Catalogne: en soutien à Jordi Cuixart

Alors que l'entrepreneur catalan Jordi Cuixart, président d'Omnium Cultural, une association favorable à l'indépendance de la Catalogne, se trouve ce mardi en prison depuis un an jour pour jour, deux avocats prennent sa défense, dans un texte confié à Mediapart. Ils jugent que Cuixart n'a fait qu'exercer ses droits fondamentaux et exhortent la communauté internationale à réagir.

Il y a un an, jour pour jour, Jordi Cuixart était emprisonné. En raison de son activité pour les droits fondamentaux en Catalogne, l’association Omnium Cultural, dont Cuixart était et demeure président, subissait ainsi de plein fouet, une fois encore, la répression du gouvernement de Madrid. Cette entité est née dans les années 1960 afin de défendre les droits culturels et linguistiques en Catalogne, cela alors que l’usage du catalan était interdit et persécuté par le régime franquiste. Si entre 1963 et 1967, l’association a été interdite par la dictature et a dû travailler dans la clandestinité, c’est la première fois que l’un de ses Présidents est incarcéré.

À la suite de la mort de Franco, le champ d’action d’Omnium Cultural s’est étendu. L’association a développé des campagnes contre l’impunité des crimes de la dictature, contre la discrimination et pour la liberté d’expression. Plus récemment, en se faisant écho de la volonté de 80% des catalanes et catalans, l’association s’est engagée pour la démocratie et le droit à l’autodétermination des peuples ainsi que pour l’organisation d’un référendum sur l’avenir de la Catalogne : comme en Écosse, comme au Québec et comme le prévoit l’article premier des Pactes de l’Onu de 1966. La centralité du travail d'Omnium Cultural pour la cohésion sociale et les droits fondamentaux a conduit à un développement spectaculaire de l’entité, qui compte aujourd’hui 127.000 membres.

Toujours pacifiques et toujours massives, les mobilisations pour l’autodétermination ont fait trembler les partisans de l’unité « indissoluble » de la « nation » espagnole affirmée par la Constitution de 1978. Ce fut le cas le 1er octobre 2017, lorsque plus de deux millions de personnes ont défié la répression en se rendant aux urnes pour voter sur l’autodétérmination. La réponse de l’Etat espagnol a été de déployer six mille policiers et militaires cagoulés, qui ont saccagé plusieurs locaux de vote.

À l’engagement pacifique de millions de Catalans, l’Etat espagnol a opposé une violence généralisée, dirigée contre la population civile. Le bilan a été de plus de milles blessés, dont des dizaines de personnes âgées, en ouvrant des cranes à coup de matraques, en brisant des doigts et en crevant des yeux à coup de flashball. Une brutalité policière qui a été vivement critiquée par le Haut-Commissaire aux Droits de l’homme des Nations Unies, qui a immédiatement appelé les autorités espagnoles a enquêter avec indépendance et impartialité sur les agissements de la police et à résoudre la situation « par le dialogue politique, dans le respect total des libertés démocratiques ».

Quelques jours plus tard, cinq Rapporteurs spéciaux de l’ONU haussaient également la voix, en appelant Madrid à respecter intégralement « les droits fondamentaux, soit notamment le droit à la liberté d’association et de réunion pacifique, de participer dans les affaires publiques et la liberté d’expression ». Contrairement aux souhaits de la communauté internationale, ce ne sont pas les uniformes espagnols qui ont rapidement été convoqués par le parquet central, mais bien les représentants de la société civile catalane, soit le président d'Omnium Cultural et celui qui fut alors président de l’association Assemblée Nationale Catalane, Jordi Sanchez.

Les « deux Jordis » ont été accusés par le Parquet d’avoir « dirigé une sédition », pour avoir notamment prononcé un discours devant 40.000 manifestants protestant contre des arrestations et perquisitions visant des responsables indépendantistes, le 20 septembre 2017. Cela malgré le fait que, tel que reconnu par Amnesty International, aucun d’eux n’a jamais appelé les manifestants à la violence, mais bien au contraire ils se sont toujours exprimé ouvertement et clairement pour des mobilisations certes massives, mais disciplinées et exclusivement pacifiques. Le 16 octobre 2017, les deux leaders de la société civile ont ainsi franchi la porte de l’Audiencia Nacional de Madrid. Depuis ce jour, ils sont enfermés.

Ces actes que Madrid considère des crimes graves et violents, ces mobilisations que le Gouvernement central cherche à punir par 25 ans de prison, sont considérés par les tribunaux étrangers et la communauté internationale comme l’exercice légitime de droits fondamentaux, comme la liberté d’association et réunion pacifique, la liberté d’expression et le droit à l’autodétermination des peuples. Celui que les juges espagnoles considère comme un dangereux criminel, n’est autre qu’un démocrate et défenseur des droits humains, selon la Déclaration des Nations Unies sur les défenseurs des droits de l’homme de 1998.

Dans les mois à venir, une Juridiction d’exception devra trancher sur le bien fondé de la théorie de l’accusation, selon laquelle le nombre de personnes dans la rue revendiquant un référendum sur l’autodétermination était propre à contraindre l’Etat a céder à cette demande, une pression qui transformerait ces mobilisations pacifiques en une rébellion violente.

Cela alors que, selon le même Parquet, les charges de la police contre les votants étaient justifiés par la défense de l’unité d’Espagne, ce qui rendait ces violences légitimes et proportionnées. Une position partagée par la partie civile, soit le parti d’extrême droite VOX, dont la présence aux côtés de l’accusation ne semble nullement déranger cette dernière.

Nul doute que le Tribunal suprême espagnol, dont la majorité des juges ont été soigneusement choisis par le Parti populaire [PP, droite, ndlr], se ralliera à la position de l’accusation et prononcera des peines draconiennes. Nul doute également que le Comité des droits de l’homme de ONU et la Cour européenne des droits de l’homme constateront ensuite le caractère inéquitable de la procédure, l’absurdité des accusations, les graves violations des droits fondamentaux des personnes poursuivies et l’arbitraire de leur emprisonnement.

Mais pour que les juridictions libèrent les prisonniers, des longues années devront passer. Et dans cette attente, c’est du fond de sa cellule que le président d’Omnium Cultural écoutera le silence assourdissant des démocrates d’Europe, qui trop nombreux ignorent qu’à quelques centaines de kilomètres de nos maisons, de nos bureaux, de nos parlements, depuis un an déjà, un défenseur des droits humains regarde le ciel à travers des barreaux.

Avec son enthousiasme habituel, Jordi Cuixart nous rappelait récemment une phrase de Henry David Thoreau, selon lequel : « Sous un gouvernement qui emprisonne injustement, la place de l’homme juste est aussi en prison ». Nous assumons sa défense, mais gardons le droit au désaccord.

Non, la place de Jordi Cuixart n’est pas en prison, mais à côté de sa compagne Txell et de son fils Amat, né au printemps de 2017. Cet enfant qui a déjà parcouru plus de 50.000 kilomètres pour des visites hebdomadaires de 40 minutes et qui voit vieillir son père derrière une vitre de plexiglass. Cet enfant qui a droit à huit minutes de chansons par jour, murmurées dans un téléphone de prison.

Non, la place du Président d'Omnium Cultural n’est pas enfermé dans une cellule, mais libre dans les rues et les places de Catalogne et de l’Etat espagnol, où il pourra continuer sa lutte juste et pacifique pour que les droits de toutes et tous soient respectés, à Barcelone comme à Madrid, à Bruxelles ou à Paris.

Signataires :

Olivier Peter, avocat au Barreau de Genève

Benet Salellas i Vilar, avocat au Barreau de Gérone

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