Une nouvelle place de Grève? - Retour sur un blocage numérique

La lutte en cours contre la réforme des retraites donne lieu à une série d’expériences d’actions de mobilisation numérique. À la suite de la prise de parole des camarades Community managers de Mediapart, nous prenons la plume et restituons notre expérience*.

Dans le cadre de la journée interprofessionnelle du 17 décembre 2019 contre une réforme des retraites inique et idéologique avancée par le gouvernement, le personnel de l’Unité de Service et de Recherche 2004, aka OpenEdition, réuni en Assemblée générale, a décidé le 16 décembre 2019 plusieurs actions. Parmi celles-ci : l'inaccessibilité des sites produits et hébergés par OpenEdition (livres, revues, blogs et annonces d'événements académiques en sciences humaines et sociales) pour une durée de 24h via la redirection vers un texte de soutien au mouvement de grève.

© Martin Clavey

Si le sens de ces actions était guidé par la volonté de refuser une réforme des retraites dont l’impact sur la société et sur nous-mêmes (techniciens, ingénieurs et assistants ingénieurs) allait être considérable, les modalités de ces actions partaient d’interrogations sur l’invisibilité des grèves « classiques » dans le vaste secteur des métiers du numérique. Ainsi, le vote largement majoritaire de ces actions reflétait le refus profond d’une réforme des retraites injuste mais aussi le désir de rendre enfin visible ce qui ne l’était pas dans le numérique : des travailleuses et travailleurs en grève.

Les six millions de visiteurs uniques par mois, la dimension internationale et la portée symbolique (auprès du monde de la recherche et au-delà) des plateformes d'OpenEdition, associés à notre invisibilité, nous ont convaincu d’utiliser cet outil numérique (celui que nous développons et maintenons au quotidien) comme une caisse de résonance et un levier pour donner de la visibilité à notre engagement.

Si la mise en avant de contenus en lien avec le mouvement social actuel a été proposée lors de l'AG, des réflexions et des parallèles avec le blocage de moyens de productions, tels qu’ils sont par exemple mis en œuvre dans le domaine des transports ou de l’énergie, ont aussi été avancés.  

Notre action de blocage des sites, pourtant uniquement limitée à 24h00, a suscité les foudres des quatre institutions tutelles dont dépend notre unité (CNRS, Aix-Marseille Université, EHESS, Avignon Université). Ces dernières ont convoqué l’ensemble des responsables de services dans les locaux de l’unité le vendredi 20 décembre 2019, soit trois jours après l'action, pour un recadrage administratif.

Des soutiens et des critiques

Un des premiers enseignements que nous avons pu tirer de cette action de blocage est celui de l’impact immédiat de notre action, les premiers retours que nous avons pu avoir venant essentiellement des réseaux sociaux et des listes de discussion des utilisateurs d'OpenEdition.

Les premiers, majoritaires, témoignaient avant tout de leur surprise face à la coupure d’un service habituellement accessible, un service numérique que personne n’imaginait tomber car déconnecté dans l’imaginaire collectif de toute gestion humaine. 

Les seconds ajoutaient à la surprise un soutien marqué, mettant l’accent soit sur l’opposition à la réforme des retraites, soit sur l’importance de visibiliser les travailleurs du numérique et leurs conditions de travail.

Les derniers, minoritaires (en tout cas dans les voix exprimées) faisaient état d’une incompréhension mêlée pour certains d’un agacement certain quant à une interruption de service jugée illégitime.

Pour autant, nous n’avons aucune idée de la réalité des menaces juridiques qui ont été évoquées lors de la mise au point de nos tutelles en cas de réitération de l'action, au delà du rappel des devoirs de réserve des agents du service public. Que risquerions-nous réellement ?   

La question de la légalité de la réappropriation des outils de travail n’est pourtant pas nouvelle, sinon qu’il s’agit là d’outils numériques. Devons-nous simplement nous arrêter à un débat juridictionnel, ou poser la question du rapport de force ? Si l’on cherche un parallèle aux histoires d’occupation d’usines, que signifie occuper l’espace numérique ? Éditorialiser, comme cela a été proposé lors de notre Assemblée générale ? Bloquer les autoroutes de l’information ? La réponse vive de nos institutions tutelles montre en cela une affirmation d’autorité, mais aussi une réelle inquiétude politique notamment si ces actions de blocage venaient à s’étendre.

Les mythes du numérique

Le développement des technologies de l’information et de la communication dites « nouvelles » ont transformé l’imaginaire collectif en invitant à penser qu’une économie mondialisée du numérique pouvait se construire sans recourir massivement à de très nombreux travailleurs (sur la mise au travail des internautes – ou digital labour –, on pourra notamment lire les travaux d’Antonio Casilli). Faire grève dans le numérique, c’est rendre visible notre existence et celle de ces travailleurs qui constituent, aujourd’hui, un pivot du développement d’Internet.

Après notre action de blocage, sur une liste de discussion d'utilisateurs, les plateformes d’OpenEdition ont été comparées aux lignes automatiques du métro parisien qui circulaient les jours de grève malgré les conducteurs grévistes. Cette négation du travail humain derrière l'apparente automatisation du métro est un des symptômes de ce mythe du numérique.

On nous a également taxé, après le blocage, de rendre illisible notre lutte à l'international (nos plateformes accueillant des revues, livres, blogs et annonces d'événements scientifiques du monde entier, le texte de mobilisation affiché sur les pages web durant 24h était traduit en six langues). Comment un chercheur argentin, par exemple, pourrait-il se sentir concerné par la réforme des retraites en France ? Nous répondons à cela que la question n'est pas tournée dans le bon sens. Il est bien plus intéressant de montrer la matérialité de nos plateformes et leurs ancrages territoriaux en retournant la question : comment un chercheur argentin peut-il se rendre compte que le contenu qu’il consulte est accessible grâce à des travailleuses et des travailleurs situés sur le territoire français ? De la même manière que Google est un moteur de recherche développé par une entreprise américaine, comment ne pas alimenter le mythe d’une production non localisée, dont l’appartenance territoriale serait neutre et indifférente ? 

Derrière cette imaginaire d’une disponibilité permanente de nos contenus au-delà des frontières, il y a cette réalité matérielle du travail (invisible), du lieu de stockage des données et de l’énorme infrastructure du numérique qui n'existent pas en-dehors des soubresauts politiques nationaux. Bloquer les plateformes d’OpenEdition, c’est étendre l’écho du mouvement social, c’est poursuivre la dynamique de blocage des universités et des bibliothèques universitaires, c’est un prolongement cohérent au-delà de toute mystification politique du numérique. 

Vers de nouveaux espaces de luttes ?

Cette expérience, notre expérience, a profondément modifié l’approche que nous avions de notre participation au mouvement de grève et aux manifestations.

Ce rejet profond d’une réforme des retraites largement honnie au niveau national avec une mobilisation qui ne faiblit pas au 36ème jour de grève constitue le socle de notre volonté collective. C’est en tant que grévistes du numérique, que nous soutenons ce mouvement et c’est toujours en tant que grévistes du numérique que nous souhaitons poursuivre les échanges avec nos camarades du digital labour pour construire cette nouvelle place de grève que nous expérimentons aujourd’hui de Mediapart à OpenEdition et que nous expérimenterons demain le plus largement possible.  

La portée de notre action, nous la voyons aussi aujourd’hui au travers des revues scientifiques hébergées sur OpenEdition et qui ont elles aussi fait le choix de la grève. C’est en tout cas un signe encourageant de l’élargissement des luttes dans l’espace du numérique et c’est vers celles et ceux qui l’ont fait que nous nous tournons désormais pour la poursuivre, en gardant à l’esprit la nécessaire jonction entre nos actions et celles qui s’inscrivent dans le monde concret, celui des chemins de fer, des raffineries, des ports, des usines, etc., et qui constituent le ciment historique de toutes les luttes sociales et de leur réussite.

*Ce témoignage a été rédigé par plusieurs employés d’OpenEdition et n’engage pas le collectif de l’Assemblée générale des personnels de cette unité.

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