Le cas d'Oleg Sentsov sera-t-il à l'agenda de Macron en Russie?

Le cinéaste ukrainien Oleg Sentsov a été condamné en Russie en 2015 à vingt de prison. Il a commencé il y a onze jours une grève de la faim illimitée afin d'obtenir la libération de tous les prisonniers politiques ukrainiens actuellement détenus dans le pays de Vladimir Poutine. Daria Kostromina, une journaliste russe et Maria Tomak, une militante ukrainienne des droits humains interpellent Emmanuel Macron, en visite aujourd'hui à Moscou, pour que le cas d'Oleg Sentsov soit pris en compte dans l'agenda présidentiel.

Quand le président Macron sera accueilli par Poutine au Palais Constantin, on en sera au onzième jour de la grève de la faim illimitée menée par Oleg Sentsov dans une colonie pénitentiaire de Labytnangui, dans l'Arctique russe.

Le jour de sa condamnation, le cinéaste ukrainien a prédit qu’il n’aurait pas à purger la totalité de sa peine de 20 ans de prison car le règne du  « nain sanglant » irait plus vite à son terme. Quatre années après son arrestation, Sentsov exige la liberté non pas pour lui-même mais pour tous les prisonniers politiques ukrainiens en Russie et on est sûr et certain qu’il ira jusqu’au bout.

Il n’a pas accepté l’annexion de sa Crimée natale. Il n’a pas voulu ployer. Arrêté en mai 2014, il a tenu le coup sous les tortures. Il a bravé le FSB qui a fait appel à ses méthodes classiques. Il n’a pas accepté le deal proposé : 7 ans d’emprisonnement au lieu de 20 s’il se reconnaissait coupable et dénonçait les leaders du Maïdan.

A l'occasion de ce drôle de procès sans aucune preuve, où on l’accusait d’organisation d’un groupe terroriste en s’appuyant uniquement sur les « aveux » extorqués sous la torture à ses « complices » (il s’agissait de deux incendies volontaires nocturnes ayant fait peu de dégâts, et d’un projet de démolition de la statue de Lénine), Sentsov en a profité pour fustiger le FSB, la complicité de la justice et la lâcheté de la société russe. Ses discours sont devenus un grand classique de la dissidence. Sentsov et le jeune militant Alexandre Koltchenko, condamné dans le même procès à une peine de dix ans, souriaient à l’énoncé du verdict joué d’avance. A la fin, les deux Ukrainiens ont entonné l’hymne de leur pays.

Aucun échange de prisonniers n'a été possible depuis, car tous les deux ont été déclarés citoyens russes contre leur gré, du fait de l’annexion de la Crimée.

Depuis, Sentsov a fait 22 000 km dans des trains bondés et sans fenêtre. Il a passé deux hivers au nord du Cercle polaire. Il n’a pas demandé la grâce présidentielle. Depuis son arrestation, il refuse de voir ses deux enfants pour ne pas les perturber et pour rester lui-même équilibré. Il a bien préparé sa grève de la faim pendant un mois et demi avec une descente alimentaire.  

Il a calculé en sorte que son état soit critique vers le moment de la Coupe du monde. Ce grand événement sportif dans un pays de plus en plus isolé est la dernière chance d’attirer l’attention du monde sur le sort des Ukrainiens pris en otage par dizaines depuis 2014 dans des affaires « extrémistes » et « terroristes », parmi lesquels une trentaine de Tatars de Crimée, des présumés « commandos » torturés, le villageois Vladimir Baloukh poursuivi pour avoir mis le drapeau ukrainien sur sa maison (en grève de la faim partielle depuis plus de deux mois), des militaires et des civils accusés d’être membres du groupe nationaliste Pravy Sektor. Un de ces derniers, Alexandre Choumkov, vient d’entamer une grève de la faim en solidarité avec Sentsov.

En 1986, le dissident Anatoly Martchenko avait déclaré une grève de la faim pour exiger la libération de tous les prisonniers politiques en URSS. La grève avait duré 117 jours ; pendant deux mois il avait subi une alimentation forcée, procédure extrêmement douloureuse. Sa grève s'était terminée fin novembre. Après sa mort, survenue 10 jours plus tard, Mikhaïl Gorbatchev a commencé à libérer les politzeki.

Oleg Sentsov sera-t-il obligé de se sacrifier pour briser l'indifférence ? Le président français est-il bien conscient de ce qui est en jeu ? L'attitude digne du KGB que Sentsov a très bien su démontrer, et qu'il est en train de combattre à un prix trop élevé, n'est-elle pas finalement au cœur de tous les dossiers géopolitiques qui seront à l'agenda de la rencontre entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine ce soir ?

Les signataires :

Daria Kostromina, journaliste à Grani.Ru (Russie)

Maria Tomak, coordinatrice Media Initiative for Human Rights (Ukraine)

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