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Billet de blog 12 mai 2022

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Bac de SES ou endoctrinement macroniste ?

Comment le sujet de spécialité SES oblige les élèves à légitimer l'idéologie capitaliste néolibérale portée par E. Macron ? Ce sujet du bac, très orienté, montre que l'un des derniers lieux de réflexion, l'école, est touché par l'imposition de la pensée dominante.

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En ce jeudi 12 mai, j'ai eu l'honneur de surveiller les épreuves de spécialités de terminale et, dans l'ennui profond qui prévaut dans ces moments, je me suis penché sur le sujet de SES. Les trois questions de connaissances ont heurté ma neutralité de fonctionnaire en raison des implications idéologiques qu'elles sous-tendent. En effet, ces questions obligent les élèves à penser dans un seul sens, et ce sens est celui du capitalisme néolibéral. En d'autres termes, ce qui est demandé aux élèves, c'est de légitimer scientifiquement le programme d'E. Macron.

Extrait du sujet de SES du bac 2022

« A l'aide de deux exemples, montrez que le travail est source d'intégration sociale ». La musique est familière. C'est sur cet argument que s'est appuyé le président-candidat pour justifier sa mesure sur le travail forcé en contrepartie du RSA. Et pourquoi le travail forcé serait liberticide puisque, comme dirait l'autre, le travail rend libre ? Pourtant, si elle avait été isolée, cette question (qui n'en est pas une mais qui est en fait une affirmation à justifier, comme les deux suivantes) ne m'aurait pas heurté. Pourquoi pas ? Il est vrai que le travail est une source d'intégration sociale comme le chômage, en miroir, peut être source d'exclusion sociale. Il est cependant dommage que l'on n'amène pas les élèves à réfléchir sur d'autres vecteurs d'intégration sociale, comme la vie associative par exemple. Mais soit, qu'il en soit ainsi, en plus le travail c'est la santé.

« A partir d'un exemple, vous montrerez que l'innovation peut aider à reculer les limites écologiques de la croissance ». Plus alambiquée, cette affirmation imposée que l'élève doit démontrer (encore !) sous-tend que l'innovation est la solution à la crise écologique et permet de persévérer dans la course à la croissance. La croissance verte, voilà la solution ! Démontrez-le. Par un exemple, parce qu'il est vrai que demander plus, alors que les exemples manquent même aux experts, ce serait un peu trop ambitieux. La sobriété, la décroissance, bref la diminution de la consommation, ces solutions ne pourront pas être évoquées. Les limites écologiques ne sont pas un problème pour le capitaliste : il suffit de les reculer grâce à son génie innovant. Macron peut donc continuer sa politique écologique qui consiste à ne rien faire, dans l'attente messianique des fameuses innovations.

« A l'aide d'un exemple, vous montrerez que l'action des pouvoirs publics en faveur de la justice sociale peut produire des effets pervers » La dernière mais pas des moindres. N'est-ce pas un prisme étonnant que d'aborder la question de la politique publique de justice sociale uniquement par ses effets pervers ? Comme dirait Macron, « on dépense un pognon de dingue » pour ces assistés et il y a toujours des pauvres. Non seulement c'est coûteux mais en plus on demande aux élèves de prouver que c'est néfaste. Allons-y gaiement.

Aborder ainsi l'action publique pour la justice sociale, c'est légitimer la politique de désengagement de l'Etat en imposant aux élèves de donner les coups de boutoir idéologiques à ce qu'il reste de l'Etat-Providence.

Chacune de ces questions prise isolément ne m'aurait pas autant heurté.

Mais on voit qu'elles s'intègrent dans un système de prêt à penser capitaliste néolibéral où l'humain ne peut s'épanouir que par le travail, où l'écologie ne doit pas compromettre la croissance et où la politique de justice sociale de l'Etat est délégitimée. Si l'idée saugrenue venait tout de même aux jeunes de se lancer dans la lutte des classes, un précédent exercice sur documents mettait à l'honneur un texte récusant l'idée de classes sociales.

Voilà pour le fond.

Navrant que l'on demande aux élèves de répéter les préjugés de Pascal Praud et autres entendus à la télévision alors que l'école devrait être le lieu où ils peuvent les questionner, les analyser et les remettre en cause avec un esprit critique.

Ce qui m'amène à la forme : les élèves ne sont pas amenés à réfléchir par eux-mêmes mais à ânonner une pensée formatée sans place pour la nuance ou la contradiction. L'institution affirme, on ne vous autorise qu'à légitimer son affirmation mais pas à la remettre en cause.

« Je pense donc tu suis ».

Des questions ouvertes, que l'institution elle-même prône dans les formations d'enseignants, auraient été plus propices à une pensée nuancée et équilibrée. C'est comme cela que l'on forme et que l'on évalue des esprits critiques capables de mobiliser un savoir pour penser le monde et le faire évoluer. Au contraire, les questions fermées de ce sujet du baccalauréat bornent la pensée et obligent l'élève à se fondre dans le moule qui lui est tendu. « There is no alternative » comme dirait l'idole des néolibéraux Margaret Thatcher. L'élève évalué n'a pas le choix de penser autrement.

C'est manifestement ce qui est souhaité : de l'endoctrinement et non de l'éducation.

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