Denver, membre de Roller Derby Rennes le 21-04-2014 à Metz lors du F8. © Yann Levy / Hans Lucas Denver, membre de Roller Derby Rennes le 21-04-2014 à Metz lors du F8. © Yann Levy / Hans Lucas
 

Le Roller Derby, c'est de prime abord du maquillage, des tatouages, des tenues sexy, des filles qui se bousculent violemment dans une course en roller. Mais au-delà de cette vision, qui à s'y méprendre ressemble à un fantasme masculin hétérocentré, savamment détourné, le Roller Derby, c’est surtout du sport et des valeurs incontournables pour les pratiquantes, une organisation mettant en avant la solidarité, l'autogestion (Do It Yourself), le refus du corps normé, aidant à la prise de conscience de son potentiel et l'affirmation de soi. Le Derby, c'est selon les joueuses un sport permettant à chacune d'entre elles de trouver une place, quel que soit son niveau, son physique et sa disponibilité. 

Encore underground dans l'hexagone, même si nous comptons à ce jour plus de 90 ligues et une Team France, cet héritage des cultures punk-rock et riot girls importé des États-Unis est dans son histoire même une expression de l'émancipation féminine.

Si je voulais expliquer le Roller Derby en quelques lignes, je pourrais écrire que c'est un sport sensationnel, spectaculaire et qu'il est originaire des États-Unis. Apparu il y a 80 ans, il était initialement pratiqué par les hommes, mais depuis son revival dans les années 2000 ce sport est devenu presque exclusivement féminin. Je pourrais aussi raconter que le Roller Derby est une « course contact » jouée en deux mi-temps de 30 minutes pendant lesquelles les joueuses constituent un pack de quatre bloqueuses organisées pour permettre à la jammeuse de passer le mur opposé, quelle que soit l'adversité, et ainsi prendre le lead de la course...

Tout le monde est parti ? C’est sûr que si le Roller Derby était aussi rébarbatif que ce genre de présentation, autant ne pas y consacrer plus de cinq lignes. Ce serait largement suffisant. Mais en réalité, il y a tellement de façons de parler de ce sport, tellement d'angles, d'accroches, d'approches, qu'il m'est impossible d'être exhaustif, de ne pas omettre un aspect pouvant sembler fondamental à certaines et certains.

Des entraînements au Fantastic 8, des aventures d'une licorne sur une aire de repos en passant par les salons de massage de la Brittany Ferries, je vais donc plutôt vous raconter mon expérience au contact de la ligue rennaise « Roller Derby Rennes » et des joueuses de l'équipe A, les Déferlantes. Parce que le Roller Derby est plus qu'une discipline pour celles et ceux qui l'embrassent, c'est une façon de vivre, un quotidien, une expérience de vie qui imprègne ces passionnées au plus profond d'elles-mêmes, une bouffée d'air dans un quotidien asphyxié.

Le Roller Derby fascine, tout le monde veut en parler, des émissions de télé-réalité au journal local. Chacun veut causer de ces nanas fantasmées en tenues ultra-provocatrices et à la réputation sulfureuse. Ça fait baver et couler l'encre, ça raconte régulièrement n'importe quoi ; souvent déçues par les papiers ou les émissions sur le sujet, les filles deviennent méfiantes. Après quelques échanges de mails, je décide donc de prendre le temps de discuter et faire connaissance avec celles qui le souhaitent. Je les retrouve à l'entraînement, dans un gymnase des quartiers sud de Rennes. Le sport est encore marginal en France, beaucoup d'équipes, quel que soit leur niveau et la saison, s'entraînent en extérieur. Les Rennaises se sont débrouillées pour trouver un lieu couvert. L’accueil est timide mais poli. J'observe pendant presque deux heures les exercices des fresh meat* et leurs mésaventures sur les patins. Ça tombe, ça se bouscule, mais ça rigole beaucoup. Ça change des entraînements où les gens se prennent au sérieux. C'est vraiment bon esprit mais, n'en déplaise aux détracteurs, c'est avant tout du sport ; alternatif, pauvre, clandestin en France, mais un sport. Il nécessite de développer une agilité certaine sur les patins, d'avoir de l'endurance, de la technicité et comme tous les sports de contact, d’être capable d'encaisser et de donner. Le Roller Derby est une discipline exigeante, qui requiert de bons appuis pour rester stable sur ses patins dans l'affrontement et de l'explosivité, tant pour les jammeuses que pour les bloqueuses. C'est fun, les filles rigolent, mais pour avoir le droit de jouer un match, c'est du sérieux : il faut obtenir ses MS ou Minimum Skills*, soit une épreuve physique (27 tours de piste en cinq minutes, des tests d'agilité…) et un QCM sur les 40 pages de règles – en anglais – de la WFTDA*. Il ne faut surtout pas minimiser les performances physiques des joueuses. Par exemple, lors de leur match à Oxford, à la seconde mi-temps, les Déferlantes n'étant plus que sept ont dû enchaîner une demi-heure de jeu sans se reposer. Accélérer, bloquer, sauter, freiner, percuter, tomber, se relever et repartir à la guerre, les corps prennent cher ! D'où l'importance de se préparer sérieusement. Certaines équipes se font maintenant accompagner par un masseur ou un ostéopathe, une nécessité pour se remettre d'aplomb après une compétition.

C'est le soir, après l'entraînement, que j'accompagne les Rennaises dans l'antre de la perdition locale, la place Sainte-Anne. C'est la tradition que d'aller boire un verre après le sport, en voilà une belle façon de vivre. Je me retrouve au centre des questions, la discussion s'engage, les pintes de bière défilent et le courant passe, même si je ne comprends rien à leur langage : derby wife, pack, jam, roster, bench coach, clock wise…

Bien qu'étant chaperonné par la Fédération Française de Roller Skating, le Roller Derby n'a pas de moyens propres, pas d'entraîneurs fédéraux, d'argent… Même s'il y a plus de 90 ligues en France et une Team France – sélectionnée pour les championnats du monde à Dallas en décembre 2014 – c'est du « By skaters for skaters », la tendance à roulettes du Do It Yourself punk. Certainement un héritage de la culture Riot Grrrl dont le Roller Derby est en partie issu. Cette notion est fondamentale pour comprendre la relation existante entre les pratiquantes et les pratiquants. Les pionnières, à Rennes comme ailleurs, ont dû tout construire, inventer, chercher et structurer. Gara la Garce, l'une des fondatrices du Roller Derby Rennes, m'explique la genèse : « On voulait faire du sport, on n'avait rien, pas d'entraîneurs, pas de salle, pas d'exercices ni de tutoriels, alors on s'est bougées, on a participé à des boot camps*, on est revenues avec des exercices et on a tout remué pour que la ligue existe. » En pleine émergence, la première équipe est née à Bordeaux en 2009. Nous en sommes encore aux fondations. En construisant le Roller Derby en France, ces femmes importent et créent leur espace, elles inventent et forgent la pratique à leur image. Gara précise : « Pratiquer et m'investir dans ce sport a marqué un tournant dans ma vie. Tu t'aperçois que tu peux être utile, au niveau sportif, pour tes coéquipières, peu importe ton niveau ; ça ne se pratique pas seul, tu es nécessaire à la progression de l’équipe et à la pratique du sport, si tu n'es pas là, tes potes vont pas pouvoir s'entraîner de la même manière, tu es nécessaire à la vie associative, qui finalement construit les à-côtés du Roller Derby, pour qu'on puisse le pratiquer. » Du coup, tout le monde est le bienvenu à partir du moment où la discipline te plaît et que tu souhaites t'investir. À la différence d'un sport collectif plus classique, il n'y a pas de critères préétablis. Pixel Rider en témoigne : « Même si tu n'es pas sportive et que tu veux faire du Derby, tu y trouveras une place ; avec mon mètre cinquante-trois, je n'aurais jamais pu intégrer une équipe de basket. Dans le Roller Derby c'est pas un problème, au contraire j'ai un centre de gravité plus bas que les grandes. » La conséquence directe est visible, les corps des joueuses ne sont pas normés, il y a des physiques très athlétiques, des filles rondes ou maigres, grandes ou petites et cette diversité devient une force dans le jeu. C'est un sport de coopération : une jammeuse ne peut rien faire sans les bloqueuses et inversement. Chacune peut trouver sa place dans l'équipe. Silly Bunny ajoute : « Une fille maigre peut faire autant mal qu'une fille forte, les os pointus, ça fait mal ! » Ce corps, admis ou subi, devient toujours selon Bunny un outil d'affirmation sur le track* et dans la vie, « Je ne m'aimais pas trop, j'étais introvertie, ce sport m'a permis de prendre confiance en moi, en mes capacités. J'ai perdu 10 kg, j'ai même des nouveaux muscles.De toute façon, maintenant j'assume mon corps, je sais ce que je peux faire avec ! » Dans les faits, ça se confirme. À Oxford, les Déferlantes ont affronté les bien nommées Big Bucks High Rollers. La plus balèze des Bretonnes faisait office de petite fille en comparaison de la grande majorité des Anglaises. Lorsque ces dernières aux « magnifiques » leggings noir et vert fluo sont arrivées sur le track, plus d'une Déferlante a commencé à s'inquiéter ; à la moindre prise en sandwich, elles savaient qu'elles risquaient de prendre cher et de voltiger. C'est un peu comme si à l'UFC on faisait combattre Minotauro contre José Aldo : a priori un massacre assuré. Pourtant, le match s'est déroulé tout autrement, un pur moment de magie. Touchées par la grâce, nos joueuses ont misé sur l'agilité, l'endurance et la vitesse contre le physique. Elles ont mené l'intégralité du match et gagné de plus de 80 points. Le secret de cette réussite : le mental, le plaisir, la complicité, la diversité et la complémentarité du jeu.

C'est ce rapport au corps qui permet à unefresh meat de pouvoir intégrer une ligue. Quel que soit son physique, ses capacités ou son expérience, elle est la bienvenue. La plupart des débutantes n'ont jamais, à défaut d'être sportives, chaussé les quads (les rollers utilisés en Derby). Elles découvrent leur potentiel avec la dynamique collective, se mettent à faire des squats et des abdos, courir au moins une demi-heure et affirment leur caractère par l’agressivité du jeu. Qu'importe si des bas du front considèrent le Roller Derby comme un simple spectacle sensationnel, pour les filles c'est surtout un outil de transformation, d’acceptation et d'affirmation de leur corps et de leur esprit.

Contrairement aux idées reçues, les joueuses de Roller Derby ne sont pas une bande de « punk lesbiennes » ou je ne sais quels autres clichés. L'équipe de Rennes est éclectique, les filles ont entre 18 et 39 ans, professeure d'université, étudiante, chômeuse ou encore actrice, sans compter deux joueuses en pause pour cause de maternité... Certaines sont sportives et ne sont présentes que pour cet aspect, d'autres pour le fun. Comme le souligne Nasty Nurse, entraîneuse des fresh, « d’autres recherchent le côté sport de contact. Parfois se manifeste l’envie de s’affirmer au travers d’un sport dans lequel il ne faut pas avoir froid aux yeux. Certaines viendront pour la vie associative, se faire des amis. Ou encore parce qu’elles ont déjà exploré de nombreuses disciplines dans le roller, des passionnées de la roulette que le Derby intrigue, un nouveau challenge. D’autres pour la compétition, d’autres pour la culture rock’n’roll qui entoure ce sport, pour le fun et j’en passe. Parfois pour toutes ces raisons réunies. C’est la richesse de ce sport et la diversité des gens qui le pratiquent qui pour moi font que chacun(e) peut y trouver sa place. Il y a de la place pour la différence dans le Derby, elle est même indispensable. » Difficile donc de faire correspondre tous ces profils « off skates » aux stéréotypes que certains continuent de coller aux joueuses. Bien sûr il y a un folklore : le maquillage, les pseudonymes, et, même si elles tendent à disparaître, les tenues « bas résille-soutif pigeonnant ». Mais cela participe davantage à une affirmation exacerbée des stigmates supposés de la féminité, une féminité exagérée, volontairement provocatrice, une revendication du droit à disposer de son corps qu'il corresponde ou non aux normes esthétiques. Beaucoup de témoignages de joueuses expliquent qu'en surjouant ces clichés dans un environnement inattendu, elles cassent le sexisme pouvant y être associé, une réappropriation par l'excès. Pour Denver Danger, c'est un peu la cerise sur le gâteau : « Un sport collectif, rock'n'roll et en représentation, j'ai foncé direct ! C'est un sport de fille où l'on peut sortir des sentiers battus, avoir une légitimité à taper, se défouler et être agressive sans avoir à subir des remarques sexistes du style “tu fais du rugby t'es un garçon manqué”. »

L'éducation genrée favorise les activités calmes pour les filles ; l'effort sportif, la douleur et l'affirmation de son potentiel physique en sont exclus. C'est le contraire pour les garçons : on favorise l'apprentissage et la maîtrise du risque, l'affirmation de sa force, de son corps, de sa « virilité ». Le Roller Derby tend à remettre les pendules à l'heure. Dans les vestiaires, sur les réseaux sociaux, les joueuses exhibent leurs blessures de guerre comme autant de victoires sur leur corps. Denver confie : « Je me rends compte qu'une fois sur le track, dans l'adrénaline du jam, je n'ai plus peur de me blesser. » Certaines sportives pensent notamment que les tactiques de blocage sont optimisées pour l'utilisation des hanches et des fesses plutôt que des épaules, en clair pour les filles.

 

De Rennes à la Lorraine en passant par l'Angleterre.

Qui dit Do It Yourself sous-entend « débrouille-toi par toi-même ». L'autogestion de l'association Roller Derby Rennes représente un investissement au quotidien pour permettre aux joueuses de vivre leur passion. La ligue rennaise prend en charge une grande partie des déplacements, à l'exception des hébergements.

Des soirées de soutien, du merchandising, de la vente de gâteaux… tout est bon pour limiter les frais. Il y a aussi la solidarité de la « Derby Family », une communauté internationale. À Oxford, nous étions logés chez les joueuses, ces mêmes joueuses qui se sont bagarrées et blessées quelques heures plus tôt. Gara explique : « On se la met tellement sur le track qu'en dehors on se respecte, on n'est pas toutes copines mais on respecte nos adversaires. » Et Bunny de préciser : « Venant de Paris, je ne connaissais personne à Rennes. Avec le Derby, je me suis vite fait des copines. Partout où tu vas dans le monde, du moment qu’il y a une équipe de Derby, tu sais que tu es la bienvenue. »

Pour se déplacer c'est la même débrouille, et chaque match devient par là même une aventure avec ses délires, ses galères et ses souvenirs. Pour jouer en Angleterre et limiter les frais, nous avons pris les voitures de Rennes à Caen, le ferry jusque Portsmouth, le train jusqu'à Oxford et enfin le bus jusqu'au gymnase. Au final, nous aurons passé plus de temps dans les transports que sur place. Même histoire pour Metz. Lorsque j'ai vu le vieux bus – du genre véhicule quasi préhistorique – qui nous attendait sur le parking, j'ai angoissé. Je n'ai pas pu m'empêcher de penser que le voyage allait être long, pénible, inconfortable, un truc du genre « le siège qui fait mal aux fesses et les genoux du voisin de derrière qui te perforent le dos... » En fait c'était mortel, le chauffeur est un ami de la joueuse Racaille la Rouge et de l'Amiral van Dal, le benchcoach* : « C'était le chauffeur des invités de notre mariage. Comme il a su gérer leur alcoolémie, on était sûrs qu'avec les filles ça se passerait bien, et puis il est fan du Roller Derby, il nous a fait un bon prix. » Un Rennes-Metz à 70 euros par personne, c'est effectivement imbattable. Et comme dans le Derby on peut être d'une autre équipe mais être amis, des Derby girls de Nantes et Vannes ont profité du voyage.

Sur la route de Metz, Bunny, affublée de son cosplay de licorne, a profité de l'arrêt pour parader dans la station-service sous les regards incrédules des clients. Sarace la Menace lui colle au train, elle réalise le bêtisier de l'expédition. Pendant ce temps, Sassoue Mission essaie le masque de diablotin qu'elle vient de finir de se confectionner à partir d'une manche de T-shirt. Certaines filles picolent pendant que d'autres se font les ongles. Nasty, notre infirmière a bossait la nuit précédente et essaye de dormir entre les sièges… Pour Oxford, ce n'était pas mieux, on a failli perdre le coach à l'immigration, ses papiers n'étaient plus en règle. Dans le train, ce fut privatisation des wagons. Sur le bateau du retour, Julien, l'ostéo de l'équipe, a sorti sa table de massage dans un salon collectif ; les filles se sont mises à sécher leurs équipements sur les sièges, ça empestait toute la cabine. Alors que les massages commençaient, le haut-parleur annonçait « On demande un responsable Roller Derby Rennes au point information. » Pixel s’est rendue aux nouvelles : « Vous ne pouvez pas vous faire manipuler en public, ça heurte la pudeur de certains passagers »... Résultat des courses, fin des massages. Gara fera un baroud d'honneur et provoquera une dernière fois le plaignant, un vieil Anglais en lui exhibant son soutif...

Girls just want to have fun

Ces déplacements collectifs sont une véritable opportunité pour passer de bons moments de rigolade sur les patins comme en dehors de la compétition. Elles sont unanimes, elles sont là pour se faire plaisir, s'amuser. Et faire du sport, bien sûr, mais leur moteur reste avant tout de prendre leur pied.

C'est ce qui s'est confirmé à Metz. Malgré un début de compétition loupé lors du Fantastic 8 – l'équivalent du championnat de France –, les filles ont assuré dès lors qu’elles ont eu du plaisir dans le jeu. Dans les vestiaires, l'ambiance s'est détendue, est passée à la déconnade, et ça enchaînait les conneries avec en meneuses de troupe Suce Mon Pec et Silly Bunny. On a organisé une séance de portraits dans les douches ; boostées à la compote de pommes, les filles ont rejoint le track en poussant leur cri de guerre « la mort aux dents ». Pixel : « De toute façon, depuis notre défaite contre Gand (Belgique), on est tombées tellement bas dans le classement européen qu'on fait figure d'outsiders. » Mais les filles ont la fierté du beau jeu, de l'adversité, l'état d'esprit est clair : elles préfèrent une belle défaite à une victoire sans intérêt. Pixel confirme : « Je m'en fous du classement, qu'on gagne ou qu’on perde, ce qui compte c'est que l'on se fasse plaisir. » Et se faire plaisir ça commence par s'amuser, dire et faire des conneries. À l'entrée de la salle, elles se mettent à danser en attendant d'entrer, clairement ce n'est plus la même ambiance que la veille. La pression de la compétition est retombée, je retrouve les filles avec qui j'ai traîné dans les bars au début du reportage, celles qui dans la même soirée sont capables de faire des concours de chaise, la cigarette aux lèvres et la pinte de bière à la main. Ces mêmes filles qui défient la clientèle du bar au bras de fer...

Résultat, au premier coup de sifflet le ton est donné, les Déferlantes ouvrent le score. Les RDMC (Metz) prennent cher en début de match. Les Rennaises, en qualité d'outsiders, mettent la pression à l'une des meilleures équipes de France. Le jeu est extrêmement tendu toute la première mi-temps. Au final, dixit Denver, « ce match fut battant et palpitant.On leur a tenu tête, on avait la foi, on a perdu au score mais on a gagné au jeu. » Le reste du tournoi sera du même acabit. Les Déferlantes reprennent l'avantage sur les Lutèce qui se feront mener toute la partie. L'ambiance sur le bench* est électrique, Sassoue Mission et l'Amiral ne tiennent pas en place, les joueuses en attente d'être alignées sur le prochain jam hurlent. Dans les gradins, les équipes bretonnes soutiennent et s'époumonent, c'est le feu !!! Dans le vestiaire c'est la fête, le moral et la confiance sont au top, opération « cœur cœur licorne », ce qui se traduirait par « câlins, bisous, bisous, câlins », ça n'arrête pas !

À Oxford ce sera la même. Une équipe, pour jouer correctement, doit aligner 14 filles. Les Françaises ne sont venues qu'à neuf. Les Big Bucks High Rollers, soit la soixante-neuvième équipe européenne, étaient, elles, au complet. Qu'importe, les Déferlantes les ont dominées : 202 à 125. Même si elles ont perdu le match suivant face à Oxford 176 à 155, elles ont dominé les deux mi-temps. Pixel résume l'état d'esprit de l'équipe : « On a fini à sept, on n'a quasiment pas dormi, Velvet et moi sommes blessées, on a perdu au score, mais on a gagné au jeu. » Le public s'était déplacé en famille et en a eu pour son argent.

En France, le public est certes encore confidentiel, surtout si l'on compare avec les États-Unis où les matchs attirent plusieurs centaines de spectateurs. Cependant, de plus en plus de connaisseurs se déplacent et certaines équipes ont leur fan club avec des pancartes à la gloire des joueuses. Il n'est pas rare, comme je l'ai déjà mentionné, de voir des équipes se soutenir mutuellement.

 

Mais les mecs dans tout ça ?

Pixel Rider analyse le public masculin en ces termes : « Quand c’est des filles, on regarde un spectacle ; quand c’est des gars, on regarde le jeu. Le public au début vient pour le show mais il reste pour le sport. »

Concernant leur place dans le Roller Derby, c'est un peu plus compliqué, voire paradoxal. Le Roller Derby a cette particularité historique d'être devenu un sport féminin par défaut. A contrario des autres sports, il se décline au masculin et précision est faite lorsque l'on parle d'une équipe de mecs.

Lorsque les Texanes, au début des années 2000, ont relancé le sport en se le réappropriant, elles ont de fait posé un acte féministe. Mais cela ne fait pas du Roller Derby une activité féministe en soit. Il n'est pas rare de voir des ligues où les filles donnent tout pouvoir à un coach, voire développent une iconographie à forte domination masculine, où le mec apparaît en position centrale, entouré de ses joueuses. Lors du Fantastic 8, les critiques ont fusé de toutes parts à l’encontre de l'équipe des HDG. Leur coach voulait aligner sur le roster* une joueuse, en dehors des règles du tournoi. Coup de force loupé, l'équipe a refusé de venir et fut déclarée forfait. Des joueuses de différentes équipes discutent et regrettent cette situation : « C'est dommage pour les filles, on a rien contre elles mais leur coach a abusé, elles n'auraient pas dû le suivre, c'est pas aux mecs de décider pour nous. »

À Rennes, les rôles sont répartis différemment ; les entraînements sont assurés par les filles elles-mêmes. L'Amiral n'assure le coaching que pour les matchs.

Lorsque l'équipe masculine, « les Bonhommes », s'est créée, les filles ont souhaité qu'ils aient leur propre structure. Ce n'est pas tant par féminisme. Pixel Rider, la coprésidente de l'association s'explique : « Quand les gars ont voulu monter leur équipe nous n'avions rien contre, mais on leur a dit de se débrouiller par eux-mêmes. On s'est battues pour avoir ce que l'on a, ce n'est pas pour que d'autres puissent en profiter sans rien faire. » Dans les faits, garçons et filles ont donc deux associations différentes mais travaillent plutôt ensemble, preuve en est, Nasty entraîne les Bonhommes et ces derniers filent un coup de main au Roller Derby Rennes. Il existe même une équipe mixte réunissant les deux associations pour les matchs de co-ed*.

Cependant la question n'est pas tranchée tant au niveau national qu'international, des tensions peuvent exister, Bunny et Gara déplorent cette situation : « Maintenant, des équipes masculines arrivent et certaines personnes ne les acceptent pas. Je trouve ça dommage, sans certains mecs, le Derby n'aurait pas évolué comme il a évolué, nous étions contentes de les trouver à l'époque où aucune fille ne voulait faire coach ou arbitre. » En fait il faut considérer que le Roller Derby n'échappe pas à la société, qu'il fait partie de la société, avec ses systèmes de reproductions et ses paradoxes. Mais le Roller Derby est avant tout un espace féminin. Les hommes y sont invités et la parole des femmes y est souveraine. Une expérience sociale et sportive positive, en rupture avec les normes, permettant à chacune de se réaliser en apprenant à s'accepter telle qu'elle est !

La revue AAARG!

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