Grecs plus ultras

Dans cette Grèce qu’on nous présente désormais comme un Afghanistan européen, la vie des ultras est forcément un peu plus compliquée qu’ailleurs. Plongée dans un monde écartelé entre rivalités ancestrales et volonté de s’unir, répression policière et prise de conscience politique.

 Ce reportage est l'un de mes tout premiers articles. Il a été publié dans le hors-série "Supporters" de So Foot en 2012.

Violence urbaine, manifestations, grèves générales, bagarres à coups de couteau, manifestants tués par la police, émeutes, cocktails Molotov… Dans cette Grèce qu’on nous présente désormais comme un Afghanistan européen, la vie des ultras est forcément un peu plus compliquée qu’ailleurs. Plongée dans un monde écartelé entre rivalités ancestrales et volonté de s’unir, répression policière et prise de conscience politique. – Par Yann Levy et Léo Kékéménis, à Athènes / Photos : Yann Levy et RFU

Des supporters en tribune lors d'un match de Water Polo en 2011 à Athènes. © Yann Levy Des supporters en tribune lors d'un match de Water Polo en 2011 à Athènes. © Yann Levy

C’est Costa, pull jacquard Fred Perry et écharpe du Panathinaïkos (PAO) autour du cou, qui a fixé le rencard. Un parking, un soir de match. Uniformes kaki, lacrymos attachés à la ceinture et boucliers serrés bien fort le long du corps, les flics tiennent l’entrée du stade. En face d’eux, écharpes et T-shirts de rigueur, les supporters du PAO. Fouille sommaire, ambiance tendue. “Faites gaffe, ils ont envie d’en découdre”, souffle Giorgios, en désignant les forces antiémeutes. Une fois dans l’enceinte, les supporters déroulent pourtant comme s’ils étaient chez eux. Les joints tournent, les bières se vident. Le kapo donne le ton au rythme du tambour. Sur l’air d’un chant traditionnel grec, la tribune s’enflamme : “Mes parents me voulaient docteur ou avocat mais depuis ma naissance je suis supporter du Pana ! Au coup de sifflet final, alors que les joueurs du PAO contestent une décision de l’arbitre, la Gate 13, le mythique groupe de supporters du Pana, devient folle. Crachats, jets de projectiles et pour finir tentative d’envahissement de la… piscine. Car la scène ne se déroule pas dans un stade de football, mais bel et bien autour du bassin olympique d’Athènes, en marge du match de water-polo PAO-Olympiakos. Un derby que tout le monde ici prend au sérieux. “En Grèce, quand tu es supporter, tu n’es pas supporter d’une équipe de football, tu supportes un club, une couleur”, glisse un fan. Chose improbable dans la plupart des autres pays de foot, les ultras grecs se déplacent pour les matchs de chacune des sections féminines et masculines de basket, hand, volley de leur club. Et, donc, de water-polo. Au total, il est courant qu’un supporter passe cinq soirs sur sept en tribune. Un jour, des fans de l’AEK se sont même déplacés jusqu’en Bulgarie pour encourager leur équipe d’escrime. Pas difficile d’imaginer la mine ahurie de l’équipe receveuse…

“On emmerde l’équipe nationale, il n’y a que l’AEK”

Vendredi soir, c’est handball. Autre sport, autre salle, autre équipe. L’AEK affronte Panelinios. Le club n’a plus de stade. Victime d’un tremblement de terre survenu il y a une dizaine d’années, l’enceinte n’a jamais été reconstruite, sans qu’on sache où est passé l’argent de l’assurance. Depuis, l’AEK est locataire de la ville d'Athènes. Les Originals 21, le principal groupe de supporters du club dont un pochoir “On emmerde l’équipe nationale, il n'y a que l'AEK” décore un mur de la célèbre université de polytechnique de la capitale grecque —, arrivent groupés. Là encore, l’ambiance est tendue. Les abords de la salle sont surveillés par des ultras aux visages masqués. Il faut dire qu’une violente bagarre a opposé quelques jours plus tôt certains O. 21 à des supporters du PAO. La confrontation s’est finie avec seize blessés, dont au moins un à coups de couteau. Depuis, les Originals sont sur le qui-vive. Ils redoutent un match retour. “D’habitude, nous sommes moins nombreux. Là, beaucoup de supporters sont venus renforcer le groupe au cas où il devrait y avoir des problèmes”, confirme l’un d’eux, prénommé Christos. Finalement, aucun incident ne sera à signaler. Ni avant le match, ni pendant, ni après, malgré une sortie sous haute tension. Disposés en cortège groupé afin de parer toute attaque surprise, une éventualité rendue possible par la proximité d’un parc plongé dans l’obscurité, les O.21 s’en vont sous un éclairage urbain aléatoire, les cache-cols en place, et sous la vigilance des forces antiémeutes.

Bien qu’elles soient apparues au cours de la décennie 90, les tensions entre groupes de supporters ont pris une ampleur sans précédent lors de ces cinq dernières années en Grèce. Surtout à Athènes, où cohabitent les trois grands clubs du pays – Panathinaïkos, AEK et Olympiakos. Nul besoin de traîner dans les virages pour s’apercevoir que la ville vit au rythme des rivalités entre les supporters des différentes équipes : il suffit de scruter les murs et les panneaux de signalisation de la capitale, griffés de graffitis, tags, stickers et autres pochoirs aux noms des Originals 21, des Gates 13 ou des Gates 7. Et c’est peu dire que l’installation du nouveau local du PAO à quelques centaines de mètres du local historique des O.21 ne fait rien pour arranger les choses. De plus en plus, les incidents se multiplient. John, 31 ans, kapo de la Gate 13, en sait quelque chose. “La situation athénienne est très compliquée, on se croise régulièrement dans les rues, on doit vivre par zone, on se ghettoïse”, explique-t-il. Selon celui que l’on surnomme “L’Anglais”, la situation s’est considérablement “aggravée” au fil des années : “Il y a eu trois morts en deux ans”, comptabilise-t-il. “L’Anglais” fréquente les tribunes depuis l’âge de 11 ans, son père et son oncle depuis 60 ans. À l’écouter, l’augmentation de la violence au stade serait fortement liée à la fameuse crise qui secoue le pays. “Le stade, ça doit être un moment de fête et d’unité, un moment fraternel et agréable. Mais dehors, dans la rue, c’est la merde, la rage et la haine. Pour un jeune de 14 ans qui n’a connu que la misère depuis qu’il va au stade, dépasser ces rivalités primaires, avoir une réflexion plus globale sur la situation, c’est très difficile. Il faut que ça change”, constate-t-il.

“Maintenant, ça joue du couteau et du flingue dans la rue”

Et de fait, cela pourrait bien changer. Car les différents kops se côtoient désormais dans les cortèges de manifestations qui agitent la Grèce depuis maintenant trois ans. Une façon, notamment, de protester contre la multiplication des peines de prison qui leur tombent régulièrement dessus pour détention de fumigènes ou d'objets contondants. Mais pas seulement. “Nous n’appelons pas à manifester, il n’y a pas de mots d’ordre de la tribune. Mais nous descendons spontanément, on se croise”, pointe John. La contestation sociale est-elle devenue plus forte en Grèce que les rivalités entre ultras ? Plusieurs signes laissent à le penser. Il y a deux mois, suite à une grève de deux jours, les Gate 13 ont ainsi sorti une banderole défiant les flics et l’État. L’arbitre a stoppé le match. À la fin de la rencontre, les forces antiémeutes ont chargé à 150 contre 45. Les matchs suivant, tous les groupes ultras ont sorti des banderoles de solidarité. Cette unité avait déjà été constatée lors de la mort du jeune Alexis, tué par un tir policier en décembre 2008. À l’exception des supporters de l’Olympiakos, les supporters de toutes les tribunes avaient déployé des calicots à son image. Parmi ceux-ci, ceux de Peristeri, une ville de la proche banlieue d’Athènes. Dans ce coin de la Grèce, où “des joueurs ont payé de leur vie la lutte contre l’occupation nazie pendant la Seconde Guerre mondiale”, comme le pose Gianis, le kapo des ultras locaux (les Fentagin), la répression s’est accélérée depuis la mort d’Alexis et la participation des supporters de foot aux manifestations contre le gouvernement. “Parce que nous descendons régulièrement dans la rue au côté des manifestants, les fouilles du local sont devenues fréquentes. Ils pensent quoi ? Qu’on prépare des cocktails Molotov entre le bar et le baby-foot ?”, s’indigne le kapo, pour qui la situation n’est guère plus brillante au stade : “ Ils ont installé des tourniquets, des caméras et des billets électroniques en croyant résoudre le problème. Mais ils ont simplement sorti la violence du stade, et n’ont fait que l’amplifier. Maintenant, ça joue du couteau et du flingue dans la rue… On s’entre-tue, c’est une tragédie.” En vérité, cela fait huit ans et l’interdiction faite aux ultras de se déplacer que les supporters grecs sympathisent sur la haine du pouvoir. Pour parer l’interdit, certains n’ont ainsi pas hésité à acheter des tickets pour leurs opposants.

“Des bêtes justes bonnes à casser du flic”

C’est dans cette optique que s’est créée il y a quatre ans le Radical Fan United (RFU). À la source de cette association qui réunit aujourd’hui neuf groupes différents de supporters, le décès d’un supporter du PAO en demi-finale de la coupe de Grèce 2007 de basket féminin. Comme souvent chez les ultras, l’association est très remontée contre les journalistes : “Lorsque les tribunes ont sorti des banderoles antigouvernementales, les médias nous ont traités comme des idiots incapables de s’exprimer politiquement. En fait, il leur est impossible de comprendre nos slogans parce qu’ils sont incapables de comprendre notre façon de vivre. Les médias perçoivent les ultras comme des attractions, des bêtes justes bonnes à casser du flic et s’entre-tuer”, disent-ils, installés dans leur local situé au milieu du quartier contestataire d’Exarchia. Et de fait, il faut bien plusieurs dizaines de minutes et de bières pour les convaincre de parler. Lassé de la violence et de la désinformation médiatique, le RFU s’est d’ailleurs doté pour communiquer d’un blog et d’un journal, Humba. Ce dernier est distribué dans 11 villes et 15 tribunes. Mais surtout, l’association a organisé depuis l’été 2009 trois festivals de supporters. “Chacun vient avec ses couleurs : casquettes, écharpes, banderoles… On organise des concerts, des débats, des projections de films et bien évidemment des matchs de baskets et de foot. Tout se passe bien, chacun peut constater que la coexistence n’est pas si difficile. On réalise ce qui nous semblait inconcevable il y a quelques années”, s’enthousiasment ses responsables, qui ont aussi participé à l’antifa tournament organisé par les ultras de Sankt Pauli et aux mondiaux antiracistes qui réunissent des ultras chaque année en Italie. L’année dernière, des membres du collectif se sont rendus dans six villes pour développer leur réseau et“promouvoir la collectivisation des différents points de vue des supporters exprimés dans les stades et dans la rue.” Néanmoins, tout n’est pas si facile. “Ce n’est pas simple de créer un groupe de soutien juridique pour des supporters. On peut discuter longtemps pour savoir ce que l’on doit défendre ou pas. Est-ce la même chose de défendre un gars pour port de fumigène et un autre pour détention de Kalachnikov?”, interrogent-ils. Comme nombre de supporters grecs, les membres du RFU sont touchés par la situation de déliquescence sociale qui s’est emparée de la Grèce. “Les supporters et a fortiori les ultras ne sont pas des imbéciles apolitiques. Nos intérêts ne sont pas différents de ceux qui organisent des concerts. L’unité des tribunes et du peuple fait peur. Au fond, nous avons par nos actions un peu contribué à la démission du Premier ministre”. Et ce n’est peut-être pas fini.

Pour SO FOOT- Publié dans le HS Supporters de 2012. Tous propos recueillis par YL et LK

 

 

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