujourd’hui réduire notre consommation énergétique, et donc notre dépendance aux machines, aussi », avais-je posé au philosophe Bernard Stiegler et au collectif Internation. Malgré leur réflexion autour du pharmakon et de la technique – qui se révèle être tout à la fois un remède et un poison et qui exige ainsi une politique pharmacologique pour l’encadrer et réduire ses effets toxiques – il ne me semblait pas que le collectif ait intégré l’impératif de la sobriété à cette technique dans ses travaux.

Émilie Malice, de Youth For Climate Paris, a nuancé ma question. Pour elle, « la sobriété peut être synonyme de culpabilisation lorsqu’elle s’adresse aux particuliers, donc avant d’en passer par là il faudrait d’abord passer du côté de la sobriété liée au grand capital, en leur demandant d’arrêter de surproduire » distinguant en cela les deux protagonistes de la sobriété et leur différente part de responsabilité énergétique. Émilie a ainsi suggéré « d’éviter de mettre l’accent au niveau du consommateur », même si celui-ci peut fournir des efforts, et bien plutôt de s’en prendre aux véritables responsables de la surconsommation énergétique – le grand capital.

Pour atteindre la sobriété, commencer par reconstruire l’économie libidinale

La question de la sobriété se fait souvent sensible dans le débat public, du fait qu’elle est généralement conçue comme une limitation dans ce à quoi l’on peut se permettre d’aspirer. Dans l’imaginaire collectif, la sobriété est souvent plus ou moins synonyme de déclin. Elle pourrait pourtant être envisagée comme tout son contraire, selon Bernard. « La sobriété, c’est réinvestir dans l’économie libidinale », nous a-t-il répondu, en partant de la théorie Freudienne et Lacanienne de l’économie qui fut d’abord élaborée dans Le moi et le ça de Sigmund Freud, en 1923.

Qu’est-ce que l’économie libidinale ? « La libido ce n’est pas la pulsion, c’est une façon d’économiser des pulsions. En d’autres termes, c’est une façon de différer leur satisfaction en transformant le désir pulsionnel. C’est une idéalisation de l’autre qui conduit à en prendre soin. Ce n’est plus de la consommation, ce n’est plus de la pulsion, c’est de l’investissement. De l’investissement dans une vie familiale, dans un engagement social, etc. » Ce qui est aujourd’hui détruit par le capitalisme.

« En 1917, un neveu de Freud qui s’appelle Edward Bernays est devenu un des plus grands consultants des États-Unis, en découvrant la possibilité de détourner la théorie de son oncle pour en faire une technique de marketing, qu’il appelait alors les relations publiques. Il a inventé un dispositif qui permet aujourd’hui d’exploiter les pulsions pour détourner, par exemple, le désir d’un enfant pour ses parents, désir qui est sublimé et idéalisé, vers les smartphones. » Ce détournement de nos pulsions ferait que « depuis 1920, le capitalisme est devenu une dés-économie, une destruction de l’économie libidinale ».  

« Le problème du capitalisme, c’est de détruire la libido. Cela a été étudié très précisément aux États-Unis, il y a des départements entiers qui alimentent des pratiques de marketing de haute volée qui exploitent ce que l’on appelle le système dopaminergique. Si vous voulez parler de sobriété, c’est de ça dont il faut parler. C'est ce qui est au centre du chapitre neuf de notre travail, tel que l’a conçu Gerald Moore, et qui pose la question de la désintoxication du modèle consumériste qui empoisonne les individus autant que la planète en totalité ».

Ainsi, « La sobriété, c’est faire en sorte par exemple que les gens n’aient plus besoin d’acheter des pulls qu’ils ne portent qu’une fois, et ce faisant détruisent le monde. De manière plus générale, cela implique de réapprendre à vivre », selon le philosophe. « C’est la misère absolue d’aller passer des week-ends entiers dans des zones commerciales pour aller acheter des trucs qu’on ne portera qu’une seule fois. Nous sommes dans une misère, dans une grande misère, qui est d’abord symbolique et affective. Il faut donc réaffecter, symboliser, mais cela doit se faire à travers du travail collectif ».

Pour Virgile Mouquet, de Youth For Climate Bordeaux et membre fondateur de l’association, la question de la sobriété se relie à celle des low techs. « Derrière les low techs, il y a une réappropriation d’un certain savoir que l’on n’a plus dans les pays occidentaux, celui de construire soi-même les outils que l’on utilise, de connaître la manière dont ils fonctionnent. » Compte tenu que « les gens ne savent plus ce qu’ils achètent, ce qu’ils peuvent en faire et comment faire autrement », comme le déplore Virgile. Une manière d’y remédier serait de créer des Académies où l’on redéveloppe ces savoirs perdus.

Ces Académies pourraient avoir un enjeu plus large encore, selon Marie Chollat-Namy, d’Extinction Rebellion Paris Sud. Pour s’adresser à la fois au citoyen-consommateur et au grand-capital, il s’agirait avant tout de « changer d’imaginaire pour que les gens aient un futur désirable ». De cette manière, « l’un comme l’autre pourrait s’investir et avancer de concert » dans la réalisation de ce futur. Cela pourrait être en partie soutenu par de la recherche contributive et de l’expérimentation, qui permettrait de faire visualiser ces nouveaux modèles – ce faisant, d’apporter aux participants « de l’oxygène, de l’espoir, de la libido », selon Bernard.

Reconstruire par l’expérimentation, en s’appuyant sur les nouveaux mouvements sociaux

Marie-Claude Bossière, membre du collectif de Internation, est pédopsychiatre et travaille sur le projet de clinique contributive. Celui-ci a pour objectif de développer de nouvelles pratiques et organisations contributives du soin face à la surexposition aux écrans de la petite enfance, en associant des parents, des professionnels et des chercheurs sur le territoire de Plaine Commune. Selon elle, reconstruire l’économie libidinale passera forcément par de l’expérimentation et de la recherche contributive. Comme les analyses de Gerald Moore, ses travaux passent par une prise en compte approfondie de l’expérience des Alcooliques Anonymes.

« À partir du moment où l’on propose à partir d’une expérimentation, à la fois de construire un savoir, de le reconstruire et de le partager, ce qui est fondamental c’est d’associer les théoriciens, les chercheurs et les usagers-habitants qui sont eux-mêmes des chercheurs. Ce sont des savoirs qui sont très différents mais très complémentaires, et donc très riches dans les allers-retours », nous explique-t-elle. Par la recherche contributive, par exemple, « une mère qui redécouvre que le smartphone n’est pas terrible pour son enfant, elle va le couper, l’amener dans les parcs, jouer avec lui etc. On peut dire que cela a aussi un impact écologique, de redécouvrir les parcs, les jardins publics, de réinvestir ces lieux-là. Le fait qu’elle puisse transmettre ce savoir, c’est quelque chose qui est de l’ordre d’une reconstruction de la libido. »

Pour Marie-Claude, les ronds-points autours desquels les Gilets Jaunes se sont constitués représentent des embryons d’Académies et de territoires laboratoires. « Sur les ronds-points, les Gilets Jaunes se sont rencontrés mais aussi formés sur un plan théorique, politique et économique. Ils ont donc redécouvert qu’ils pouvaient apprendre des choses - ils se sont déprolétarisés », tout en renforçant leur libido. Un phénomène également à l’œuvre dans les nouveaux mouvements climats, selon Virgile. « Dans le mouvement Fridays For Future, qui s’est développé en février 2019, nous nous sommes retrouvés en quatre mois à savoir tout un tas de chose que l’on n’aurait pas pensé apprendre initialement. Je pense qu’en ce qui me concerne, j’ai plus appris en un an qu’en plusieurs années de scolarité. » En l’occurrence, l’économie libidinale aura été reconstruite autour de savoirs militants et politiques et sur les enjeux actuels des crises sociales et environnementales. 

Prenant compte de ces éléments, Bernard estime donc « qu’il faut faire confiance aux gens et ne pas projeter directement sur eux une étiquette. » Non pas une question de morale mais de méthodologie, ce postulat est indispensable pour entamer des démarches de recherche contributive et espérer transformer les pratiques. « À peu près tous les individus, sinon tous, ont en eux-mêmes quelque chose qui est intéressant, prometteur, et ils sont affectables par les questions qui nous affectent nous dans la discussion que nous avons aujourd’hui. Si nous ne partons pas de ça, on ne peut rien faire. » Pour atteindre la sobriété, un point de départ insoupçonné serait donc de rediriger nos pulsions en affects – en commençant par nous faire confiance.

Victor Chaix

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