Israël à l'heure de la chasse aux sorcières.

J'ai rédigé cette enquête pour le magazine Causette N°73. Je le publie ici pour lui donner une seconde vie. Il est, je pense, toujours d'actualité.

 

Depuis les attentats de Nice une partie de la classe politique regarde de plus en plus avec intérêt la politique sécuritaire israélienne. Sur place, les tenants d'un autre discours subissent ce qui s'apparente à une véritable chasse aux sorcières. 

Road Block dans la ville d'Hébron © © Yann Levy / Hans Lucas Road Block dans la ville d'Hébron © © Yann Levy / Hans Lucas

 L'été s'est déjà invité aux terrasses de Tel Aviv ce 8 juin 2016. La clientèle du quartier chic de Sarona market est installée en terrasse des cafés. L'ambiance y est détendue, comme à son habitude. Soudainement, deux Palestiniens déguisés en juifs orthodoxes ouvrent le feu sur les consommateurs. La terreur s'installe dans les rues, bilan : 7 blessés et 4 morts. Ces victimes sont à ajouter aux plus de 200 morts (dont l'extrême majorité reste palestinienne) que l'on comptabilise depuis début octobre 2015 en Israël et en Palestine. Aviv Ron Huldaï, maire de Tel Aviv, enclave libérale dans un pays fortement ancré à droite voire à l'extrême droite, ne tarde pas à condamner les attentats mais aussi à pointer ce qu'il considère comme les causes : la politique gouvernementale et l'occupation des territoires palestiniens. Les réactions ne se font pas attendre : levée de bouclier de l’opinion publique, appels à démission, insultes, et puis le mot est finalement lâché : Aviv Ron Huldaï est un traitre. 

Depuis l'opération « bordure protectrice » de l'été 2014, la société israélienne s'est radicalisée. Niva Grunzwieg est militante au sein de l'association Zochrot (« Je me souviens » en hébreu). Elle organise des séminaires autour de ce que les Palestiniens appellent la Nakba (l'exode palestinien de 1948 suite à la guerre d'indépendance israélienne ) : « Comment dit-on Nakba en Hébreu ?» Niva est habituée à la controverse. Ce sujet est hautement tabou en Israël. En parler, raconte-t-elle, soulève tout un tas de réactions. La curiosité bien sûr, mais aussi du rejet et des violences. Depuis deux ans maintenant elle sent une tension permanente grandissante dans la société israélienne. Im Tirtzu (« Si vous le voulez ») est une association de droite soutenue par le gouvernement. Leurs membres collent littéralement aux baskets des militants pacifistes : manifestation devant des conférences, rapports détaillés sur les propos tenus et les sujets abordés, chahutage de séminaires...

C'est cette même organisation qui s'invite régulièrement dans les cours de Nurit Peled-Elhanan, professeure de littérature comparée à l'université hébraïque de Jérusalem. Les militants rédigent régulièrement des courriers demandant son exclusion de l'université, ils ont été jusqu'à diffuser des pamphlets invitant les étudiants à « mieux connaître leur professeure ». Depuis la sortie de son dernier ouvrage, Palestine in Israeli school books consacré aux manuels scolaires israéliens en tant qu'outils de la structuration d'une pensée raciste, l’enseignante dont les recherches ont été saluées dans le monde entier est tenue à l'écart des conférences universitaires et des groupes de travail sur les manuels éducatifs. « Il y a une volonté de stigmatiser, de criminaliser tout ce qui est différent. On ne veut pas enseigner l'esprit critique. Comme on ne peut rien reprocher à mes recherches, que je n'ai rien à craindre pour mon poste, on essaie de faire pression, de m'isoler, de m'ostraciser. » Pour l'universitaire, cette censure a toujours existé « mais c'était plus subtil, moins grossier. Aujourd'hui c'est plus agressif, il n'y a plus de faux semblants. La rupture c'est le patriotisme, Comme il n'y a plus d'adhésion indéfectible au pays, l’inquiétude gagne les plus hautes sphères. »

L'hiver dernier, l'incendie des bureaux du mouvement des droits de l'Homme (B'tselem) a semé la panique chez les militants de gauche. Une nouvelle étape dans les violences semblait être franchie. Niva et ses camarades n'ont pas voulu changer leurs habitudes même si elle reconnaît qu'une certaine prudence est aujourd'hui de mise dans les rues de Tel Aviv : « Je ne suis pas vraiment effrayée pour moi mais cela ne veut pas dire qu'une agression n'arrivera jamais. Depuis l'opération de 2014sur Gaza, quelque chose a changé. Je fais attention. Je ne parle pas de mes activités dans la rue ou dans le bus. Je préfère éviter de prendre des risques surtout si je suis seule. »

Yehauda Shaul fondateur de Breaking the Silence (BTS, une ONG rapportant les témoignages de soldats sur leurs missions dans les territoires occupés) en fait régulièrement les frais. Lui et son association sont au cœur d'une kabbale orchestrée par le gouvernement et se répercutant jusque dans la rue. Yehuda refuse de se laisser intimider. Le regard fixe, il martèle que quoi qu'il se passe ils ne céderont pas aux pressions, de quelque ordre qu’elles soient. L'hiver dernier, tout s'est amplifié. Pendant trois semaines le ministre de la Défense les a accusés en Une de la presse nationale d'être des traitres, des espions à la solde de puissance étrangère, « une campagne médiatique mensongère, infamante » comme le précise le militant. À cela s'ajoute le projet de « lois sur la transparence » visant à divulguer le nom de nos donateurs et tenter de nous faire passer pour une structure étrangère. Et des intimidations et des violences physiques. « Notre bureau ainsi que notre bus ont été plusieurs fois attaqués par les voyous de « the Shadow » (une bande violente liée au rappeur Yoav Eliasi). Je ne parle même pas du harcèlement téléphonique : jusqu'à plus de 24 appels au milieu de la nuit. On m'a poursuivi dans les rues. Des faux profils fleurissent dans les réseaux sociaux ou sur les sites de rencontres. Je suis harcelé par des personnes m'appelant au sujet de voiture que je leur aurais vendu... » La tension est telle que les militants de Breaking the Silence ont même dû engager des agents de sécurité pour certaines de leurs conférences. Les familles des militants ne sont pas en reste, les grands-parents de Julia Novak, directrice exécutive de BTS ont subi du harcèlement téléphonique au milieu de la nuit et des « canulars » allant jusqu'à annoncer la mort de leur petite-fille.

Cette offensive généralisée à l'encontre des associations de gauche est un phénomène nouveau. Pour Nova, la société israélienne se fissure, cette nouvelle figure du traitre, cette fabrication d'un ennemi de l'intérieur est là pour colmater les défauts de la société israélienne. « La guerre servait de ciment, aujourd'hui la figure du Palestinien, du terroriste ne suffit plus, ils ont donc pointé du doigt les militants de gauche mais ça va déborder sur d'autres personnes encore. »

Michel Warschawski, journaliste franco-israélien, fondateur de l'Alternative Information Center considère avec inquiétude ces tensions. Aussi loin qu'il se souvient, les militants anticolonialistes ont toujours été minoritaires mais n'ont jamais eu à subir de telles violences. Pour lui aussi tout s'est accéléré il y a deux ans. Michel n'a jamais eu peur de manifester mais aujourd'hui il considère que ce n'est pas seulement leur liberté d'expression qui est remise en cause mais aussi leur sécurité physique. « Bien sûr il y a toujours eu des tensions, on pouvait nous emprisonner, nous condamner mais jamais nous n’avons eu à subir de telles menaces, c'est une rupture dans l'histoire de ce pays. Être Juif ne nous protège plus de quoi que ce soit. » Lea Tsemel, sa femme, avocate spécialisée dans la défense des Palestiniens a porté plainte après avoir reçu des menaces accompagnées de la photo de ses petits-enfants sur son téléphone mobile. « Les policiers lui ont conseillé de régulièrement vérifier sous sa voiture qu'il n'y ait rien de suspect avant de la démarrer. »

Naomi est une jeune activiste de 27 ans habituée aux manifestations contre le mur en Cisjordanie. Pudique, elle considère que ce que subissent les militants israéliens n'est pas important au regard du quotidien des Palestiniens. « Dans les manifestations les soldats étaient toujours gênés de voir des Israéliens au côté des Palestiniens. Notre présence, notre soutien, permettait une certaine protection des manifestants mais aujourd'hui l'armée n'hésite plus à nous tirer dessus. » Lors d'une manifestation dans les territoires occupés, Naomi a reçu un tir de balle en caoutchouc en pleine tête. « Les soldats ont ensuite essayé de m'interpeller, j'ai réussi à leur échapper. J'ai été prise en charge à l'hôpital de Ramallah, cela m'a évité d'être condamnée car nous n'avons pas le droit d'être dans les territoires. » Paradoxe d'un pays qui autorise la colonisation desdits territoires. Aujourd'hui elle se pose la question de partir : « Mon père est anglais, j'ai un passeport britannique, je suis fatiguée c'est peut-être une solution de facilité de partir mais c'est devenue particulièrement oppressant de vivre ici. »

Hébron, une colombe gît dans les barbelés du mur de séparation entre la colonie israélienne et le quartier palestinien. © © Yann Levy / Hans Lucas Hébron, une colombe gît dans les barbelés du mur de séparation entre la colonie israélienne et le quartier palestinien. © © Yann Levy / Hans Lucas
Ce sentiment est partagé par de nombreux activistes ou même simples citoyens israéliens réclamant leurs passeports européens, Anat, une militante associative travaillant auprès des réfugiés me confirme que beaucoup d'Israéliens font valoir leurs droits à une nationalité européenne ou américaine : « Pour beaucoup d'entre nous il est plus facile de vivre à Berlin ou à Paris qu'en Israël. » Pour Yehuda, cette option est écartée, « je suis un patriote, je me battrai pour que ce pays ne continue pas de s'enfoncer dans la décadence morale dans laquelle l'occupation des territoires nous entraîne ». Nova est plus partagée, « nous ne sommes pas l'ennemi de l'intérieur, nous sommes l'espoir de l'intérieur. J'ai souvent pensé à partir. Israël traverse une période sombre et cela va encore s'assombrir. Il y a quelque chose de mauvais ici mais ça ne peut pas durer. Quand on voit comment cette société s'enfonce dans la violence et la brutalité, ça va dégénérer mais je suis de nature optimiste. À terme si je ne vois pas d'issue, alors je partirai aussi ».

© Yann Levy pour Causette. Reproduction interdite.

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