Demain, à l’aube, alors que ne blanchit plus la montagne, je partirai

Demain, je rejoindrai à pied cette source à côté de laquelle j’aime tant m’assoir et me reposer. Demain, j’aurai tout oublié, je ne serai qu’une conscience animale attentive à ce qui l’entoure, marchant dans le présent, me reposant des hommes, de leurs égos et de leur toute-puissance.

Chemin menant à la source Chemin menant à la source

Demain, je rejoindrai à pied cette source à côté de laquelle j’aime tant m’assoir et me reposer.

Demain, je viderai ma tête trop remplie. Je congédierai mes idées qui jouent à saute-mouton dans cette décharge qui me sert de cerveau.

Je marcherais guidé par le chant des oiseaux et la fraicheur du ruisseau.

J’admirerai le ciel bleu et les nuages blancs qui avanceront lentement.

J’observerai les arbres immobiles traversés, ça et là, par les rayons du soleil.

Je caresserai et sentirai la terre.

Je m’approcherai des rochers pour contempler cette faune minuscule que l’on ignore trop souvent. Cet écosystème qui ne craint pas la pandémie mais qui subit l’homme et ses exactions sans cri, sans larme et sans protestation.

Je marcherai longtemps pour rejoindre cette simplicité, mon visage creusé par l’effort, sans fard. Je veux rejoindre ce lieu où les apparences n’existent pas, où la beauté se gagne en transpirant et ne s’achète pas avec de l’argent. Je veux ralentir, aller à mon rythme, délesté du poids de l’avenir qui  pèse sur mes épaules. Je veux jeter ma culpabilité et ma honte dans un ravin. Je veux me débarrasser de ce trop-plein.

Et riche de ma situation, je n’oublierai pas de penser à ceux qui auraient le désir ou le besoin de rejoindre ce chemin. Ceux qui ressentent au plus profond d’eux l’envie de se sentir autres. De se sentir vrais. Pour renouer avec leurs instincts éteints par ce surplus de sollicitations. Pour qu’ils puissent chérir le présent, loin du tumulte de fades explications. Pour qu’ils puissent s’éloigner des angoisses rabâchées par les chaines d’informations. Pour qu’ils oublient les comparaisons et des habitudes qui les font agir sans raison.

Je prendrai garde ne rien abîmer, je n’arracherai pas la mousse, je resterai sur le sentier, loin des ronces habitées, loin des violettes maintenant fanées, des gentianes bleues et des doux tapis de crocus. Je ferai quelques pas sur les névés, pour le plaisir de voir mes pieds s’enfoncer, pour laisser une légère trace de mon passage qui disparaitra à la prochaine chaleur.

Je ferai cette randonnée pour oublier, pour pouvoir me rassembler et pour enfin penser. Car dans cette immensité silencieuse, je serai enfin débarrassé de ce flot incessant d’improbables vérités. Près des sommets encore enneigés je serai loin des paroles insensées, des discussions sans intérêt qui ne reflètent que le narcissisme de ceux qui les font durer.  Je fuirai pour quelques heures le sens adulé de la répartie. De la vitesse qui se déverse et s’érige en gourou. J’éviterai ce mépris qui détruit tout. Ce raz-de marée qui écrase mes sensations et mes émotions. Car tout va si vite. Car tout est si dense. Et dans ce chaos tout me semble si sombre.

Demain je toucherai avec mes mains l’eau glacée, l’eau blanche et opaque au reflet rosé, cette eau qui me montrera en toute sincérité, en toute simplicité que le printemps est arrivé et que la neige fond désormais à vive allure.

Et je sais que le vivant me laissera le temps de le contempler. Pour l’admirer je m’assiérai entre les feuilles mortes et les nouvelles herbes au vert tendre. L’air frais me fouettera le visage et me fera frissonner. Je me laisserai emporter par toute cette pureté.

Près de la source, à quelques heures de marche, j’apercevrai peut-être quelques chamois se désaltérant près de la cascade.

Demain, j’aurai tout oublié, je ne serai qu’une conscience animale attentive à ce qui l’entoure, marchant dans le présent, me reposant des hommes, de leurs égos et de leur toute-puissance.

Je n’aurai pas besoin de mots. Je ferai corps avec un territoire qui n’est pas le mien mais qui a la bonté de me tolérer.

J’avancerai chassant les réflexions qui me parasitent. Je laisserai de côté toutes ces choses que l’on entasse, que l’on amasse et qui polluent nos journées de trop avoir à nous en occuper.

Sans écran, je ne capturerai aucune image, je n’appartiendrai à aucun réseau. Je veux admirer de mes seuls yeux, je veux sentir de mon nez, caresser de mes mains et entendre de mes oreilles.

Près de cette source, je ne serai pas seulement un homme qui existe, je serai un homme vivant. Je me laisserai bercer par cette nature à la fois hostile et paisible qui n’a pas encore été abîmée.

Et je sais qu’à mon retour, j’aurai le sentiment d’avoir fait un long voyage, un voyage hors du temps. Je serai tel un étranger dans mon foyer. Je serai tel un nomade ou un enfant qui s’entendra poser de vraies questions.

Je retournerai souvent à la source, cette source d’où jaillit la tranquillité, cette eau qui transporte une part de réalité mais qui ne prétend pas détenir une quelconque vérité. A ses côtés je serai humble et heureux, riche de ma simple présence à la beauté du monde. Riche de savoir contempler et de m’émerveiller.

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