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Billet de blog 19 janv. 2022

Pour une revalorisation du SMIC

Chaque année le comité d’experts se prononce contre tout coup de pouce au SMIC et propose la suppression de son indexation. Dans ce texte, Henri Sterdyniak, membre du collectif d'animation des Economistes atterrés, défend la revalorisation du SMIC et celles des salaires des travailleurs dits « non qualifiés » , dont la crise sanitaire a monté qu’ils étaient essentiels.

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Le débat sur le niveau du Smic, son augmentation, son indexation est récurrent[1].  En décembre 2021 est paru le 14ème rapport du comité d’experts qui se prononce, comme les treize précédents, avec les mêmes arguments, contre tout coup de pouce. Il propose même la suppression du mécanisme d’indexation automatique du Smic[2].

Le comité d’experts mobilise ses trois arguments habituels. Tant qu’il existe en France du chômage et du déficit extérieur, il ne faut pas augmenter les salaires, et surtout pas le Smic puisque le chômage frappe surtout les non-qualifiés. La pauvreté au travail résulte avant tout de la précarité de l’emploi et du temps partiel, et non du niveau du Smic Le Smic n’est pas le bon instrument pour lutter contre la pauvreté ; il vaut mieux utiliser la RSA et la prime d’activité.

Dans ce texte, nous défendons au contraire la revalorisation du Smic, dont la crise sanitaire a renforcé la nécessité. Nous distinguerons la question des « coups de pouce », qui visent à maintenir voire à améliorer légèrement le ratio salaire minimum/salaire moyen, les mesures visant à rendre plus effectif le Smic et les propositions d’une forte revalorisation (de l’ordre de 15 %), portées par les partis de gauche et certains syndicats.

Une revalorisation possible et nécessaire

L’argument de compétitivité n’est guère pertinent. La plupart des emplois au Smic sont dans des secteurs abrités (soins à la personne, aides à domicile, agents d’entretien, métiers du commerce) ou relativement abrités (hôtels, cafés, restaurants, HCR)[3]. L’effet sur la compétitivité n’est qu’indirect, passant par les achats de services de l’industrie. Il est vain de prétendre rétablir le solde extérieur français en jouant sur le niveau du Smic, quand le déficit est avant tout un problème de politique industrielle, qui demande, en particulier, de revaloriser les emplois industriels.

Surtout, l’instauration d’un salaire minimum d’un niveau significatif se répand dans tous les pays en Europe et dans le monde (voir annexe). Il y a eu de fortes hausses en Europe (Royaume-Uni, Allemagne, Espagne, Pologne, Hongrie, République tchèque). Ni au Royaume-Uni, ni en Allemagne, les fortes hausses n’ont eu d’impact négatif visible sur l’emploi des non-qualifiés.

L’UE devrait adopter une directive sur le salaire minimum en 2022 ; le texte envisagé est  décevant puisqu’il ne contient pas l’obligation d’instaurer un salaire minimum ; il n’incorpore pas de taux objectif, même si la Commission évoque les normes de 50 % du salaire moyen et de 60% du salaire médian ; il stipule, cependant, que chaque salarié doit avoir droit à un salaire, correspondant à la situation de son pays, « suffisant pour permettre des conditions de vie et de travail décentes » et que le salaire minimum doit être « périodiquement ajusté pour maintenir son caractère adéquat ». Il serait atterrant que la France renonce à ces objectifs quand l’UE les adopte.

Dans une première étape, le niveau relatif du Smic français (60 % du salaire médian) pourrait devenir la règle. La France pourrait se donner l’objectif de jouer un rôle de précurseur vers une norme du Smic aux 2/3 du salaire médian dans l’Union européenne Le gouvernement britannique a fixé cet objectif (pour le salaire adulte, National Living Wage), objectif qui devrait être atteint en 2024.

On ne peut pas affirmer qu’une hausse du Smic a un impact négatif sur l’emploi car celle-ci provoque des mécanismes aux effets contradictoires. Au final, l’impact sur l’emploi est ambigu, comme en témoignent la littérature économique et les exemples récents du Royaume-Uni et de l’Allemagne. En théorie, plusieurs effets peuvent affecter négativement l’emploi :  la baisse de la demande de travail, en raison de la substitution capital/travail (mais elle concerne peu les emplois dans les services à la personne, les services à domicile, les services aux entreprises, où le travail ne peut pas être effectué par des machines) ; la renonciation à produire faute de profitabilité, le salaire des smicards devenant supérieur à leur productivité  (mais la notion de productivité n’a pas de sens pour les emplois de services, puisque c’est, au contraire, le niveau du salaire qui détermine la productivité mesurée ou apparente du travail[4]) ; l’effet de la compétitivité (dont nous avons vu la faiblesse). Mais d’autres effets jouent en sens inverse et favorisent l’emploi : l’effet demande de biens,(puisque la propension des smicards à dépenser leur revenu est grande) et l’effet hausse de l’offre de travail (la revalorisation des salaires permet d’attirer des salariés et d’améliorer la qualité des services fournis).

Les experts proclament que la hausse des prestations sociales est plus utile que la hausse du Smic pour lutter contre la pauvreté, mais ils ne proposent pas de grand programme de remise à niveau des prestations, en particulier des prestations familiales et du RSA. Au contraire, ils soutiennent la baisse des allocations chômage qui ne peut qu’augmenter la pauvreté des salariés précaires.

Certes, le taux de chômage corrigé en intégrant les chômeurs découragés et les salariés en temps partiel subi est de 16% (et pas de 8%). Certes, la lutte contre la précarité et le temps partiel subi est nécessaire pour réduire la pauvreté au travail, mais, là aussi, les experts ne proposent pas de mesures fortes pour inverser la tendance à la précarisation de l’emploi, comme la réglementation des CDD, la résorption du temps partiel subi, la reconnaissance du caractère de salariés des faux autoentrepreneurs et des travailleurs des plateformes. En fait, la stratégie qu’ils préconisent (exonérations des cotisations sociales centrées sur les bas salaires, flexibilisation du marché du travail, baisse des allocations chômage) aboutit, au contraire, au développement des emplois précaires.

Trois éléments militent maintenant pour une nette hausse du Smic. La crise sanitaire a mis en évidence la rupture entre les actifs qui peuvent télétravailler et les salariés du front, les salariés essentiels, les travailleurs vraiment utiles, de l’hôpital aux éboueurs. Ceux-ci s’attendent à recevoir une reconnaissance de leurs efforts fournis pendant la crise. La rémunération des emplois doit être en lien avec leur utilité sociale, que la crise sanitaire amène à reconsidérer (voir là dessus les textes de Bruno Palier[5], François-Xavier Devetter et Julie Valentin[6], Christine Erhel et Sophie Moreau-Follenfant[7]). La crise sanitaire met en cause la stratégie consistant à diminuer les salaires des prétendus non qualifiés, pour augmenter leurs emplois à bas prix, et ainsi fournir des services bon marché aux salariés dits ultra-qualifiés. Cette stratégie aboutit à creuser les inégalités de revenus et surtout à briser la cohésion sociale. La hausse du Smic devrait se placer dans une stratégie globale de revalorisation des emplois dits non qualifiés.

L’objectif de réduire les inégalités salariales femmes/hommes passe aussi par la revalorisation du Smic, qui doit s’inscrire dans la reconnaissance des compétences mobilisées pour les métiers du soin à la personne et des métiers du lien, des métiers à forte composante féminine.

Un autre élément est maintenant qu’il faut rendre plus attrayant les métiers en tensions (HCR, métiers du soin), à la fois par une hausse des rémunérations et une amélioration des conditions de travail.  Certes, les tensions pour certains métiers pourraient entraîner des hausses de salaires, mais l’avantage d’une hausse du Smic par rapport au jeu de l’offre et de la demande est que l’employeur peut accepter d’autant plus facilement une hausse qu’il sait qu’elle est généralisée et qu’il pourra la répercuter sur les prix.

 Il est vain de croire qu’un effort global d’éducation ou de formation fera disparaître la question des emplois dits non qualifiés puisqu’il faudra toujours des soignants/tes en hôpital, EHPAD, ou à domicile ; des vendeurs/ses ; des agents d’entretien ; des animateurs/trices ; des métiers du soin et du lien social. Par contre, la reconnaissance des compétences des salariés qui les exercent devrait conduite à les penser comme des emplois qualifiés.

Ce qu’il faut préconiser

Contrairement aux avis récurrents du comité d’experts, il ne faut pas toucher aux mécanismes d’indexation automatique qui garantissent le pouvoir d’achat des Smicards et la pérennité de l’influence du Smic. De janvier 2021 à janvier 2022, alors que l’inflation devrait être de 2,8% en glissement, le Smic a été augmenté de 3,1% ; par contre, le minimum vieillesse n’a augmenté que de de 1,1%, le RSA et les prestations familiales de 0,1%. Changer les règles d’indexation ferait que très vite le Smic ne jouerait plus son rôle. Il faudrait au contraire indexer comme le Smic, le RSA et les autres minimas sociaux, la prime d’activité et les prestations familiales.  Cela éviterait d’introduire des gadgets comme les 100 euros de prime anti-inflation. Cela éviterait que le pouvoir d’achat de prestations baissent par rapport à celui des salaires. Renvoyer la hausse des salaires minimums aux négociations de branches aboutirait rapidement à creuser les écarts entre les branches et à écarter la hiérarchie des salaires.

Pour lutter contre la pauvreté des familles de salariés, la prime d’activité devrait être prise en compte dans les allocations chômage.

Pour éviter que le salaire minimum ne soit contourné, il faut lutter contre la rémunération à la tâche qui permet de payer moins que le Smic, résorber le faux-entreprenariat et reconnaitre la qualité de salariés aux travailleurs des plateformes.

La revalorisation des emplois dits non qualifiés passe par la lutte contre la sous-traitance et l’externalisation, qui ne permet pas l’intégration et la promotion des salariés des entreprises sous-traitantes dans les entreprises donneuses d’ordre.

Elle nécessite d’organiser une carrière pour ceux qui débutent dans un tel emploi; de reconnaitre les compétences qu’ils, et surtout elles, mettent en œuvre dans leurs emplois ;  de reconnaitre et de diminuer la pénibilité de leurs tâches (voir Palier, Devetter et Valentin, Erhel et Moreau-Follenfant). Selon la suggestion de François-Xavier Devetter et Julie Valentin, les emplois à temps fractionné devraient bénéficier d’un Smic majoré de 25%, représentant les périodes de déplacement et de mise en disponibilité.

Il n’est pas satisfaisant que le salaire doive être complété par une prestation sociale, comme la Prime d’activité, même dans le cas d’un travailleur sans charge familiale, comme si ce n’était pas le salarié qui, par son travail, générait son revenu. Fondamentalement, le salaire doit marquer la valeur sociale du travail, tout autant que la place du salarié dans l’entreprise. Cela nécessite que le Smic (et les salaires ouvriers) soient revalorisés. En même temps, la hiérarchie des salaires dans l’entreprise doit être fortement réduite pour bien marquer que la production de l’entreprise résulte du travail du travailleur collectif ; l’importance des dividendes, qui ne sont pas réinvestis dans la production, doit être remise en cause.

Quel calendrier ?

La revalorisation progressive des emplois dits non qualifiés, tant du point de vue de leur rémunération que des conditions de travail et des perspectives de carrière, peut être un objectif de moyen terme d’un gouvernement et, surtout, des syndicats.

On peut envisager aussi, comme dans le programme des partis de gauche, une hausse rapide de l’ordre de 15% du Smic.[8] Un tel projet doit stipuler l’avenir de la Prime d’activité ; la hausse de 190 euros implique-t-elle une certaine baisse de la Prime ? Certes, cela serait souhaitable à terme (car, nous l’avons vu, la Prime d’activité n’est pas légitime), mais cela serait mal compris par les salariés au Smic.

Une hausse de 15% du Smic suppose une remise en ordre de l’ensemble des bas salaires (des secteurs public et privé), au moins jusqu’à 1,3 Smic pour maintenir une certaine hiérarchie des salaires (donc de possibilités de promotion).

La hausse des bas salaires suppose des hausses des prix des services qu’ils produisent, ce qui peut concerner des dépenses publiques (aides-soignantes), des prestations sociales (comme l’APA) ou des dépenses privées (soins à la personne). Les prix relatifs doivent être nettement modifiés.

Pour ne pas relancer de façon excessive la spirale prix-salaires, le financement de la hausse des bas salaires doit être réfléchi. Il ne peut être question de diminuer les cotisations sociales ; par contre, il faut remettre en cause les salaires les plus élevés, la ponction des dividendes, les taux de marge trop élevés, la privatisation de certains services publics (santé, éducation).

D’une façon ou d’une autre, la hausse des bas salaires demande une certaine baisse du niveau de vie des classes supérieures, ce qui est justifié dans l’objectif d’une société sobre, solidaire, compatible avec les objectifs écologiques. La diminution des inégalités de revenus doit aller de pair avec la fin des consommations ostentatoires et de la spirale de hausse continuelle des besoins : produits innovants vendus par la publicité aux classes supérieures, puis aux classes moyennes, puis réclamés par les classes populaires.

Une conférence nationale, des conférences de branche

Une conférence nationale tripartite annuelle (État, syndicats, patronat) devrait être instaurée à la fois pour encadrer les évolutions salariales et pour définir des objectifs de lutte contre la sous-traitance, l’externalisation et l’emploi précaire, de revalorisation des emplois dits non qualifiés, d’organisation des carrières, de réduction des inégalités femmes/hommes, d’emplois des jeunes et des seniors, de participation des salariés aux décisions de l’entreprise.

Cette conférence répondrait à la demande de la Confédération européenne des syndicats, d’une certaine coordination des évolutions salariales dans les pays de l’Union européenne, afin qu’à moyen terme les salaires augmentent comme la productivité du travail et l’inflation, et qu’à court terme, les évolutions salariales soient plus rapides dans les pays où les salaires ont accumulé des retards dans la période passée.

Cette conférence précéderait et guiderait les négociations de branche qui pourraient aboutir à des préconisations beaucoup plus précises, adaptées à la branche, notamment pour la revalorisation des emplois essentiels, pour l’amélioration des conditions de travail, pour la résorption des emplois précaires.

Par ailleurs, les négociations de branche devraient revaloriser les salaires minimums conventionnels au-dessus du Smic. La loi devrait prévoir une revalorisation automatique, au bout d’un an, si le salaire minimum conventionnel restait en dessous du Smic.

Annexe : La situation actuelle

Début 2022, le Smic horaire vaut 10,57 euros. Soit, pour 35 heures de travail, un salaire brut mensuel de 1604 euros ; un salaire net mensuel de 1270 euros.  Le smic extra-brut (y compris cotisations sociales employeurs) est de 1684 euros, avec un taux de cotisation résiduel de 5 %.

Les salariés au Smic paient la CRDS-CSG et des cotisations retraites. Ces prélèvements peuvent difficilement être supprimés puisque le Conseil constitutionnel a jugé que la CRDS-CGS ne peut être progressive que si elle est familialisée (ce qui supposerait sa fusion avec l’IR) et que les cotisations retraite garantissent le caractère contributif du système des retraites.

Un célibataire au Smic a droit à une prime d’activité de 230 euros et à une allocation logement de 20 euros, de sorte que son revenu mensuel est de 1520 euros, largement au-dessus du seuil de pauvreté (qui devrait être de l’ordre 1170 euros en 2022).

Le Smic est revalorisé chaque année au 1er janvier. Il est indexé sur la somme de l'inflation mesurée par l’indice dit représentatif pour les 20 % des ménages ayant les revenus les plus faibles et de la moitié du gain de pouvoir d'achat du salaire horaire moyen des ouvriers et des employés. En cours d’année, il est revalorisé si la hausse de l’indice dépasse 2 %.

En janvier 2021, selon la Dares, 2,04 millions de salariés avaient bénéficié de la hausse du Smic, soit 12 % des salariés, mais 27 % des salariés à temps partiel. 59 % sont des femmes (alors que celles-ci ne représentent que 45 % de l’emploi). Les branches les plus concernées sont l’HCR, les services à la personne, les services à domicile, les services aux entreprises (agents d’entretien et de surveillance), le commerce alimentaire.

Fin 2020, 22 % des branches avaient un premier salaire conventionnel inférieur au Smic : elles représentaient 8 % des salariés.

Le Smic horaire est de 10,57 euros en France contre 6,40 en Espagne, 9,83 aux Pays-Bas, 9,87 en Belgique, 9,82 en Allemagne (avec un objectif de 12 euros), 8,91 £ soit 10,69 euros au Royaume-Uni (et sera de 9,5 £ en avril 2022, soit 11,40 euros). Aux États-Unis, le salaire minimum au niveau fédéral n’est que de 7,25 dollars, mais plusieurs Etats ont fixé un taux plus élevé et Joe Biden souhaite que le salaire minimum fédéral soit porté à 15 dollars, soit 13,2 euros.

21 des 27 pays de l’UE disposent d’un salaire minimum, dont le montant allait, au 1er Juillet 2021, de 332 euros mensuels en Bulgarie à 2 202 euros au Luxembourg (source : Eurostat).  A cette date, avec un salaire minimum mensuel brut de 1 555 euros, la France se situait à la sixième place des pays, derrière le Luxembourg, l’Irlande (1 724 euros), les Pays-Bas (1 701 euros), la Belgique (1 626 euros) et l’Allemagne (1 585 euros). 

Six pays n’ont pas de salaire minimum national, mais des minimas prévus dans les conventions collectives (Italie, Autriche, Suède, Finlande, Danemark, Chypre). La part des salariés couverts par des conventions collectives est de 98 % en Autriche, 90 % en Finlande et en Suède, 80 % au Danemark et Italie, mais seulement de 44 % à Chypre.

En 2020, selon l’OCDE, le ratio salaire minimum/salaire moyen était de 49,5 % en France, de 48 % au Royaume-Uni, de 46 % en Espagne et au Portugal, de 45 % en Allemagne et en Pologne, de 44 % en Bulgarie, de 42 % en Roumanie, de 40 % en Belgique, de 39 % aux Pays-Bas, de 38 % en Irlande et en République tchèque, de 35 % en Hongrie. Pour la France, le ratio valait 50,2 % en 2000, 54 % en 2005 (effet du passage au 35 heures et des Smic multiples), 50,3 % en 2010, 49,5 % en 2020.

Le ratio salaire minimum/salaire médian était, en 2020, de 65 % au Portugal, 61 % en France, de 60 % en Bulgarie, de 58 % au Royaume-Uni, de 57 % en Roumanie, de 56 % en Pologne, de 55 % en Espagne, de 50 % en Hongrie, de 51 % en Allemagne, de 50 % en Grèce, de 47 % aux Pays-Bas, de 46 % en Hongrie, de 48 % en Irlande, de 44 % en Belgique et en République tchèque. Pour la France, le ratio valait 61,7 % en 2000, 67 % en 2005, 62 % en 2010, 61 % en 2020. Notons que les pays à bas salaires (Roumanie, Bulgarie), ne sont pas loin de l’objectif de 60%.

La France a mis en place un système original, typique de l’inventivité de la technocratie française. D’un côté, les exonérations de cotisations sociales employeurs réduisent le coût de l’emploi au Smic pour les entreprises, de sorte que le niveau du Smic est dissocié du coût du travail. De l’autre, la prime d’activité permet de dissocier le niveau du Smic et le pouvoir d’achat des familles de smicards.

Mais le système est coûteux pour les finances publiques ; les exonérations de cotisations sociales sont devenues l’instrument principal de la politique de l’emploi, ce qui fragilise le financement de la protection sociale. 

Au niveau du Smic, une hausse de 100 du salaire brut rapporte 51 au salarié (célibataire), mais coûte 235 à l’entreprise[9]. La trappe à inactivité a été remplacée par une « trappe à bas salaires ». Les entreprises sont fortement incitées à créer des emplois au Smic, à temps partiel, précaires, sans possibilités de promotion ni de hausse de salaire (vigiles, personnels d’entretien, manutentionnaires, caissières). Elles sont incitées à externaliser le maximum de tâches par la sous-traitance, qui permet de créer des emplois ne bénéficiant pas des avantages sociaux de l’entreprise, n’offrant aucune possibilité d’intégration et de carrière dans l’entreprise. Ces emplois ne correspondent pas aux formations et aux aspirations des jeunes ; les salariés ne les prennent qu’en dernier ressort, de sorte que beaucoup sont en fait pourvus par des fraichement arrivés. En sens inverse, le système est un moyen de développer l’emploi des non qualifiés, tout en soutenant leur pouvoir d’achat.

La Prime d’activité ne bénéficie pas à tous les smicards (en particulier aux femmes en couple, dont le conjoint a un salaire plus élevé), de sorte qu’une hausse de cette prime est moins coûteuse qu’une hausse du Smic, mais elle créée des inégalités entre travailleurs et est financée par l’État plutôt que par les entreprises.

La Prime d’activité ne compte ni pour la retraite, ni pour le chômage, de sorte que son développement, au détriment du salaire, dégrade les taux de remplacement des prestations chômage et des retraites. Elle joue le rôle d’un complément de prestations familiales pour les salariés avec enfants. Elle disparaît quand le salarié devient chômeur. En sont particulièrement victimes, les familles monoactives avec enfants, dont le taux de remplacement est particulièrement faible en cas de chômage. 

Henri Sterdyniak

[1] Ce texte a été écrit à l’occasion d’une audition à l’Assemblée Nationale sur la proposition de loi du député socialiste Gérard Leseul d’une hausse de 15 % du Smic.

[2] Cela malgré un renouvellement partiel des membres de ce comité, mais en puisant toujours, en quasi-totalité, dans le même vivier d’économistes mainstream.

[3] Selon la DARES, le pourcentage de salariés au Smic est de 5 % dans la branche « Métallurgie, de 5 % dans la branche « Chimie-Pharmacie », de 38 % dans la Branche  HCR.

[4] Toutes les entreprises d’un secteur étant touchées par une hausse du Smic, elles peuvent augmenter leurs prix, donc la productivité apparente des non-qualifiés.

[5] Pourquoi les personnes occupant un emploi “essentiel” sont-elles si mal payées ? 

[6] Comment revaloriser les métiers « essentiels » ? 

[7] Rapport de la mission d’accompagnement des partenaires sociaux dans la démarche de la reconnaissance des travailleurs de la deuxième ligne .

[8]  Anne Hidalgo envisage une hausse du Smic de 15%. ; Yannick Jadot annonce une hausse immédiate de 125 euros (+10%), puis 1500 nets en 2027 (+18 %) ; Jean-Luc Mélenchon envisage de porter le Smic net à 1400 euros (+10%) ; Fabien Roussel annonce un Smic net de 1500 euros (+18%). Valérie Pécresse propose, elle, une hausse de 10% du Smic par suppression des cotisations retraites salariés. Sauf erreur de ma part, aucun programme n’aborde la question de la prime d’activité.

[9] Puisque le taux des cotisations sociales employeurs augmente tandis que la prime d’activité et les allocations logements sont réduites.

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