Droits de l’Homme : les drôles d’arbitrages du Parlement européen

Algérie, Kazakhstan : à quoi joue le Parlement ? Jeudi 11 février, le Parlement européen a adopté trois résolutions sur la situation des droits de l’homme, mettant dans le même sac Ouganda, Rwanda et Kazakhstan.

Autant on peut légitimement s’inquiéter sur l’état des droits humains au Rwanda pour lequel Amnesty international déplorait en 2019 la disparition en masse d’opposants politiques, des centaines d’arrestations arbitraires et la présence de 150 000 réfugiés en provenance de la RDC et du Burundi. Autant on peut vouloir condamner l’Etat ougandais qui, d’après La Coalition pour l'abolition de la torture et le soutien aux survivants (TASSC) profite de la pandémie de Covid pour renforcer les conditions d'incarcération inhumaines et les pratiques violentes sur les opposants politiques.

Autant on peut s’étonner que le Parlement européen ait dans le viseur le Kazakhstan, bon élève avéré d’Asie centrale et à qui Amnesty international proposait en 2019 des recommandations afin de consolider son processus de démocratisation entamé il y a trente ans.

Le lobbying forcené pratiqué au Parlement européen

« En 29 ans, ce pays a réussi à devenir un Etat développé, ouvert sur le monde, où de multiples nationalités cohabitent paisiblement dans une liberté religieuse totale (…) ; bien peu d’Etats ont réussi à parcourir un tel chemin pacifiquement en si peu de temps » notait l’eurodéputé Thierry Mariani à propos du Kazakhstan. Le pays – qui depuis 30 ans envoie ses élites se former dans les universités européennes et américaines – vient en effet d’abolir la peine de mort, qui dans la réalité ne s’appliquait plus depuis 2003.

En 2019, comme le relève Le Monde diplomatique, « le Kazakhstan offrait un modèle de transition présidentielle inédit dans la région : celui d’un chef d’État [M. Nazarbaïev] qui renonce de lui-même à son mandat — et sans pression de la rue — ».  Enfin, l’actuel président du pays, Kassym-Jomart Tokayev, présentait, aux dernières élections législatives du mois de janvier 2020, des réformes ambitieuses afin de consolider le développement institutionnel du pays et de renforcer les mécanismes de protection des droits de l’homme.

Comment expliquer donc cette condamnation de la part du Parlement européen à l’égard d’un pays qui précisément semble afficher un volontarisme politique en la matière ? Sur quels critères le Parlement choisit-il ses cibles ? Rappelons à cet égard que  les institutions européennes subissent le poids des lobbyistes et que leurs méthodes, utilisées pour influencer les lois, sont particulièrement mal encadrées.

Certains députés dénoncent, à propos de la résolution adoptée jeudi dernier, un véritable « harcèlement », par téléphone et par courriel pendant une dizaine de jours précédant le vote, de la part d’Open dialogue, une fondation dont le financement reste à ce jour douteux. D’autres encore, sous couvert d’anonymat, avouent avoir dû se plier à la « ligne du Parti » au sein de leurs groupes respectifs. Alors… qui veut la peau du Kazakhstan ?

L’ « escroc » Abliazov attaque le Kazakhstan pour se sortir d’affaire

Pour le député Thierry Mariani, il ne fait aucun doute qu’une personne orchestre en sous-main cette campagne de lobbying. « Cette résolution répond surtout au désir d’un ancien ministre kazakh, devenu le mécène de toutes les oppositions dans le pays et à l’étranger : monsieur Abliazov ». Le milliardiaire kazakh Moukhtar Abliazov est l’ancien président de la banque nationale BTA et est aujourd’hui au coeur de poursuites judiciaires menées par de nombreux pays.

Aujourd’hui réfugié en France, Moukhtar Abliazov a été arrêté puis remis en liberté sous caution (500 000 euros) et est condamné en Grande-Bretagne et recherché en Ukraine et en Russie pour escroquerie de haute volée. « Pour se défendre, l’escroc a décidé de se repeindre en défenseur des droits de l’homme et finance abondamment de nombreuses ONG qui, à Bruxelles ou ailleurs, nous harcèle pour condamner le Kazakhstan » résume le député européen.

Un signal déplorable pour les pays engagés dans un processus de démocratisation

Fruits d’intenses tractations et d’opérations de lobbying, les propositions de résolution ont souvent des origines troubles, ce qui entrave leur efficacité. Et c’est peut-être là que le bât blesse. « Que fait en réalité cette résolution ? Elle attaque injustement une des républiques d’Asie centrale qui constitue un exemple dans la région et envoie donc un signal déplorable aux voisins du Kazakhstan qui essayent de suivre la même voie (…). ». Par exemple, l’Ouzbékistan engagé dans une « perestroïka » depuis 2016.

Autre exemple en date, celui de l’Algérie, indignée par le vote d’une résolution par le Parlement européen le 26 novembre 2020 au sujet de la situation des droits de l’homme dans le pays. Un vote qui a scandalisé toute la classe politique algérienne, notamment le sénateur FLN Abdelouahab Benzaïm : « Les députés européens se sont unis pour une cause qui ne les concerne pas ». Ce dernier dénonce « l'ingérence odieuse » de l’institution européenne.

Ingérence, paternalisme et néo-colonialisme

Même son de cloche de la part du ministre des Affaires étrangères d’Algérie : « Ce document prêterait à sourire s'il n'était truffé d'allégations et d'accusations gravissimes et malveillantes (…), accusations allant de la détention arbitraire jusqu'à des actes de torture prétendument commis contre des membres du hirak. ». « [L'Algérie] déplore la tonalité foncièrement haineuse et teintée de paternalisme de ce texte, qui dénote d'une hostilité avérée digne de la période coloniale de certains milieux européens à l'égard du peuple algérien et de ses choix souverains », ont déclaré les autorités algériennes.

Ainsi, si donner de l’écho au travail des ONG et des collectifs de citoyens est essentiel pour la défense des droits de l’homme, il est également impératif que ces organisations travaillent pour des intérêts collectifs, et non sous l’influence d’entités ou de personnalités activistes qui veulent échapper à la justice. Ou pire, quand une résolution adoptée par « bonne conscience » par des députés vient crisper de fragiles relations diplomatiques entre deux « frères ennemis ».

« On peut toujours donner des leçons de démocratie aux autres, mais il faut aussi savoir balayer devant sa porte » rappelle judicieusement l'ancien député socialiste Jérôme Lambert…

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