Bloody Sunday : "ce jour-là, ils ont tué l’innocence"

Quand un État nie les droits fondamentaux d’une partie de sa population réduite au silence par la répression, le sentiment d’injustice ronge le cœur des victimes. Commence alors souvent une spirale de violence. Mais certaines personnes décident de prendre une autre route pour faire entendre justice. C’est ce long chemin que John Kelly a décidé d’emprunter il y a maintenant des décennies.

 

John Kelly © Yann Levy John Kelly © Yann Levy

 

John est assis derrière le bureau du guichet d'accueil du Museum of Free Derry, le lieu de mémoire de la résistance locale à l’occupation britannique. Les manches retroussées laissent apparaître ce qu’il reste d'un tatouage effacé par le temps. Sa voix et son regard traduisent d’abord d'une incroyable douceur pour laisser place à une détermination sans faille. Il lui en fallu pour affronter l’histoire. 

Ce dimanche 30 janvier 1972, comme des dizaines de milliers de ses compatriotes, John décide de marcher pour ses droits. Il n’est ni un activiste, ni un militant. Il ne fait pas de politique. « Personne ne se doutait de ce qui allait arriver, sinon nous n’y serions pas allés. C’était une marche comme les autres. Nous rigolions, discutions de tout et de rien. Les mères de famille défilaient avec les poussettes. Nous savions que la police allait nous attaquer, mais pas que l’armée allait nous tirer dessus. » Le mouvement irlandais pour les droits civiques était un mouvement dans l’air du temps, inspiré du modèle américain, un héritage de 1968.

John part donc manifester ce matin de 1972. Son petit frère, Michaël, 16 ans, décide lui aussi d’y participer. « La dernière fois que j’ai vu Michaël, c’était avant la manifestation. Nous y sommes allés chacun de notre côté, avec nos amis respectifs. » John garde un souvenir précis de son cadet : « C’était un gentil garçon, il avait tout dans la vie pour être heureux : son travail, ses passions et sa petite amie. Il ne se mêlait pas de la politique, n’avait pas participé aux émeutes, ni à quoi que ce soit d’autre. »

Le mouvement pour les droits civiques réclamait la fin des discriminations à l’embauche, l’accès à un logement décent, rien d’extraordinaire si ce n’est le droit à une citoyenneté pleine et entière pour une population discriminée sur sa propre terre.

Dès les premiers coups de feu, John court se mettre à l’abri. Son jeune frère a moins de chance. Michaël est touché. John aide à le transporter jusqu’à l’hôpital, c’est trop tard, il est mort. Sa famille ne s’en est jamais remise. Le premier combat de John fut alors d’aider sa mère à survivre. «Si nous ne l’avions pas aidée, ma mère serait morte de chagrin. Elle est une autre victime du Bloody Sunday. Les militaires ne lui ont pas tiré dessus, mais ils lui ont transpercé le cœur.»

Les balles des militaires arrachèrent la vie à quatorze personnes dans les rues de Derry. En quelques mois, l’enquête fut bouclée, les militaires fabriquèrent des preuves et prétendirent avoir agir en état de légitime défense. En traînant la mémoire des victimes dans la boue, le gouvernement britannique les assassinait une seconde fois. « Ce jour-là, ils ont tué l’innocence. Il n’y eut plus d’enfants, mais des hommes qui s’enrôlèrent dans les rangs de l’IRA, organisation jusqu’alors minoritaire à Derry»

Le Bloody Sunday n’a pas seulement bouleversé la vie des victimes et de leur famille. Le dimanche sanglant sonna le glas de tout espoir d’une résolution pacifique. La Grande-Bretagne a plongé l’Ulster dans la spirale de la guerre civile. John est catégorique à ce sujet, le Bloody Sunday, ce n’est pas quatorze morts, ce sont les milliers de morts qui ont suivi.

Après avoir aidé sa mère à sortir de la dépression, John n’a cessé de vouloir faire rouvrir l’enquête. « Nous n’avions pas besoin de découvrir la vérité, nous la connaissions. Nous voulions la reconnaissance de la vérité et de la justice, que la Grande-Bretagne admette ses mensonges»

En 1992, entouré de quelques personnes mais sans réel soutien, il structure et lance la campagne pour la vérité et la justice, the Bloody Sunday Justice Campaign. « J’y ai mis toute mon attention. C’est véritablement devenu une partie de ma vie. Du soir au matin, je ne pensais plus qu’à cela, je ne rêvais plus que de cela. »

En 1997, Tony Blair arrive au pouvoir . Sous la pression de l’opinion publique et des familles, le Premier ministre britannique ordonne la réouverture de l’enquête. Le juge Mark Saville enquêtera douze ans. L’investigation coûtera plus de 240 millions d’euros et aboutira à la reconnaissance de l’innocence des victimes. Le Bloody Sunday devient la plus longue enquête judiciaire menée en Grande-Bretagne. Entre-temps, John enterre sa mère. Sur son lit de mort, il lui avait annoncé, sûr des conclusions de l’enquête, la reconnaissance de l’innocence de Michaël, «pour qu’elle parte en paix».

La première victoire tant attendue arrive enfin en 2010. « Lorsque le deuxième rapport d’enquête est sorti, le ciel est devenu bleu, un pur ciel bleu comme si les nuages avaient disparu. » Le nouveau Premier ministre, David Cameron, s’excuse officiellement. Un vent nouveau souffle sur l’Irlande du Nord. « Cela a beaucoup aidé Derry à cicatriser. Mais le processus n’est pas terminé. Nous y arriverons un jour, j’en suis sûr. » Aujourd’hui, presque un demi-siècle après les faits, John continue le combat pour que les militaires soient traduits en justice. « Je suis âgé, mais je ne pourrai pas considérer mon job comme terminé tant que je n’aurai pas fini ce que j’ai commencé pour Michaël et les autres. J’aurais aimé profiter de ma retraite, m’asseoir dans le rocking-chair, fumer ma cigarette et boire un thé… Mais je ne peux pas. Michaël est mort. Plus rien n’a jamais été pareil pour moi. »

 

J'ai initialement réalisé ce portrait pour la défunte revue AAARG ! en 2016.

Texte édité par Bénédicte Poupon.

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