London Calling

Sur les bords de l’autoroute, quand on s’éloigne de Calais, un panneau nous annonce « Pas-de-Calais, le département accueille le monde ». Ironie du sort, tragédie moderne, Calais n’accueille pas le monde, c’est l’humanité qui échoue sur ses bords de mer. Le bidonville est né de la volonté politique de rendre invisibles les réfugiés, de les sortir des rues de la ville...

Article publié dans le magazine AAARG! du mois d'avril 2016.

Février 2016, un migrant attends à l'entrée de la Jungle un appel téléphonique. © Yann Levy / Hans Lucas Février 2016, un migrant attends à l'entrée de la Jungle un appel téléphonique. © Yann Levy / Hans Lucas

Sur les bords de l’autoroute, quand on s’éloigne de Calais, un panneau nous annonce « Pas-de-Calais, le département accueille le monde ». Ironie du sort, tragédie moderne, Calais n’accueille pas le monde, c’est l’humanité qui échoue sur ses bords de mer. Le bidonville est né de la volonté politique de rendre invisibles les réfugiés, de les sortir des rues de la ville. Dans la plus crasse des manipulations populistes, les élus municipaux ont installé des milliers de personnes en zone industrielle, à quelques centaines de mètres des portes de l’Angleterre, sur une ancienne décharge municipale donnant naissance au plus grand bidonville d’Europe, mettant en lumière l’échec de vingt-cinq ans de politiques européennes migratoires. Que l’on ne s’y trompe pas, la Jungle de Calais n’est pas le problème, la Jungle de Calais n’est que la caisse de résonance d’un monde embrasé où l’inhumanité s’est faite norme.

De la forêt au bidonville

Un bénévole me prévient : « Tu verras quand tu vas y arriver, le pire c’est l’odeur, l’odeur des poubelles. Même si depuis quelque temps une asso a pris en charge le ramassage des déchets. » Le camp de réfugiés s’urbanise, s’organise avec l’aide des centaines de bénévoles venus des quatre coins de l’Europe. Situé en pleine zone industrielle, le paysage est devenu apocalyptique. Les rues et chemins se sont dessinés, les derniers arbres ont été rasés par les exilés pour se chauffer ou par les autorités pour créer une bande de confinement autour du camp. Quand la terre n’est pas gelée, le sol est boueux et partout des déchets jonchent le sol. Malgré ses obligations, la ville n’a jamais procédé au ramassage des ordures, c’est ACTED, une association, qui s’y emploie depuis peu. Ces personnes ne se sont pas retrouvées là par hasard, éparpillées dans la ville : la mairie a décidé de les installer dans cette zone industrielle, à l’opposé d’ Eurotunnel mais à quelques centaines de mètres du port, aux abords d’une sortie d’autoroute. Nous ne sommes plus dans des squats ou des campements de fortune mais bien dans une petite ville qui tente de se structurer avec ses services, ses commerces, ses zones d’habitations, ses restaurants, son théâtre… Alexandra, salariée de l’Auberge des Migrants depuis septembre 2015 confirme : « Le camp est devenu une vraie ville, un lieu de vie. Ce que je n’imaginais pas au début. On est passé d’une zone de transit à une zone d’habitations du fait de l’impossibilité de passer. Il faut comprendre que de Calais on voit les côtes anglaises. C’est une frustration incroyable. Nous sommes à 30 km de l’Angleterre et il est impossible de passer. Le seul moyen de demander l’asile en Angleterre c’est d’aller en Angleterre. Il n’y a pas possibilité de demander l’asile en Angleterre depuis la France. »

La sécurisation de la frontière a rendu quasi impossible le passage vers le Royaume-Uni. Depuis Calais, on peut en apercevoir les côtes par beau temps, sa frontière sur le port est à quelques centaines de mètres, sans parler des 1,8 millions de camions rejoignant l’Angleterre chaque année.

Leïla, 30 ans, infirmière, intervient depuis un mois dans le camp de réfugiés. Elle mesure les conséquences de cette frustration : « Beaucoup de migrants sont perdus. Les nouveaux arrivants pensent pouvoir passer. Quand tu leur dis “à demain”, ils te répondent “non, demain je serai en Angleterre”. Au bout de quelques jours, ils ouvrent les yeux et se rendent compte que les 6 000 personnes autour d’eux sont dans la même situation, la même attente et le même échec. Même si quelques-uns peuvent exceptionnellement y arriver, cette prise de conscience amène à une perte d’espoir, au sentiment d’être bloqué sans savoir où aller ni quoi faire. Ils ne peuvent plus faire machine arrière. Ils sont en errance dans cette espèce de no man’s land qu’est cette jungle. Ils sont perdus, ils sont partis de chez eux avec l’espoir d’une nouvelle vie et découvrent que l’Europe n’est pas une terre merveilleuse. La prise de conscience de la réalité est dure, violente. Beaucoup de migrants nous confient qu’à force d’être là ils deviennent fous. »

Ce rêve d’une Europe accueillante, riche et pacifiée est entretenu par le mythe de la réussite du passage : comment avouer à ses proches, dont certains ont gagé leurs terres auprès des passeurs, qu’au bout du voyage il n’y a rien que le rejet et l’échec ? La réussite du passage est une obsession quotidienne.

 

Ramhajan, la petite trentaine, afghan, a fui les Talibans pour le rêve anglais. Il lui a fallu environ deux ans pour rejoindre Calais. Plutôt taciturne, préférant l’action aux longues discussions, il accepte de me parler si je lui file un coup de main pour trier deux tonnes de bananes à destination des réfugiés. C’est sous une pluie fine et glacée que je l’aide à vider son camion et trier les caisses. Salarié de l’Auberge des Migrants, il a renoncé assez vite à rejoindre l’Angleterre, dès sa première tentative. « J’ai compris que c’était quasi impossible, trop dangereux, je me suis blessé en tentant de monter dans un camion, j’ai décidé de demander l’asile en France. » L’homme ne manque pas de ressources, il lui en a fallu pour survivre à son périple : « Quand je suis arrivé en Turquie, ils m’ont jeté en prison avec les autres migrants. Comme je n’avais pas d’argent pour payer mon billet d’avion, ils m’ont lâché à la frontière irakienne, je me suis fait voler le peu qu’il me restait dans les montagnes du Kurdistan. » Ramhajan réussit à rentrer à nouveau en Turquie où il travaille clandestinement le temps d’économiser le prix du passeur. En route pour l’Europe, il n’est pas au bout de ses peines. « J’étais sur un bateau pneumatique orange, on était au large de l’Italie, un migrant a paniqué. Il craignait que les garde-côtes nous repèrent et a crevé l’embarcadère à plusieurs centaines de mètres du rivage. On a dû nager, on était habillés, j’ai traîné une personne qui n’arrivait plus à nager jusqu’à la plage, c’était dur… » En France, il échoue lui aussi à Calais, mais doit continuer à vivre dans la clandestinité pour faire oublier son enregistrement en Italie et ainsi pouvoir à nouveau s’enregistrer comme demandeur d’asile en France (depuis les accords de Dublin une personne ne peut demander l’asile que dans le pays d’entrée). Aujourd’hui, il est marié à une Française et père d’une petite fille et aide comme il peut les exilés, ne comptant pas ses heures. « Le mot jungle, ça vient du pachtoune, ça veut dire forêt, en utilisant ce mot pour désigner les bois dans lesquels on se cachait. Maintenant ça n’a plus rien à voir, regarde, on nous traite comme des animaux. Je suis musulman, je suis croyant, l’argent ça ne compte pas, on doit partager, si j’ai aujourd’hui, je donne, demain si je n’ai pas quelqu’un me donnera, c’est comme ça, c’est la vie. »

A-delà de l’aspect psychologique, les risques sanitaires liés à l’extrême précarité et l’insalubrité des lieux sont bien réels. Leïla nous explique qu’ils sont confrontés à une épidémie de gale, il pourrait y avoir aussi, outre les pathologies hivernales, des risques de rougeole, varicelle et tuberculose…

Un salarié de MSF (Médecins Sans Frontières) soucieux de rester anonyme confirme l’incapacité des structures officielles à appréhender l’ampleur du problème. Normalement c’est Médecins du Monde qui intervient en France mais MSF a dû se saisir du problème. Ce n’est pas du goût des autorités. « Le gouvernement veut virer tout le monde. S'ils ne gardent que les 2000 migrants hébergés dans les deux centres officiels, notre présence n’est plus justifiée. Les bénévoles n’ont plus rien à faire ici. Comme ça, le gouvernement reprend la main et il n’y a plus de bruit. De la même manière, les autorités font pression sur la Permanence d’accès aux soins de santé (PASS) pour reprendre la gestion du dispensaire MSF. Dégager la Jungle, c’est aussi dégager toutes ses assos et ses ONG qui témoignent de ce qui se passe au quotidien à Calais. »

En voulant invisibiliser les réfugiés, en les sortant du centre de Calais la mairie a juste réussi à les concentrer dans ce qui – par la force des choses – est devenu un camp, enclavant les exilés, cernés par un mur infranchissable, des cordons de CRS et la mer.

Marian, calaisien et militant de l’Antifascist Action Calais, relativise : « Je peux comprendre qu’il y ait un ras-le-bol de la part des Calaisiens mais ce qui me met hors de moi, c’est que pas mal de militants comme nous ou les No Border ont tenté de créer des liens avec la population. Il faut que les Calaisiens comprennent que les migrants ne sont pas là pour nuire à leur quotidien mais pour essayer eux-mêmes de trouver une vie meilleure en Angleterre. » Marian réfute le qualificatif « pro-migrant » : « Nous combattons la misère, nous sommes pour les humains. Quand j’aide des SDF je ne suis pas pro-SDF, je suis pour qu’il n’y ait plus de SDF. Quand je viens en aide aux migrants, je veux juste que ces hommes et ces femmes vivent décemment. »

Ce point de vue est partagé par l’ensemble des volontaires que j’ai pu rencontrer dans le bidonville. Alexandra vit à 30 kilomètres du camp : « Il était déprimant de savoir qu’il se passait ça à côté de chez moi et que je ne faisais rien, souvent on oppose les migrants aux SDF français, mais les personnes qui tiennent ces propos ne font rien non plus pour les SDF… Il faut venir se rendre compte et aider pour comprendre. »

Venir, rencontrer, comprendre, c’est tout ce que les politiques n’ont jamais fait. On nous a montré Alain Juppé dans la Jungle, en réalité une promenade le long du chemin des dunes, à savoir une route certes adjacente mais ne traversant jamais le bidonville ; quant à Mme Bouchard, mairesse de Calais, elle refuse de s’y rendre mais n’a pas hésité, dans un cynisme total, à faire protéger par des Plexiglas les œuvres de Bansky dénonçant les conditions de vie des réfugiés… Lionel est responsable du programme de construction des abris pour Médecins Sans Frontières sur le camp. Il travaille régulièrement pour l’association depuis 1993 et n’avait jamais pensé intervenir en France, encore moins dans ces conditions. Selon lui, il y a un véritable mépris à l’égard des exilés et des organisations ou des bénévoles intervenant à Calais. « On considère notre action comme illégale. Nous, on ne fait que construire des structures mobiles pour aider les migrants à passer l’hiver dans des conditions moins pénibles. On donne nos abris essentiellement aux familles. Dans tous les pays du monde, lorsque nous intervenons, nous mettons en place un protocole et nous sommes reçus officiellement par les autorités. Le seul pays au monde où les autorités ne nous ont pas reçus c’est la France. Nous n’avons jamais pu avoir de rendez-vous avec la mairesse de Calais. »

 

Les conteneurs, le camp Jules-Ferry, les CAO : une réponse inadaptée.

À la limite nord du bidonville, le camp Jules-Ferry accueille 450 femmes et enfants. À quelques mètres, le camp de conteneurs surnommé le « camp prison » par les réfugiés (125 conteneurs pour 1 500 migrants – faites le calcul –, dispositif ultra-sécurisé avec filtrage de l’accès aux dortoirs en fonction des empreintes palmaires). Ces deux structures sont gérées par La Vie Active, une association dont le but historique est l’accompagnement des personnes déficientes. L’association est mandatée par le gouvernement pour administrer les deux camps, fournir des repas et des douches. Malgré une campagne de sensibilisation, les conteneurs ont du mal à se remplir. Outre le fait qu’il s’agisse de simples dortoirs, l’enregistrement fait peur. Du fait des accords de Dublin, les réfugiés craignent d’être enregistrés en France ou reconduits dans le pays européen d’entrée, ce qui ruinerait encore plus leurs chances de passer en Angleterre et d’y déposer une demande d’asile. Les propositions d’hébergement en centre d’accueil et d’orientation (CAO) génèrent la même inquiétude : éloignement de l’Angleterre, enregistrement en France. Si l’on considère donc l’ensemble de ces paramètres ainsi que le manque réel de places proposées, il est facilement compréhensible que les migrants n’acceptent pas les propositions du gouvernement. Le camp de réfugiés de Calais est devenu un bidonville par la force des choses. Il n’y avait pas de volonté d’installation en France. Pour les exilés, la France et Calais ne sont que des étapes d’un long cheminement migratoire dont le Royaume-Uni est l’issue. Mais ces personnes se retrouvent prises en étau par des enjeux et des accords locaux, européens et internationaux. Les accords du Touquet de 2003 ont permis de maintenir la frontière britannique en dehors de Schengen. « Des contrôles sont maintenus pour les ressortissants d’États tiers lors du passage de la frontière franco-britannique. Le Royaume-Uni conserve la possibilité d’effectuer à ses frontières les contrôles qu’il juge nécessaires » mais aussi « à la sortie, il est procédé au contrôle requis dans l’intérêt de toutes les parties contractantes en vertu du droit des étrangers et pour les besoins de la recherche et de la prévention des menaces pour la sécurité nationale et l’ordre public des parties contractantes »1. C’est donc à la France de gérer la sortie de sa frontière et les clandestins.

 

Kill kill kill the poor : la Jungle de Calais, une manne financière, un sujet tabou.

Ce qui n’était que des tentes est devenu en quelques mois une ville de plus de 6 000 habitants, soit plus de 5 % de la population calaisienne selon l’INSEE. Paradoxalement, Natacha Bouchard, mairesse de la ville, accepte cette idée. Cela n’a rien d’un contresens ou d’un reniement : l’État verse aux municipalités une aide de fonctionnement de 110 € par habitant. Le calcul est simple et rapide.2 Lionel Vacca, de MSF, estime que l’ONG a dépensé environ un million d’euros depuis son arrivée sur Calais. Il liste rapidement les postes : une trentaine de locaux embauchés en intérim, la location des véhicules, l’achat des matériaux pour la construction des cabanes… Marian, salarié dans l’hôtellerie, confirme : « Mon employeur a explosé ses prévisions de l’année dernière grâce aux flics. Quand tu as des compagnies entières qui restent sur place plusieurs mois, ça fait des tunes. Si tu fais un tour sur les parkings des hôtels autour de la Cité de l’Europe, tu vois qu'ils sont remplis par les fourgons de CRS. » À cela, il faut ajouter les consommables servis aux réfugiés, l’ensemble des matériaux achetés par les autres ONG telles que l’Auberge des Migrants, la consommation propre des bénévoles et leurs hébergements, la location des véhicules par les associations, la mise en place des toilettes de chantier (150) sur le camp et les emplois que cela crée, les intérimaires calaisiens embauchés par ACTED pour nettoyer le camp… Il ne faut pas nier que si la situation est devenue extrêmement complexe pour certains commerçants et habitants, l’impact économique du fait de la présence des réfugiés à Calais est énorme. Christian Salomé parle même d'une saturation du marché de la sécurité : « Toutes les entreprises ont augmenté la présence des vigiles, c’est quasi impossible de trouver du personnel local, ils sont obligés de recruter bien au-delà de Calais. » À l’image de la peinture de Banksy à l’entrée du bidonville que la mairie avait protégé d’un Plexiglas, les autorités calaisiennes ne veulent pas des migrants mais acceptent en silence les bénéfices que leur présence génère.

 

Les derniers mots reviennent logiquement à Bernard Cazeneuve, en janvier 2016 : « Il ne peut pas y avoir de solution humanitaire à Calais sans une fermeté totale de l’État. » Peut-être fallait-il comprendre qu'à défaut de vouloir accueillir toute la misère du monde, les autorités vont se charger de régler le problème  : rendre intolérables, ici et maintenant, les conditions de vie de ces indigents pour qu'ils aillent s’échouer ailleurs. Des plus hautes instances de l’État jusqu’au niveau local, il faut invisibiliser les réfugiés, les éloigner, les harceler pour rendre leur quotidien insupportable. Il n’y a pas de réponse politique, il y a une gestion statistique : des lignes et des cases à remplir ou vider. Qu’importe que ces personnes, ces hommes, ces femmes ou ces enfants soient en détresse, l’évacuation des migrants de la zone sud nous l’a prouvé. C'est avec la plus grande fermeté que tout est mis en œuvre pour l’obtention d’un résultat qui pourra être annoncé lors des prochaines échéances électorales : « Nous nous sommes saisis du problème et nous l’avons réglé, regardez, il n’y a plus de bidonville, la frontière est sécurisée, les flux de marchandises ne sont plus perturbés, circulez il n’y a plus rien à voir. »

Violences policières et violences d’extrême droite : ambiance Ku Klux Klan.

Marianne Humbersot est responsable de la permanence juridique mise en place par « l’appel des 800 » au cœur du camp de réfugiés. La structure a recueilli de nombreux témoignages de violences, qu’elles soient issues des forces de l’ordre ou de personnes non identifiées. Ces agressions ont lieu la nuit. Un salarié de MSF me confie sous couvert d’anonymat qu’ils traitent en moyenne une personne par jour : « Rien que pour notre dispensaire, nous avons reçu 73 personnes pour violences et sur ces personnes, 54 sont venues pour violences policières les trois derniers mois. » Marianne précise que six plaintes ont déjà été déposées fin février directement auprès du parquet de Boulogne-sur-Mer et qu’une quinzaine d’autres sont en cours de rédaction. Selon Maître Raymond Blet, avocat bénévole au centre juridique, « il s’agit d’un véritable couvre-feu de fait imposé aux migrants ». Le mode opératoire, d’après la responsable du centre juridique, est globalement toujours le même : « Les gens sont sortis des camions ou des trains, ils sont tabassés et gazés à froid. C’est totalement disproportionné. »

Le salarié de MSF précise qu’il est très compliqué pour les réfugiés de se faire entendre. « Les blessures les plus graves passent par l’hôpital. Mais le PASS ne fait pas de certificat médical. Dans les textes de lois, le certificat doit être à la demande du patient, tu penses bien que l’Afghan qui s’est fait tabasser n’est pas au courant de ça. Il ne connaît pas ses droits, ne demande rien. Lorsqu’on aborde la question avec les services de l’hôpital, il y a un malaise, ils éludent la question. »

Le salarié revient sur un événement particulier : « Le 29 janvier 2015, un groupe de huit personnes marche en amont vers les terres. Ils ont trouvé un camion sur le parking d’une aire de repos. Ils se cachent dans la remorque pendant 18 heures. Ils finissent par se manifester par peur de manquer d’oxygène. Le chauffeur appelle la police qui arrive vingt minutes plus tard. Deux journalistes accompagnent les policiers. Terrorisés, les migrants sont plutôt surpris des bons traitements. Une fois dans les camions, loin des journalistes, le ton change. » L’une des victimes est un jeune Iranien de 16 ans, Marianne me lit son témoignage. Il fait partie des plaintes déposées : « Le véhicule a fini par s’immobiliser et ils nous ont fait sortir. Nous étions au milieu d’un champ de terre. Les policiers nous ont attaché les mains derrière le dos avec des menottes en plastique comme des liens Serflex et nous ont fait nous asseoir en ligne les uns à côté des autres sur le sol… Sans doute pour nous faire taire et nous faire peur. Un des policiers avec un cache-nez a dégainé son arme et a tiré en l’air. Deux policiers aux visages couverts se sont approchés de la première personne de la ligne, ils l’ont mise debout et l’un d'eux l’a frappée à la tête avec sa matraque. Elle est tombée presque inconsciente au sol. Ensuite, ils se sont tournés vers moi, ils m’ont fait lever en m’agrippant le col. L’un d’eux m’a donné un coup violent dans les jambes, je suis tombé au sol. Le grand policier est venu vers moi, m’a frappé dans le dos avec sa matraque, je me suis retrouvé à plat ventre dans la boue. Il m’a ensuite donné un coup de pied au visage, ma pommette s’est ouverte sur le coup. » Selon Marian de l’AFA, les agressions sont monnaie courante, il n’est pas rare de voir des réfugiés marcher pieds nus en plein hiver le long de l’autoroute ramenant à la Jungle. « C’est toujours le même procédé, une voiture s’arrête, si la personne ne parle pas français, elle se fait tabasser et/ou embarquer et lâcher loin de Calais sans son téléphone ni son argent… » À ces faits s’ajoutent les violences d’extrême droite. Depuis plus de huit ans No Border publie des vidéos mettant en évidence les violences et le harcèlement subis par les réfugiés. Une certaine confusion règne autour du bidonville. Des groupuscules d’extrême droite comme Les Calaisiens en colère ont bénéficié de ce qui ressemble à s’y méprendre à une réelle impunité. On peut même les voir lancer des pierres sur les réfugiés sous la protection des CRS.3 Toujours selon le salarié de MSF, la confusion est aussi entretenue au point que les migrants ne savent pas qui les attaque. Ces derniers décrivent les agresseurs comme « des hommes masqués habillés en bleu marine, équipés de matraques télescopiques, de bombes lacrymogènes et de protection type genouillères… » Ces descriptions sont corroborées par le témoignage d’un Irakien de 30 ans rapporté par M. Humbersot, propos issus d’un dépôt de plainte : « Cet homme a fui Bagdad où il subissait des menaces d’islamistes parce qu’il travaillait pour une entreprise française, il est à Calais depuis quelques mois. Le samedi 30 janvier, vers 3 heures du matin, il quittait le camp et marchait rue Mollien. Un fourgon blanc s’est arrêté à sa hauteur, trois hommes en sont sortis. Ils portaient des vêtements sombres, visages découverts, la trentaine, cheveux courts. L’un d’eux l’a agrippé pendant qu’un deuxième le frappait sur le crâne avec une petite matraque… Un des hommes derrière lui l’a alors poignardé dans le dos, pendant que celui en face de lui plantait une lame d’une vingtaine de centimètres dans son ventre… L’homme en face de lui a entaillé son cou au-dessus de la clavicule gauche, il saignait beaucoup, par jets. Comme ils ne le tenaient plus, il est tombé au sol. Il a senti qu’ils lui donnaient des coups de pieds dans les jambes. Ensuite, plus rien, il a dû s’évanouir. »

Des violences et du harcèlement s’exercent aussi à l’encontre des ONG et des bénévoles. Médecins du Monde et l’Auberge des Migrants se sont fait incendier une voiture. L’association calaisienne a aussi déposé plainte pour tentative d’effraction de leur dépôt. Si l’on rajoute les disparitions inexpliquées des réfugiés, il ne semble pas exagéré de dire que ces derniers vivent sous un véritable régime de terreur. Beaucoup ont pris la décision de ne plus s’aventurer hors du camp seuls, il est même aujourd’hui conseillé aux bénévoles de ne pas circuler seuls la nuit aux abords du camp et de ne pas porter de signes permettant de savoir qu’ils interviennent dans la Jungle.

 

 

1http://www.senat.fr/rap/l03-008/l03-0080.html

2Voir l’article « Calais : en 2016, les migrants vont être comptabilisés dans la population », La Voix du Nord, 20 janvier 2016.

3https://calaismigrantsolidarity.wordpress.com/?s=calaisien+en+colère+CRS

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