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Tribune 1 sept. 2011

Oui ou non, le journalisme d’investigation peut-il s’intéresser au pouvoir ?

A la suite de l'annonce d'un dépôt de plainte pour menaces de mort par Fabrice Arfi, journaliste à Mediapart, Reporters sans frontières a publié le communiqué de presse suivant :

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A la suite de l'annonce d'un dépôt de plainte pour menaces de mort par Fabrice Arfi, journaliste à Mediapart, Reporters sans frontières a publié le communiqué de presse suivant :

Reporters sans frontières exprime son inquiétude et sa consternation face aux menaces de mort explicites reçues par le collaborateur de Mediapart, Fabrice Arfi. Rendu public le jour même où l’espionnage de journalistes du Monde dans le cadre de l’affaire Bettencourt est confirmé, cet épisode constitue le dernier signe d’une dérive extrêmement préoccupante aux marges de l’appareil d’Etat.

« Espionnage de journalistes, cambriolages suspects, et maintenant menaces de mort : ces pratiques inacceptables sont-elles désormais considérées comme légitimes par les milieux proches du pouvoir pour lutter contre le journalisme d’investigation ?, s’interroge l’organisation. C’est la première fois depuis de longues années, à notre connaissance, qu’un journaliste porte plainte en France pour menaces de mort ».

Le 31 août 2011, Fabrice Arfi a déposé plainte contre X pour « menaces de mort » auprès du procureur de la République de Paris. Le journaliste, en pointe dans une série de dossiers sensibles dont les attentats de Karachi, a commencé à recevoir des SMS au contenu nébuleux puis menaçant, le 2 juillet 2011, juste avant la publication du premier article de son enquête sur le marchand d’armes Ziad Takieddine, menée conjointement avec Karl Laske. Ces messages émanaient du téléphone portable de Pierre Sellier, fondateur et président de la société d’intelligence économique Salamandre. Cette société, proche des milieux de l’armement et du contre-espionnage, est liée par plusieurs contrats avec l’Elysée. Contacté au téléphone par Karl Laske le 5 juillet 2011, Pierre Sellier s’est répandu en menaces on ne peut plus claires à l’encontre de son collègue : « Arfi, je vais le dézinguer. (…) Je vais le massacrer (…). Je vais le défoncer (… ). Je vais le tuer. (…) Trois balles dans la tête. »

Malgré le caractère apparemment impulsif de ces déclarations, Mediapart souligne que Pierre Sellier n’en est pas à son coup d’essai. En 2009, l’intéressé a déjà harcelé plusieurs rédactions au moment où les liens présumés entre les attentats de Karachi et le financement occulte de la campagne d’Edouard Balladur en 1995 défrayaient la chronique.

Reporters sans frontières est particulièrement inquiète des signes convergents d’une intolérance croissante, au sein des milieux proches du pouvoir, vis-à-vis des journalistes d’investigation. L’affaire Woerth-Bettencourt, en particulier, continue d’en produire une cascade d’exemples graves.

Dans ce dossier, le ministre de l’Intérieur Claude Guéant a confirmé le 1er septembre 2011 que la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) avait bien réalisé des « repérages de communications téléphoniques, ce qui est tout à fait différent d’écoutes ». D’après Le Monde, l’enquête en cours pour « violation du secret des sources » a permis de retrouver deux télécopies adressées à l’opérateur de téléphonie mobile Orange par la DCRI. Le contre-espionnage a dans un premier temps réclamé à Orange les factures téléphoniques détaillées du journaliste Gérard Davet, le 19 juillet 2011, avant d’exiger deux jours plus tard celles de David Sénat, conseiller technique du ministère de la Justice soupçonné d’être la « source » du Monde.

« Nos inquiétudes sont donc confirmées : quelques mois seulement après son adoption, la loi censée protéger le secret des sources a été sciemment piétinée par les services de contre-espionnage français. Et ce, non pour prévenir une quelconque menace à la sécurité nationale, mais pour protéger le sommet de l’Etat face à des révélations embarrassantes », a déclaré Reporters sans frontières. « Contrairement à ce que lui fait dire sa ligne de défense, le pouvoir a donc bien épluché les communications téléphoniques d’un journaliste pour remonter à sa source présumée, et non l’inverse. La violation du secret des sources journalistiques est patente et délibérée ».

« Il est heureux de constater que la justice avance enfin dans cette affaire. Cependant, cette confirmation rend d’autant plus urgente la révision de la loi sur le secret des sources adoptée le 4 janvier 2010, de manière à en définir et encadrer précisément les exceptions, et à prévoir des sanctions en cas de violation. À quoi bon une loi, si elle est violée impunément dès lors qu’un ministre de la République est en cause ? »

« La capacité d’aborder des problèmes brûlants impliquant l’Etat et ses cercles proches est inhérente à l’existence d’un journalisme d’investigation. C’est pourquoi l’affaire Woerth-Bettencourt, tout comme le traitement de la plainte de Fabrice Arfi, ont valeur d’exemple. La justice doit sanctionner ces pratiques d’intimidation indignes d’une démocratie avant qu’elles ne se banalisent. Il est grave que nous en arrivions là », a conclu Reporters sans frontières.

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