Je me suis appelé Mohammed.

Joe Siluvangi à l'entraînement avec des jeunes boxeurs de la THZ. © Yann Levy / Hans Lucas Joe Siluvangi à l'entraînement avec des jeunes boxeurs de la THZ. © Yann Levy / Hans Lucas

Malgré son mètre quatre-vingt-quatre, si Mohammed "Joe" Siluvangi est considéré comme un grand monsieur, c’est pour son parcours et sa bonté plutôt que pour sa carrure. Joe s'est renommé Mohamed en octobre 1974 lorsque l'Histoire est venue percuter sa vie de petite frappe.

« Je n'aimais pas l'école, j'étais un petit voyou : bagarre, racket… Mes parents étaient pauvres, on n’avait pas un sou. Ils devaient aller bosser dans la brousse pour subsister. On était sept enfants à la maison, mes parents se démenaient pour nous, mais ce n'était pas suffisant. » 

Joe grandit dans un Zaïre en pleine mutation. Le président Mobutu menait une politique de « reconquête de l'authenticité ». C'est à ce titre qu'il finança l'intégralité du combat opposant Georges Foreman à Mohammed Ali. « Un cadeau [...] au peuple zaïrois et un honneur pour l’homme noir. » disait l'affiche. Joe se souvient. La rumeur de la venue de Mohammed Ali et du combat de boxe enflammait les carrefours populaires de Kinshasa. Joe mentalise la scène, son regard s’illumine, sa voix monte, l'émotion, la ferveur, tel un conteur il nous transporte dans ses souvenirs, battant le rythme à coups de poing sur la table : « Et puis j'ai vu Mohammed Ali en face de moi, c'est un truc de ouf que tu ne peux pas imaginer. Il passait dans toutes les rues, dans les quartiers difficiles. Il parlait anglais, on ne comprenait rien mais on nous traduisait : "je suis venu ici me battre pour les faibles et les démunis… Je vais récupérer mon titre, je vais vous montrer que je suis le plus grand..." On courait derrière on criait "Ali tu-le... Ali boumayé..." Foreman n'était pas aimable avec les gens, on le détestait . Mais Ali était proche de nous... »

La semaine suivante, la victoire passée, la fête finie. Joe annonce à son père qu’il va faire de la boxe : « Mais pas n'importe comment, j'ai pris modèle sur Ali : je l'ai imité, j'ai joué la grande gueule, j'essayais de boxer comme lui... Je me suis même converti à l'islam et pris le prénom de Mohammed. »

Les victoires s'accumulent, Mohammed écrit sonhistoire en même temps que celle de la boxe zaïroise dont il devient le héros. « En trois mois je deviens champion de Kinshasa. Je faisais le chaud partout, je défiais les gens – j'étais une grande gueule –, les catcheurs, les judokas, je me prenais pour Mohammed Ali... Je me suis fait beaucoup d'ennemis. Après mes 16 premiers combats, tous victorieux, je pouvais nourrir ma famille et payer l'école de mes frères. »

Succès après succès, il décrocha au Caire une médaille de bronze aux jeux africains en 1991 et par là même une sélection pour les Jeux Olympiques de Barcelone en 1992.

Éliminé en quart de finale des JO, en quête d'un avenir plus serein, Joe s'enfuit clandestinement pour la France où il demande l'asile.

C'est à Sedan, dans les Ardennes, que le clandestin trouvera sa terre promise. Il est pris en charge par Jean-Marie Ressuche et José Pelamatti. En phase d’acculturation, sa nouvelle vie est source de nombreuses anecdotes.

« J'arrive, pour m'entraîner, et là un lac... Je ne voulais pas approcher. C'est dangereux les lacs. Les autres boxeurs insistaient : "Viens, de quoi tu as peur ?" Non je ne pouvais pas approcher, je disais : "Ne me prenez pas pour un con, il y a des crocodiles, je ne m’approche pas..." J'ai découvert plus tard que les crocodiles ici en France on n’en croise que dans les zoos. »

 

La gloire sourit à l'enfant chéri de Sedan. Les combats s'enchaînent, il côtoie les plus grands de sa génération. « J’ai fait du shadow avec Ray Sugar Leonard. Je me souviens, on était aux côtés de Virgil Hill. Le matin on courait. Je ne sais pas pourquoi je tombais toujours sur des mecs qui fument des joints. Les gars ils fument, on fait un footing d'1h30, ils me tuent. Le soir ils me disaient "tu sais pourquoi tu n'as pas réussi à suivre, c'est parce que tu étais vide" ; je ne comprenais pas. Le lendemain matin on me tend le joint, mais je refuse... Alors Ray Sugar m’a menacé, et comme j'avais pas envie de me faire casser la gueule j’ai obtempéré... On est partis courir, j'ai cru que j'allais crever. Et j'ai fini par vomir. »

Les dates se mélangent un peu, la maladie des boxeurs, mais les anecdotes s'enchaînent. « On m'appelle pour faire un sparring1 avec Dariusz Michalczewski en Allemagne, J'avais une petite trentaine. On met les gants, le gars il tapait fort, je rentrais le soir avec la tête en vrac. Le mec il voulait manger du singe, je lui ai montré. Au quatrième jour, on commence l’entraînement, il appuie trop, alors boum je lui mets une droite. KO. Les Allemands m'ont viré. J'ai dû partir alors que je devais rester 10 jours. »

Tout au long de sa carrière, Joe côtoie la lumière, il aurait pu être champion du monde, il en avait les moyens, sa droite en faisait trembler plus d'un et puis un jour, le combat de trop...

Le champion du Zaïre, d'Afrique, de France, d'Europe, le champion intercontinental, l'homme aux 40 combats professionnels, aux 25 victoires dont 9 par KO s'incline au premier round en 2003 face au Russe Valery Brudov, son cadet de 19 ans. Tandis qu’il raconte, l’émotion le gagne, son regard se perd jusqu'à trouver la tristesse. Un léger silence s’installe, il inspire : « Je me prends un KO. Au premier round... Ça mettra fin à ma carrière. Je suis assis sur le ring, je me rappellerai toujours, Jean-Claude Bouttier2 vient me voir, et il me dit "Joe t'as pris tout le monde, t'as refusé personne, t'as fait beaucoup pour la boxe, c'est le moment de s'arrêter". Je regarde Michel Acariès3, je lui dis que je raccroche. Je me suis enfermé pendant trois ou quatre mois. C'est comme si j'avais perdu la femme que j'aimais. Je ne voulais plus entendre parler de la boxe. Je me suis mis dans un coin. La dépression. »

Mais Mohammed Joe Siluvangi est avant tout un combattant, un guerrier, il s'arrache à ses ténèbres et devient entraîneur. « Dans ma vie la boxe m'a tout donné, je donne tout pour la boxe... Ça m'a permis de mettre ma famille à l’abri, de travailler, d'être français. Si je suis en vie, que je ne suis pas devenu un gangster c'est grâce à la boxe. La boxe m'a sorti de la merde. Aujourd’hui je donne beaucoup aux jeunes. Quand mes jeunes combattent, que je suis dans le coin, je suis heureux. Quand ils perdent un combat, je perds avec eux, je pleure, je rentre chez moi, je ne mange pas. Quand ils gagnent, je gagne, c'est la fête, là, les douze canettes de bière y passent ! » dit-il en éclatant de rire.

Quand il n'entraîne pas, Joe est médiateur social pour la ville de Sedan. Il est impossible de faire un pas dans la rue sans être arrêté par une personne désireuse de le saluer. Plus que le boxeur, la star des rings, c'est l'homme que les gens aiment côtoyer. Les raisons tiennent dans cette dernière histoire qu'il me livre. « J'arrive à la mairie, une femme tombe, elle tremblait. Elle n'avait pas mangé depuis trois jours. Le maire ne pouvait pas me recevoir, j'en avais rien à foutre, j'ai forcé la porte de M. Billaudelle pour régler le problème. Il me dit de trouver une solution. La police municipale nous a emmenés au supermarché. J'ai fait des courses pour 60 ou 70 €. Les flics nous ont déposés chez la vieille dame. Le soir même, le maire me fait un chèque de 100 €. Alors, le lendemain j'ai déposé le chèque, retiré les 100 € et les ai apportés à la pauvre dame. »

À 55 ans, Joe avoue volontiers ne plus venir à la salle que pour Océane et Justine parce que ce sont « des championnes qui en veulent, rien à voir avec ce milieu pourri ». Le Zaïre n'est jamais non plus très loin, il rêve d'emmener Kif, son demi-frère, combattre à Kinshasa, dans le stade même où est né Mohammed il y a un peu plus de 40 ans...

Et enfin raccrocher ses gants.

 

La revue AAARG!

 

1Sparring : entraînement simulant au plus près la réalité d’un combat en vue de préparer le boxeur à son adversaire.

2Jean-Claude Bouttier : ancien champion de boxe devenu consultant sportif pour Canal+ de 1985 à 2011.

3Michel Acariès est un promoteur de combats de boxe professionnelle.

 

 

 

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