Les protestants à l'épreuve du processus de paix en Irlande du Nord (archive).

Trottoirs peints, drapeaux aux fenêtres et sur les poteaux électriques, graffitis, fresques murales, nom des rues en anglais ou en gaélique, plaques commémoratives, mur de séparation,... Les frontières à Belfast, à Derry et ailleurs en Irlande du Nord sont partout, ostentatoires ou invisibles. Il existe peu de zones mixtes à l'exception peut-être du centre ville de la capitale de l'Ulster.

Finalisation du Bon Fire de Sandy Row © Yann Levy / Reproduction partielle ou totale strictement interdite Finalisation du Bon Fire de Sandy Row © Yann Levy / Reproduction partielle ou totale strictement interdite

Texte d'archive écrit suite à des entretiens menés l'été 2015. 

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Trottoirs peints, drapeaux aux fenêtres et sur les poteaux électriques, graffitis, fresques murales, nom des rues en anglais ou en gaélique, plaques commémoratives, mur de séparation,... Les frontières à Belfast, à Derry et ailleurs en Irlande du Nord sont partout, ostentatoires ou invisibles. Il existe peu de zones mixtes à l'exception peut-être du centre ville de la capitale de l'Ulster. Les zones d'habitation se veulent culturellement homogènes, plus le quartier est pauvre, plus les revendications identitaires s'affirment. Paradoxe d'un pays que Spencer Beattie, 65 ans, 3ème député auprès du grand maitre orangiste, résume ainsi « pendant toute ma carrière de chauffeur livreur j'ai traversé le pays sans aucun soucis. Mais le soir quand on rentre dans nos quartiers, nous sommes en zone tribales, tout change, c'est un peu schizophrène quelque part. »

Depuis le début de la guerre civile, la rue est au cœur de la problématique nord irlandaise. Elle doit être tenue et revendiquée. Elle est le lieux où la domination et l'insurrection s'expriment. Belfast, Derry, ville symbole de cette guerre qui dura plus de 40 ans et fit plus de 3500 morts changent. Nous pourrions facilement croire qu'il ne reste du conflit qu'un folklore revendicatif mais ce serait faire une lourde erreur. Il n'y a certes plus de road blocks au milieux des rues, plus de patrouilles militaires mais dans les esprits la guerre et ses conséquences sont omniprésentes. 30%1 des 1,8 millions d'habitants souffriraient de troubles de stress post-traumatique. Des regains de violence, des exécutions font aussi régulièrement ressurgir un passé se conjuguant toujours au présent.

Si en France la lutte, les revendications catholiques et ses symboles (L'IRA, le Sinn Fein, Bobby Sands et les grévistes de la faim, le bloody sunday) nous semblent plutôt familiers, que savons nous de la « société loyaliste » ? On ne perçoit souvent que l'image des paramilitaires à la solde de l'Angleterre. Or la société protestante est plus complexe que les clichés,diffusés à travers les médias, la littérature et le cinéma. Certes les protestants sont les descendant des colons, l'avant garde de l'empire britannique en terre irlandaise. Mais réduire l'identité la situation des protestants à ces simples faits historiques serait faire une grave erreur. Au delà de la propagande, il y a des individualités et des particularités. La société protestante n'est pas plus homogène que ne l'est une autre population. Tout comme il existe des catholiques « loyalistes », fidèles à la couronne, il existe des protestants pris dans un système, une guerre dont ils ne voulaient pas et dont ils ont été eux aussi comme tout autre civile victimes au quotidien. Le plus simple est d'oublier la notion de catholique et de protestant si l'on veut comprendre l'histoire de l'Irlande du Nord. Il ne s'agit pas d'une guerre de religion mais des conséquences de la colonisation d'un pays par une puissance impériale. C'est ce combat qu'ont toujours défendu Gerry Adams et Bobby Sands à la différence d'autre nationalistes irlandais revendiquant l'expulsion des protestants.

 

« La culture, c'est ce qui reste dans l'esprit quand on a tout oublié »

Depuis les accords d'avril 1998 mettant fin au conflit armé, l'Irlande du Nord vit dans le spectre des quarante années de guerre civile. Toujours divisée selon l'appartenance religieuse supposée, le pays peine à trouver sa place dans un monde ouvert. L'Eire a renoncé à ses revendications territoriales sur l'Ulster et l'Angleterre prends régulièrement ses distances avec la politique locale, n'hésitant pas à condamner les loyalistes sur qui pourtant, elle s'appuya par le passé pour maintenir sa domination territoriale. Persuadé d'être laissé pour compte, une frange de la population protestante est persuadé d'être abandonnée par la couronne, livré aux mains des nationalistes irlandais, les catholiques.

Fin 2012 Belfast fut ravagée par 3 mois d'émeutes suite à la réduction du temps d'’ondoiement de l'Union Jack sur les bâtiments officiels. Cette crise fut pour beaucoup le révélateur de l'état de détresse de la jeunesse protestante. C'est à peu près ce que voudrait dire le slogan peint sur un mur de Sandy Row « ils ont volé notre bannière ils n'auront pas notre culture ». Mais c'est d'avantage l'été que Belfast s'embrase au sens propre comme au figuré. Le 12 juillet, les protestants défilent dans les rues et allument d'immenses feu de joie, les « bonfires ». Ils commémorent la bataille de Boyne en 1690, la victoire de Guillaume d'Orange sur Jacques II le catholique. Les catholiques vivent ces manifestations comme une provocation et une affirmation de la suprématie protestante sur l'Irlande. Les parades ont été instituées en 1796 par l'Ordre Orangiste, lui même créé un an plus tôt. Il fallait créé une division, une ligne de fracture entre les communautés et casser la proximité grandissante entre le prolétariat protestant et catholique pour assurer le maintient de la domination britannique en Irlande.

Au départ de leurs quartiers respectifs, les loyalistes ont pris l'habitude de se rejoindre par le chemin le plus court. c'est-à-dire en passant par les quartiers catholiques. Une façon d'affirmer leur domination ? Spencer ne le voit pas de cette façon : « Nous ne faisons qu'exprimer et revendiquer le droit de vivre notre culture. Pourquoi nous empêcher de défiler librement ? ».

Samedi 11 juillet, 9 heures. Le temps est clément, il ne pleut pas encore. Au sommet du « bonfire » de Sandy Row trône un drapeau irlandais sur lequel est écrit « voici les couleurs de la commission pour la parade2 », symbole d'une soumission supposée de l'organisme municipal aux catholiques. Trois adolescents s'abritent sous une cabane de palettes. Ils surveillent la construction pour éviter que le « feu de joie » ne soit à nouveau détruit par des catholiques.

Mon arrivée intrigue, ils se lèvent, m'entourent. Pupilles dilatées, bière à la main : « tu viens faire quoi ? T'es un catho ? » Ils sont saouls et n'ont pas dormi de la nuit. La veille au soir j'avais reçu le même accueil mais par des enfants d'à peine huit ans fumant des joints et buvant de la bière. Après quelques mots l'ambiance se détend. Steve3, 17 ans, me montre avec défi son tatouage sur le mollet : « Ulster Loyalist Boy ». C'est un dur il l'a fait à l'ancienne, à l'aiguille et au stylo. Il se revendique de son père qu'il dit être membre de l'Ulster Defense Association (UDA). Impossible de prendre une photo, même si l'ambiance se voudrait plutôt détendue la tension reste palpable.

L'un après l'autre les gars vont faire un tour derrière la cabane pour se taper un rail de speed. Les bières se descendent plus vite que ne passe le temps et le bong-water est le seul d'entre eux à ne pas chômer. Ils participent chaque année à la construction du Bonfire. Je demande à Steve ce qu'il fait dans la vie. La réponse est évasive... Il me fait comprendre qu'il « bidouille » et que l'école n'est pas son truc. Son discours est confus. Il me parle de sa regrettée petite amie catholique, « la plus belle fille qu'il connaisse », dont il a dû se séparer à cause des pressions communautaires tout en évoquant « ces connards de catholiques dont il aime casser les bouches »... Situation complexe même si les couples mixtes ont toujours existé et qu'ils sont de plus en plus nombreux Au bout d'une demie heure je me fais déloger par un jeune d'une vingtaine d'années, sobre et propre sur lui. Il m'invite avec une certaine fermeté à revenir plus tard... beaucoup plus tard. Je le reverrais le 12 au soir en compagnie de l'un des « ténors » de Sandy Row, un de ces gars à qui « on ne peut pas dire non ».

Même sentiment du côté de Chobham Street. Là comme ailleurs un groupe d'adolescent s'affaire à l'empilement des palettes. « T'es qui ? T'es un catho ? Pourquoi t'es là ? Toi aussi tu veux parler mal de nous ? Si c'est pour ça, casse toi ! ». On discute, finalement le courant passe. Ils sont curieux de la France, me proposent une bière, une cigarette. Tous les gamins du quartier blancs comme noirs s'affairent à l'aménagement de la structure. Pas étonnant selon Jason, militant syndicaliste d'origine protestante, tout est plus compliqué que ce que la surface laisse entrevoir. Alors que tout ou presque semble être placé sous le signe de l'ostracisme, Jason apporte des nuances « on a déjà vu des immigrés polonais aider à l'érection des bonfire, ils sont catholiques et tout le monde s'en foutait parce que pas catholiques d'Irlande »

Les gamins de Chobham Street précisent « Ici le community center ne fait rien pour nous, ils refusent de nous aider à faire le bonfire, ils considèrent que c'est dangereux, trop près des habitations... Mais c'est notre tradition, ça fait plus de 300 ans que ça dure. Chaque début d'été on bosse des semaines entières pour essayer de faire le plus gros feu de joie qu'on peut ». C'est leur unique activité estivale.

Jason pense que les nouvelles générations sont les plus à même de part et d'autres de raviver la guerre civile. « Ils sont en pertes de repère et idéalisent la guerre civile comme si se battre donnerait un sens à leur vie ». Un sentiment d'abandon, de laisser pour compte, se diffuse parmi une jeunesse en perte de modèle. L'Angleterre aimerait-elle se débarrasser de l'Irlande du Nord, fardeau économique et politique ? « Il est évident que l'Angleterre a d'autres problèmes à résoudre que nous », affirme Spencer dans une analyse particulière :« Ils ont assez à faire avec la gestion de leurs villes et les problèmes générés par le multiculturalisme, la crise économique. Je suis un citoyen britannique et je ne veux pas de l'ingérence d'un pays étranger [la République irlandaise, ndlr] dans le mien ». Spencer vise clairement l'influence du Sinn Fein, organisation nationaliste présente des deux côtés de la frontière irlandaise. Pour Jason il apparaît « plus facile de blâmer l'autre côté pour nos propres maux que de se remettre en question, les prolos ont toujours été instrumentalisées et sont ceux qui ont le plus soufferts dans ce conflit mais les protestants ont été diabolisés. Si autour du 12 juillet un mec met un drapeau nazie devant sa maison, l'image va faire le tour du monde. Par contre personne ne parlera des pressions du voisinage sur le mec pour qu'il retire le drapeau. »

Quant à Spencer l'analyse est différente, c'est un système judiciaire et médiatique inéquitable qui « ravive les tensions. Les médias nous condamnent systématiquement sans prendre en compte l'ensemble des problèmes. On a quand même des gars qui risquent la prison pour avoir juste joué de la flûte, alors que des mecs ont défilé à London Derry en uniforme de l'INLA sans aucun souci. » Le responsable orangiste oublie juste de préciser que les parades orangistes ont été diffusées pendant deux heures le soir même, en prime time, sur BBC News Line. Et qu'elles ont fait la couverture des tabloïds locaux et nationaux le jour suivant.

L'édifice de plusieurs dizaines de mètres de haut touche à sa fin et menace de s'écrouler, une fois en flammes, sur les maisons à moins de 25 mètres. Pour prévenir les risques d'incendies, la municipalité a placardé des planches en bois sur les fenêtres, sans oser toutefois interdire les « bonfires ». Les orangistes ont bien condamné ces structures mais c'est peine perdue. Un pompier confie avoir passé une partie de la nuit, l'an dernier, à arroser les maisons pour les empêcher de brûler.

A minuit, Belfast brûlera de dizaines de feux, le signe de ralliement pour les parades du 12 juillet. Beaucoup de personnes avec qui j'ai pu discuter lors du défilé voudraient me les vendre comme une marche festive et bon enfant. Pour un œil extérieur, cela ressemble plus à une démonstration de force politique qu'à un carnaval. la musique, les uniformes, les fanions « defenders » ou « fighters », les drapeaux frappés UFF, UDA... donnent avant tout le sentiment d'une marche para-militaire. La ferveur de la foule aux couleurs de l'Union Jack renforce cette image. Pourtant là aussi les prémices d'un changement, d'une ouverture se fait sentir à l'image de ce « flute band » qui joua des mélodies du monde entier. Comme ils le confièrent au Belfast Telegraph4, ils souhaitent casser l'image sectaire des groupes de musiques loyalistes et tacler les divisons de la ville.

Lann, une femme de 37 ans ayant installé un stand de vente de gadgets et autres accessoires bleus blancs rouges dans une rue de Sandy Row me confie « un mois de juillet sans le 12 ne peut pas exister ». Elle avoue volontiers avoir des amis catholiques et que pour elle le 12 se doit « d'être une fête joyeuse »... Ce qu'elle ne semble pas remettre en question. D'autres personnes me confient par contre avoir honte de voir bruler les symboles des luttes républicaines, des figues du catholicisme et ne veulent plus participer aux festivités pour ces raisons, un homme de 70 ans me confira « qu'est ce que c'est primitif tout ça, on devrait faire la fête pas se foutre sur la gueule ».

Cette année, les défilés ne passent pas par les quartiers catholiques. Mais les gamins des quartiers Ouest (catholiques) se sont préparés à l'intrusion protestante en fabricant des cocktails molotov. Même si les adultes essaient de calmer le jeux en amont, les habitudes ont la peau dure. À Ardoyne, une zone encore extrêmement tendue, la frustration et la colère donnent lieu à des débordements. Faute d'avoir pu défiler selon leur bon vouloir, les protestants les plus radicaux n'ont pas pu s'empêcher de marcher sur le quartier, après la parade. Résultat : lancer de boulons, de molotov, sortie du canons à eau, des arrestations et des blessés, une adolescente catholique de 16 ans entre la vie et la mort.

D'après René Murray, secrétaire de la commission parade, les tentatives de médiation sur les parcours échouent systématiquement et se règlent devant le tribunal. Pour Spencer, le coupable est évident, « c'est la faute aux accords du vendredi saint. Les protestants ont beaucoup perdu, je ne les aurais pas signés, ils ne garantissent pas assez le maintien, la préservation de notre culture ».

Les violences protestantes sont les symptômes de la décadence d'un modèle communautaire fermé. Pour Jason « la question de l'identité est complexe. Elle n'est pas homogène comme on a voulu nous le faire croire, on est britannique, protestant, irlandais séparément et conjointement. Il n'est pas possible de résumer cette complexité en quelques mots ».

La question de la défense du rattachement à la Grande Bretagne se confond avec la peur de l'acculturation. Le combat pour la défense d'une culture protestante se confonds avec la défense du loyalisme, La guerre civile et ses ravages ont fait le travail. Il est très compliqué d'obtenir des réponses différentes, si tant est que l'on obtienne des réponses. Beaucoup de personnes se taisent par peur d'être jugé, ne voulant être mis en opposition au sein de leur communauté. Jason précise « tout l'enjeux du loyalisme n'est pas une question de protestants versus catholiques mais plutôt la question du rattachement à une puissance industrielle et un marché économique dont beaucoup pensent qu'il est impossible de s'en passer ».

Il existe des expériences intercommunautaires en dehors des évènements plus commerciaux ou officiels. Les cultures underground, libertaires ont toujours prônés des modes de vies alternatifs. Dans un pays en guerre, pris à partie de part et d'autres, elles ont souvent été étouffées, inaudibles pour la plupart des gens. Le War-Zone de Belfast par exemple créé des ponts intercommunautaire via la culture punk. À un autre niveau, la ville de Derry organise tous les ans la fête d'Halloween. Véritable tradition locale, cette fête a le mérite de permettre à tout à chacun sous l'anonymat du masque et le gommage des clivages communautaires de faire la fête. Les enfants défilent, les parents se déguisent et les accompagnent tout au long de la journée. Spectacles vivant, feu d'artifices, animations de rue... La vieille ville se transforme et des milliers d'anonymes se croisent dans le plaisir simple de se déguiser et profiter de l'instant présent. Les pubs le soir se remplissent et les pintes de bières se vident au rythme de la culture pop. Bien sûr tout ne disparaît pas non plus mais, la magie de la nuit alcoolisée donne une toute autre vision d'une ville en permanence tiraillée et divisée par les cicatrices béantes du bloody sunday et autres exactions des militaires anglais ou paramilitaires nord-irlandais.

C'est au final l'Angleterre qui en se détournant de l'Irlande du Nord reste encore maîtresse du jeux. Les accords de 1998, copie au rabais de ce qu'elle proposait en 1972 a laissé un arrière goût amère dans chacune des communautés, laissant les protestants enfermés dans une logique communautaire différentialiste. Les deux communautés sont pourtant condamnés à vivre ensemble. Comme le souligne Jason la réponse doit être dans l'éducation « tant que nous n'aurons pas plus d'écoles mixtes, les gens n'apprendront pas à se connaître et les mentalités resteront figées ».

©Yann Levy.

1The Cost of the Troubles Study, Avril 1999.

2Bureau en charge des manifestations publiques créé en 1998 pour réguler les manifestations publiques et tenter de calmer les violences quasi-systématiques lors de ces défilés via des discussions intercommunautaires.

3Le prénom a été changé.

4http://www.belfasttelegraph.co.uk/life/features/the-loyalist-band-thats-marching-to-a-different-drum-31555806.html

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