Gérald Bloncourt © Yann Levy / Hans Lucas Gérald Bloncourt © Yann Levy / Hans Lucas
Le travail de Gérald et plus particulièrement ses photographies de l’exil portugais réalisées entre 1954 et 1974, des Pyrénées aux bidonvilles parisiens, résonnent dans notre quotidien. Ces photos ont contribué à transmettre une mémoire pour laquelle il n'y avait que très peu d'images. Plusieurs fois accrochées dans de grands musées nationaux, elles seront publiées dans Le regard engagé, avec les fils des grands découvreurs, à paraître prochainement aux éditions Converso. Retour sur une vie d’engagement.

Gérald Bloncourt fait partie de ces gens qui ont préféré écrire l'histoire plutôt que d'écrire ce qu'ils ne sont pas. 89 ans, engagé comme au premier jour, l'homme est une évidence imposée par la cohérence et la rigueur avec lesquelles il a traversé les neuf dernières décennies. Humblement, il se décrit en ces quelques mots : « Je suis rentré dans la cohorte de ces gens qui ont voulu changer le monde. Je pense que c'est un engagement dans cette direction que je n'ai jamais lâché. Ces pensées ont toujours accompagné mes images de tous ces mecs qui se battaient contre l'esclavage moderne, pour une vie meilleure… » Aujourd'hui les honneurs tombent de toutes parts : Chevalier des Arts et des Lettres, Citoyen d'Honneur du Portugal... L'homme accepte modestement : « Ça fait plaisir aux gens qui m'aiment alors j'accepte, mais mon travail je le dois à ceux qui m'ont laissé les photographier. » Son histoire commence en Haïti, l'île chérie. En grandissant, il y découvre l'injustice et la résignation, la colère ne s'est depuis jamais tue. En 1946, Bloncourt, l'adolescent de 19 ans, tentera avec une poignée de camarades une révolution marxiste, « les 5 glorieuses ». Il est arrêté, condamné à mort, une peine transformée en interdiction à vie en Haïti, on n’exécute pas un Français. « Je dois tout à Haïti, Haïti fait partie de moi, bien sûr que l'exil forcé a joué dans l'homme que je suis devenu. Ça a été un accélérateur dans ma vie, mais tout est imbriqué. Ça fait partie d'un tout. » Il n'y remettra les pieds que trente-cinq ans plus tard après la chute de Papa Doc. « Quand Duvalier est tombé j'ai tout plaqué, je suis parti trois ans en Haïti pour aider et former le premier comité pour juger Duvalier. » Sur place, il animera des ateliers pour apprendre aux jeunes à faire de la photo, de la sérigraphie… « J'ai bien essayé de faire des photos mais je n'y arrivais pas. Je ne faisais que des merdes. »

C'est à son retour en France qu'il rencontre sa troisième femme, Isabelle. C'est elle qui sauvera ses presque 200 000 négatifs. « Elle m'a fait remarquer à juste titre que cette mémoire ne m'appartient pas, c'est celle des gens que j'ai photographiés, pour moi tout ça n'existait plus, je ne pensais qu'à Haïti. Elle m'a poussé pendant un an à scanner et trier mes archives. » Parce que si Gérald est un révolutionnaire, il n'en est pas moins un photographe engagé, un photographe humaniste. C'est par hasard qu'il rentre à L'Humanité comme photographe de presse. « Du jour au lendemain je suis passé de photographe scolaire à photojournaliste. Mais je n'y connaissais rien en photojournalisme. On m'envoyait faire le sport, mais ça m'emmerdait. Je voulais photographier la classe ouvrière. J'ai appris à boire le coup de rouge avec les gars, le travail de proximité, en immersion. Les unes de L'Humanité étaient toujours mises en scène : 40 mecs alignés à qui tu fais lever le poing… Ça m'a fait chier, d'instinct j'ai découvert que c'est pas ça qu'il fallait faire. Moi je voulais faire leurs cicatrices, leur colère, les regards, les discussions et tout ça… Je me suis battu pour imposer mon style. J'ai failli être viré mais je n'ai pas laissé le choix. De retour de reportage, un jour, je n'ai donné qu'une seule photo, Jean-Pierre Chabrol m'a soutenu contre vents et marées. La photo montrait un mur sur lequel était écrit : "Chantier en grève depuis 24 heures." Je faisais du Cartier-Bresson, du Ronis, c'est vrai, mais je ne les connaissais pas, je n'avais aucune culture photographique. »

La direction de L'Huma a fini par avoir sa peau autour d'un verre de mousseux. « Au moment de l'affaire de la Hongrie, on a essayé de me faire taire mais c'était compliqué de me virer, tous les syndicalistes me connaissaient et m'appréciaient, j'étais le frère de Tony Bloncourt, héros de la résistance fusillé par les nazis, le neveu d'Élie Bloncourt, l'ami de Thorez… C'était compliqué, alors on m'a mis à L'Avant-Garde. Mais Marchais ne m'aimait pas. À force d'ouvrir ma gueule, ils m'ont aussi viré du magazine. Ils m'ont convoqué dans une salle avec mousseux et petits fours, je pensais qu'ils recevaient des gars de l'Union soviétique, on me passe une coupe et là le rédacteur en chef me dit en trinquant : "Un mec de ta qualité n'aura pas de mal à retrouver du travail." J'avais trois mômes en bas âge, et on m'a viré comme ça, je n'avais que la photo pour vivre. »

Peu de temps après, on l'embauche à La Vie ouvrière.« J'y ai croisé des grands noms de la photographie : Cartier-Bresson, Willy Ronis, Roger Pic. Ce journal m'a sauvé mais m'a aussi permis d'exploser. On me commandait des reportages, ils mettaient bien en avant mon travail, c'était un beau journal. »

La démarche du photographe s'affine, il comprend ce qu'il cherche à montrer : « Il m'a fallu un temps indéterminé pour comprendre ma photographie, une photographie partisane, engagée. Ça ne m'est pas venu d'un seul coup, c'est une réflexion et une leçon de modestie. Je n'ai pas cherché à documenter, j'ai découvert à travers l'accumulation de mes images que je documentais des périodes. Je balançais ces images et, par la publication, elles touchaient des milliers de gens que je ne connaissais pas. Je m'étais inscrit pompeusement auprès de la classe ouvrière et petit à petit je me suis rendu compte que j'ai accumulé des petits bouts de machins qui aujourd’hui servent la mémoire collective. »

 

Texte et photo ©Yann Levy. Article initalement publié dans la revue AAARG!

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