Opération de lobbying ratée de Philip Morris à l’Assemblée Nationale

Loi de finances pour 2021 : un article du Canard Enchainé du 14 octobre 2020 nous révèle l'opération de lobbying ratée de Philip Morris à l'Assemblée nationale.

C’est un article du Canard Enchainé du 14 octobre 2020 qui nous l’apprend : Philip Morris a tenté, dans le cadre de la discussion budgétaire en cours à l’Assemblée Nationale, de faire voter un amendement pour abaisser la taxe sur le tabac chauffé, mais cet amendement a été rejeté.

Le tabac chauffé est la priorité des cigarettiers, plus particulièrement celle de Philip Morris International dirigée par André Calantzopoulos, pour anticiper la baisse inéluctable de consommation des cigarettes traditionnelles. Une baisse qui s’explique très basiquement : plus on est éduqué, plus on est inséré dans la société, moins on fume. La baisse du tabagisme est continue, et la fin des cigarettes est prévue par les investisseurs pour 2040. D’ici là, les cigarettiers ont deux objectifs : exploiter cyniquement et contrairement à leur discours le marché des cigarettes en Afrique et en Asie, et développer les produits de remplacement que sont d’une part les cigarettes électroniques, et d’autre part le tabac chauffé.

Vape ou tabac chauffé

Le marché des cigarettes électroniques n’est pas un « business » naturel pour les cigarettiers. Ils ne l’avaient pas vu venir, et n’y ont pas cru. Ce n’est qu’à partir de 2012 qu’ils ont décidé d’y investir en rachetant des entreprises existantes. Mais l’échec de Juul les a refroidis.

Les cigarettiers ont en parallèle développé les produits de tabac chauffé. Alors que le tabac d’une cigarette est chauffé à 700 degrés, le tabac d’une Iqos, le produit de Philip Morris, ne l’est qu’à 350 degrés, à l’aide d’un système alimenté par une batterie. Cette différence incite les cigarettiers à affirmer que ce nouveau produit, sur la base de leurs propres études, est jusqu’à 95% moins nocif. Problème, cette affirmation est contestée par des experts indépendants, mais également par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) qui demande que les produits du tabac soient considérés comme les cigarettes électroniques. Un drame pour les cigarettiers alors que l’Union européenne lance son processus de révision de la Directive Tabac et que des associations antitabac et des eurodéputés emmenés par Manuel Bompard (GUE/NGL), Michèle Rivasi (Verts/ALE) et Cristian Busoï (PPE) demandent l’alignement de la réglementation et de la fiscalité.

Contrer l’OMS qui exige d’assimiler tabac chauffé et cigarettes traditionnelles

Course contre la montre, les cigarettiers doivent obtenir des concessions dans le plus grand nombre de pays pour être en position de force, base d’une stratégie de lobbying. C’est ainsi qu’en France, Jeanne Pollès, Présidente de Philip Morris, a multiplié les interventions médiatiques pour demander au gouvernement et aux parlementaires des assouplissements pour la publicité et la fiscalité.

Une opération de lobbying maladroite épinglée par le Canard Enchaîné

C’est dans ce contexte que l’opération de lobbying épinglée par le Canard Enchaîné a été conduite à l’Assemblée Nationale. D’une part par les députés Charles de Courson, Frédérique Dumas et Michel Castellani du groupe « Libertés et Territoires » présidé par Bertrand Pancher, et d’autre part par les députés Lise Magnier, Patricia Lemoine, Paul Christophe, Vincent Ledoux, Agnès Firmin Le Bodo, et Antoine Hertz du groupe « Agir ensemble » présidé par Olivier Becht.

Alors que Philip Morris affirme avoir investi 7 milliards d’euros pour développer l’Iqos, que les cigarettiers font appel à de nombreux cabinets de lobbying comme Havas, Plead ou Rivington, on peut être étonné de constater l’amateurisme de cette opération de lobbying. Tout d’abord, le choix de Charles de Courson ne pouvait qu’attirer l’attention, tant il a accepté par le passé de porter les propositions et demandes de l’industrie du tabac ; ensuite, les six amendements déposés étaient longs, techniques et rédigés dans les mêmes exacts termes, ce qui alerte tout initié du droit parlementaire ; enfin le fait de ne proposer qu’un allègement de taxes à un moment où le gouvernement cherche à financer les 100 milliards d’euros du plan de relance pendant que les cigarettiers gagnaient quelque 100 millions d’euros supplémentaires grâce au confinement et à la dernière hausse des prix, était pour le moins gauche et maladroit.
 
Résultat : il sera difficile pour les cigarettiers, avant la fin du quinquennat, de convaincre de nouveaux parlementaires de redéposer cet amendement en faveur du tabac chauffé. Dans certains domaines comme le tabac, le lobbying, c’est un fusil à un seul coup.

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