Aide internationale et action humanitaire: une solution face aux risques d’effondrement?

Une trentaine de professionnels de l'aide internationale, témoins de situations de plus en plus critiques sur le terrain, se mobilisent face au dérèglement climatique et ses conséquences en cours: « Face à la multiplication des crises et au scénario d"apartheid climatique" en train de se réaliser sous nos yeux, il devient urgent de faire bouger les lignes ».

Le dérèglement climatique impacte la vie de millions d’êtres humains, en premier lieu les populations les plus vulnérables dans les régions les plus exposées : en Afrique, en Asie, en Océanie et en Amérique Latine. Nous commençons également à ressentir son impact sous nos latitudes (sécheresses, canicules, pluies diluviennes...).

Les projections1 annoncent un réchauffement planétaire de l’ordre de 2 à 7°C et une montée des océans entre 40 et 110 cm d’ici 2100. La chute dramatique de la biodiversité, ainsi que le pic de production des énergies fossiles et de nombreuses matières premières comme le phosphate aggravent encore la situation, avec un risque réel de crises alimentaires globales, la multiplication de la fréquence et de l’intensité des phénomènes naturels extrêmes et l’augmentation des conflits liés à l’exacerbation des tensions autour de l’accès à des ressources de plus en plus rares...

Et si les sombres scénarios d’effondrement devenaient des réalités ? Et si la crise économique mondiale qui s’ensuivait voulait également dire recentrage des budgets « vers la Corrèze plutôt que vers le Zambèze » ? Quelles seraient alors les nouvelles formes de solidarité, quelles seraient les nouvelles modalités de l’action humanitaire, si le concept survit à la crise ?

Cet angle mort, laissé de côté dans les grands débats sur le changement climatique et l’aide internationale, a été au cœur des 12es Universités d’Automne de l’Humanitaire2 (UAH), organisées par le Groupe URD du 25 au 27 septembre 2019 en présence de 70 participants.

Les acteurs humanitaires, qui travaillent au quotidien dans des contextes en crise, voient les situations devenir de plus en plus critiques sur le terrain, avec des dynamiques d’effondrement certes encore locales, mais touchant des zones de plus en plus étendues et avec une accélération dramatique. L’injustice climatique est terrible : ceux qui ont pollué le moins sont ceux qui paient le prix fort.

Les murs qui se construisent entre le Bangladesh et l’Inde, entre le Mexique et les États-Unis, entre la Turquie et la Syrie, mais aussi les politiques européennes de gestion des flux migratoires en Méditerranée, indiquent que le scénario d’« apartheid climatique » est en train de se réaliser sous nos yeux.

Il devient donc urgent de faire bouger les lignes : le modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources et l’accaparement par un petit groupe n’est pas acceptable, de même que le décalage entre les discours et la réalité des mesures prises pour freiner la destruction de l’environnement sur l’ensemble de la planète.

Par ailleurs, ces scénarios interrogent nos sociétés et les acteurs de l’aide sur leurs capacités à réfléchir les nouvelles formes de solidarité car nos approches sont ultra-dépendantes de l’énergie : transports à forte empreinte carbone, mécanismes de communication fortement consommateurs en énergie, transferts monétaires dépendants des systèmes bancaires et des nouvelles technologies de l’information. Nos modalités de réponse ne sont pas assez robustes ni capables de fonctionner durablement en « mode dégradé » quand les contraintes deviennent extrêmes. Paralysée par une dominance du Nord, facilement ligotée par sa dépendance technologique, arrimée à des flux financiers et des procédures administratives peu agiles, l’architecture de la solidarité que l’on connaît actuellement est sans doute condamnée. Comment la renouveler? Comment en imaginer les nouvelles modalités? Comment éviter de nuire dans les processus de l’aide ?

Il n’existe évidemment pas de solutions simples à ces problèmes complexes et les questions posées lors de ces 12es UAH ont surtout permis d’ouvrir des pistes de travail. Plusieurs grands axes sont apparus : celui de la mobilisation pour dénoncer un système qui considère l’environnement comme une ressource consommable et pour exiger de nos décideurs qu’ils engagent de véritables changements ; celui du renforcement et de l’autonomisation des acteurs du Sud, souvent les plus à même de répondre dès que les contraintes deviennent extrêmes, et notamment des femmes, véritable cœur de la résilience des familles et souvent des communautés ; celui de la recherche d’une moindre dépendance de nos outils de réponse à la technologie et à l’énergie, pour pouvoir opérer en milieu très dégradé ; et enfin un fort engagement du secteur de l’aide à réduire son empreinte écologique et à devenir exemplaire pour démontrer qu’il est possible de fonctionner différemment.

Nous scientifiques, acteurs de l’aide, élus locaux, souhaitons faire entendre notre voix dans le débat, celle de ceux qui au quotidien voient la maison brûler, tentent d’en soigner les victimes mais n’ont pas les moyens d’éteindre l’incendie.

Pour relever le défi de ce siècle, il est urgent que les décideurs fassent preuve de courage et impulsent les changements qui s’imposent, que le développement dans les pays du Sud comme du Nord soit systématiquement pensé à l’aune des risques environnementaux, que la gestion des migrations se fasse sur d’autres modalités que celles du rejet et de la répression, et que partout où elles le peuvent se redessinent de nouvelles solidarités.

Sans un sursaut, des effondrements sociétaux vont se produire aux quatre coins de la Terre entraînant une multiplication de crises humanitaires qui seront de plus en plus difficiles à gérer dans un contexte général de déclin énergétique et matériel, donc économique. Ce sursaut doit se produire maintenant.

Avant qu’il ne soit trop tard...


1 Projections issues des rapports du GIEC et de Climeri-France, 2019, pour la fin du siècle et par rapport à la période pré- industrielle (1850).
2 Pour en savoir plus sur le Groupe URD et sur les UAH, consulter :
https://www.urd.org/fr/evenement/uah-2019-enjeux- climatiques-multiplication-des-crises-et-effondrements/


Les signataires

Hamada AG AHMED, Coordinateur Mali du Groupe URD
Diane Alalouf-Hall, doctorante et chercheure associée à l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaires
Jill Alpes, Spécialiste des migrations
Johanna Baché, chargée de recherche au Groupe URD
Marie Bécue, responsable du département humanitaire au sein d'une ONG internationale
Louise Bichet, référente évolutions stratégiques de Médecins du Monde France
Samantha Brangeon, chargée de recherche et référente environnement au Groupe URD
Caroline Broudic, socio-économiste à GEOECO Alternatives
Géraldine Brun, consultante internationale en santé publique et évaluation, membre du conseil d'administration de Médecins du Monde France
Monique Cardot, Présidente du Groupe URD
Michael Carrier, Référent Qualité & Redevabilité du Groupe URD
Aurélie Ceinos, Spécialiste Adaptation aux changements climatiques à CARE et membre de la Commission climat de Coordination Sud
Jean Pierre Cerdan, Secrétaire Général d'Électriciens sans frontières
Florence Chatot, chargée de recherche au Groupe URD
Wendy Cue, Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) des Nations Unies
Lisa Daoud, chargée de recherche au Groupe URD
Dr. Philippe de Botton, Président de Médecins du Monde France
Véronique de Geoffroy, directrice générale adjointe du Groupe URD
Vincent Dethier, consultant
Elie Dhivert, chercheur en sciences de l'environnement
Luc Gadras, President de l'Asso "Lou Passatge" et Co fondateur du Mouvement Internationalpour le Développement Humain Soutenable (Durable) MIDHS
François Grünewald, directeur général du Groupe URD
Victoria Harris, consultante en aide au développement
Elise Joisel, responsable de pole Eurasie de Médecins du Monde France
Arthur Keller, spécialiste des risques systémiques et des stratégies de résilience
Anne Laurent, Médecin, Bruxelles
Anna Lear, Coordinatrice formation au Groupe URD
Valérie Léon, chargée de recherche au Groupe URD
Hugues Maury, pédiatre et spécialiste de santé publique, consultant au Groupe URD
Corinne Morel Darleux, élue de la Région Auvergne-Rhône-Alpes
Alain Olive, chargé de recherche référent Sahel du Groupe URD
Valentina Origoni, Responsable Relations Extérieures et Plaidoyer, Secours Islamique France
Jean-Charles Paras, spécialiste en développement, secteur Justice & Prison
Nathalie Prince, ancienne humanitaire
Dominique Raynaud, ancien membre du GIEC et paléoclimatologue
Jean-Baptiste Richardier, co-fondateur de Handicap International et United Against Inhumanity
Carine Rolland, médecin généraliste, membre du conseil d'administration de Médecins du Monde France
Alain Rotbardt, Ingénieur-conseil
Pablo Servigne, Chercheur, auteur et conférencier
Romane Vilain, étudiante en coopération internationale

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