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Billet de blog 5 juil. 2020

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Quarante ans en cavale

Imaginez que, pendant quarante ans, vous devez passer vos jours à être quelqu’un d’autre. De mettre en scène une mascarade effrénée pour cacher votre véritable identité, car se tromper d’identité peut signifier la prison.

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Au quai d’Orsay 1985

Fin des années soixante-dix, Marc S. s’est évadé de prison juste avant d’être condamné pour avoir volé un avion militaire. Un crime qui, à l'époque, était passable de la peine capitale.

Après son évasion il a commencé une nouvelle vie, ou plus exactement, plusieurs nouvelles vies dans plusieurs pays. Et avec chaque nouvelle vie, un nouveau métier : fermier, chirurgien, cameraman, vigile ou encore ingénieur. Il a créé des sociétés high-techs, des chantiers navals et des compagnies aériennes. Notre fugitif a même été élu président d’une chambre de commerce. Il mène une vie de jet-set, côtoyé présidents, ministres et des chefs de police. Et si ça, ce n’était pas assez, l’homme qui n’as pas le moindre diplôme a pu diriger des centaines d’ingénieurs travaillent sur des grands projets valant des dizaines de milliards d’Euros.

Comment en est-il arrivé là ? Qu'est-ce qui pousse un homme dans une imposture perpétuelle et sans issue ?

Une enfance difficile

Ces parents jeunes et instables se disputent, se séparent, se remettent ensemble. Marc est abandonné, ballotté et passe sa jeunesse, livré à lui-même sur la ferme de ses grands-parents en Afrique du Sud.

Puis c'est l'école, dès son premier jour c’est la galère, personne ne l'aime, il est un souffre-douleur. Il perd confiance en lui et pour se rassurer il parcourt les vallées à la recherche d'un léopard, ou bien il dort dans une fosse pleine de serpents venimeux. Marc prendre goût au risque.

Ensuite, c’est l’adolescence. Marc est dégoûté de lui-même, de sa vie décousue. Il s’éloigne de la société et l'école et plonge dans la drogue et la délinquance. Cherchant toujours à renforcer sa confiance, il finit par voler un avion.

« Pour découvrir la liberté au-delà de ma prison de souffrance. »

Marc prendre goût pour l’aviation et Il rejoint l'armée de l’air. N’ayant jamais appris à obéir aux ordres ou à vivre dans un environnement discipliné, l'armée est un enfer. Il s'enfuit mais est arrêté et envoyé en prison militaire. De retour sur la base il est frustré par manque de liberté. Pour s’échapper de son ennui, il vole un hélicoptère puis un avion.

Trois ans d'isolement

C’est la cavale. Il est à nouveau arrêté et mise en détention. Après quelques évasions spectaculaires c’est le trou. L’isolement absolu qui va durer trois ans. C’est long quand on a vingt ans. Beaucoup ne résistent pas, mais Marc est d'une autre trempe. Dans la solitude de sa cellule il apprendra à se connaître et il élabore une stratégie d’un avenir meilleur : tuer l'image de lui-même pour devenir un homme valable. Un homme que l'on estime enfin.

Imposteur fortuit

Avant son passage devant le tribunal militaire, Marc s’évade. Il vole un passeport et part pour l’Europe. C’est encore la cavale, sans papiers, sans argent mais il ne doute pas une seconde qu’il va s’en sortir et mener une vie normale. Il va de pays en pays où il enchaîne des petits boulots. Quand il n’y a pas de travail, il mendie, ou il vole.

Marc finira en Israël ou il rejoint un kibboutz. Il apprend la langue et travaille dans les champs de coton. Il trouve l’amour mais il ne peut pas dévoiler son passé, il s'invente son premier personnage – il est étudiant en médecine. Pour donner crédibilité à son personnage il falsifie des diplômes et trouve un travail comme interne dans un hôpital.

« Ce petit mensonge a ouvert la porte à un destin inattendu. »

Sa compagne tombe enceinte et Marc doit penser à l’avenir. Le kibboutz aide à lui régulariser sa situation pour le permettre de se marier. Il trouve du travail comme interne chirurgical dans un grand hôpital. Pendent une grève des médecins, Marc se trouve en salle opératoire ou il assiste des interventions chirurgicales. Il se forge une réputation et on l’invite à travailler dans une Institut de recherche médicale. Évidemment il ne peut accepter, il n’a pas le moindre diplôme.

Ayant peur d’être démasqué, Marc part pour la France et s’installe à Lyon avec sa petite famille.

C'est un nouveau départ, et une nouvelle identité. Il s’appel désormais Claude S.

Il trouve du travail comme garde de nuit dans un centre d’informatique et se met à apprendre la langue. Il renonce à la médecine mais pas à son ambition d’avoir une vie meilleure.

Au culot, sans la moindre expérience, Il postule pour un poste d’ingénieur. C’est un nouveau personnage.

« Pour réussir l’imposture il ne faut jamais avoir l’air étonné. »

Chef d’entreprise

Au milieu des années quatre-vingt, le terrorisme se répand en Europe. Des bombes dans des lieux publics font de nombreuses victimes. Claude y voit une opportunité et crée, en partenariat avec une société Israélienne, une société de fabrication des robots mobiles pour désamorcer les bombes. Malgré un mandat d’arrêt international Marc sillonne les couloirs de la police et des armées pour vendre ses robots.

Monsieur le Président

On parle beaucoup de ses robots israéliens et Claude est invité à rejoindre le conseil d'administration de la Chambre de commerce franco-israélienne. Très vite il est élu Président. La porte est ouverte à des relations de haut niveau industrielles et politiques. Il dîne avec le Premier ministre et Ministre des affaires étrangères au quai d’Orsay et il est invité à des fonctions diplomatiques et participe aux visites d'État.  

Claude est également très présent sur la scène politique et sociale à Genève ou il est un proche du maire. On lui décerne même un hommage du Conseil d’administration du Canton.

Les projets d’aviation

Claude a des projets d’aviation : navettes hélicoptères, aviation d’affaires et un centre de maintenance des avions de ligne. Bien sûr, les politiciens soutien ses projets à coups de subventions mais l’argent s’évapore dans des voyages et des soirées dans restaurants étoilés.

Soudain c’est la dégringolade. Ces parrains politiques ont des problèmes avec la justice. Certains sont emprisonnés. Claude s’enfuit en direction de l'Afrique - seul sur un voilier.

« Je n’avais nulle part où aller, donc je suis retourné dans la gueule du lion. »

Claude prend un crédit et achète un avion de tourisme qu’il met en service pour les parcs safari. Il fait aussi la navette pour les équipes de télévision. Avec rien qu'une promesse de poursuive des activités, il reprend une compagnie d’aviation régionale en difficulté. Mais Claude n’arrive pas à ressusciter le malade et c’est le dépôt de bilan. La publicité et les accusations de mauvaise gestion augmentent le risque d’être démasqué Claude prépare sa fuite.

La Télévision

C’est sur la côte Est qu’il commence une société de production de télévision avec du matériel volé, mais il a peur de se faire rattraper. Claude plie bagage et retourne en Israël ou il se fait embaucher comme cameraman pour la télévision nationale. Il couvre surtout les insurrections des Palestiniens et les incidents à la frontière avec le Liban.

Pour se détendre, Claude se remet à la voile. Il commence une société de charter et ballade des passagers entre Israël, Chypre et Turquie.

L’Architecte Naval

Claude se glisse dans la peau d’un architecte naval. Il contrôle des chalutiers pour le ministère de la pêche. Comme toujours, Claude progresse vite. Il s’associe avec un chantier naval qui fabrique des vedettes pour la garde des côtes et l’armée israélienne. Il dessine un ferry de passagers pour la Sierra Leone. Après la construction il part à Freetown pour la mise en service du bateau.

« Le lendemain de mon arrivée c’est la guerre qui éclate. J’étais coincé. »

Avec un pilote Anglais, ils volent un hélicoptère avec l’intention de rejoindre Conakry en Guinée mais une panne les oblige d’atterrir à l’aéroport de Freetown. Dans le chaos et confusion Claude réussit à prendre un vol vers La Côte d’Ivoire.

Le client du ferry est tué et ses biens disparaissent. C’est encore le dépôt de bilan.

Claude a besoin d’argent. Il fait brûler un de ses bateaux pour récupérer l'argent de l’assurance. On le balance, et les assurances porte plainte contre lui. Il s’enfuit vers la Belgique ou il reprendre un bar restaurant au centre-ville de Gand.

Les filles et l’alcool mettent fin à son mariage et à son restaurant. C’est la banale affaire d’un mari mafieux jaloux qui déclenche une investigation de la police. Claude doit prendre la poudre d’escampette.

L’assurance vie

Il retourne en Afrique ou il se lance dans la finance. Il fait des montages financiers pour plusieurs sociétés et il dirige un grand projet d’achat d’une usine. Une banque lui fait confiance mais Claude détourne l’argent de la banque pour acheter une villa de luxe. Les affaires vont mal et un client finira par porter plainte. Claude abandonne tout et retourne en Belgique.

Il est fauché. La seule chose qu’il possède est un contrat d’assurance vie qu’il a souscrit en Afrique du Sud. Il décide de simuler sa mort afin de jouir de l’assurance. L’affaire tourne mal. Sa mère, son frère et ses complices sont arrêtés et mis en garde à vue.

L’ascension

Claude rentre en France et prendre la gestion d’un camping dans l’Isère. À la fin de la saison il rentre en Belgique ou il devient vendeur de produits d’étanchéité. La personnalité antisociale n’étant pas compatible avec le vent, c’est l’échec.

Les bateaux et la mer, il les connaît bien. Il trouve un poste d’ingénieur spécialiste de la propulsion dans une société Finlandaise. On le dépêche sur des chantiers en Hollande, Norvège, Turquie et la Chine pour diriger les travaux sur la construction des bateaux destinés pour l’offshore.

« J’ai fait une grosse erreur qui a coûté cher à la société, il était temps de dire au revoir. »

C’est une société Américaine qui l’embauche pour être responsable technique sur un projet de construction en Chine d’un bateau de forage d’une valeur de 1,5 milliard de dollars. Claude ne fait aucune erreur mais la crise financière de 2008 met fin à ce projet. Il retourne en Belgique.

Fort de son expérience en Chine, Claude est embauché comme superviseur technique sur la construction d’un bateau de forage en Norvège. Ensuite il part pour les champs pétroliers en Angola ou il est directeur technique pour la société nationale de pétrole. Il tombe malade et est contraint de retourner en Europe.

Claude acquiert une solide réputation de manager technique dans les grands projets offshore. Il est embauché par un grand groupe pétrolière pour gérer la construction d’une plateforme offshore en Italie et au Congo. Ensuite c’est encore la direction d’un méga projet de 1,5 milliard de dollars en Chine et la Brésil pour une firme Hollandaise.

Un des leaders mondiaux de l’ingénierie et construction offshore embauche Claude pour diriger le département ingénierie. Patron de plus de quatre cents ingénieurs, il est basé à Dubaï, puis c’est l’Inde et le Mexique.

Claude se met en conseil indépendant d’ingénierie et réalise des projets en Tunisie et Oman et encore un méga projet en Angola.

La déchéance

Quarante ans de stress le rattrapent enfin. C'est la déprime. Claude passe deux ans sous traitement psychiatrique.

« Le moment était venu d’abandonner cette imposture perpétuelle et d’assumer mon passé. »

Dans le cadre de son traitement il écrit un récit de son enfance. Il y prend goût et s’inscrire dans des cours d’écriture. Il transforme les notes en manuscrit qu’il soumet à un cercle d'écrivains qui a immédiatement nommé son manuscrit pour un prix prestigieux - meilleur roman.

« Enfin j’ai trouvé un métier ou je n'ai pas besoin de mentir. »

Son livre, écrit en langue anglaise continue d’avoir des excellentes appréciations.

La version française sortira bientôt.

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