Le sondage de la sottise

"et que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs."

« Près de 7 Français sur 10 (69 %) estiment qu’il existe un problème "d’islamo-gauchisme" en France, selon un sondage Odoxa-Backbone consulting pour franceinfo et Le Figaro publié mercredi 24 février. »

« L’islamo-gauchisme , slogan politique utilisé dans le débat public, ne correspond à aucune réalité scientifique. », affirme le plus grand organisme public français de recherche scientifique.

Voilà des sondeurs qui posent une question (« Frédérique Vidal, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a déclaré que « l’ islamo-gauchisme gangrène la société dans son ensemble et l’université n’est pas imperméable ».  Vous-même, êtes-vous d’accord ou pas d’accord avec elle ?) dont l’objet principal est inexistant ou indéfinissable . Peu importe sa réponse,  la personne sondée ressemblerait à un illustre spécialiste de quelque chose qui n’existe pas . Ai-je le droit de demander à 1000 Français si Dieu enverrait tous les hommes au paradis ou pas  ? Bien sûr que non , ma question suppose que l’existence de Dieu est un fait établi et cette manière de poser la question m’ôte subtilement la possibilité et le droit d’être un athée.

Ensuite , selon cet illustre sondage, « 57 % pensent que les études menées à l'université sur l'intersectionnalité, le post-colonialisme ou encore les rapports de domination sont "légitimes". » . « 44% de nos concitoyens qualifient au contraire ces recherches de dérives idéologiques, sources de division, tout comme 45% des sympathisants RN 41% des sympathisant LR et 38% des sympathisants LF. »

Combien de personnes parmi ces sympathisants sont en mesure de définir avec une certaine précision l'intersectionnalité , le post-colonialisme ou le décolonialisme ? Combien de personnes sondées ont lu des ouvrages et des auteurs qui s’inscrivent dans ces courants ? L’honnêteté intellectuelle, l’intégrité scientifique et les exigences scientifiques exigent que toutes les personnes interrogées soient équipées d’une connaissance suffisante leur permettant de s’exprimer sur les champs de recherche en question . Il doivent également être capables de faire la différence entre ces « studies . » De surcroît , la question suggère encore une fois la réponse puisqu’elle met dans le même sac des champs de recherches qui ont des points communs, mais énormément de divergences. Comme si des sondeurs demandent à 1000 Français si les Huit présidents qui ont gouverné la France sous la Ve République sont des bons présidents . La question détermine la réponse et tue la nuance.

Surtout, je suis doctorant et le thème de ma recherche s’inscrit dans le courant postcolonial . C’est un fait indubitable qu’il n’est pas possible de prétendre connaître ce champ de recherche sans avoir étudié certaines œuvres-clés et sans avoir connu certains auteurs fondateurs de ces théories . D’ailleurs, il serait intéressant que les journalistes posent des questions sur le post-colonialisme , sur certains auteurs et sur leur réception en France à la ministre . Vu son intervention à l’assemblée, il faut s’attendre à ce que ses réponses virent au fiasco.

Quant aux sondés, dont l’un se demande : « ça sert à quoi le CNRS?» , sont dont la plupart des juges d’une affaire qu’ils ignorent, des censeurs d’un livre qui ne l’ont pas lu et des critiques qui dénigrent un ouvrage sur la base d’une quatrième de couverture biaisée.  Je conseille sincèrement à ces sondeurs de commencer à s’inquiéter. Si le gouvernement et ses partisans commencent à interdire les recherches soi-disant militantes, à dénigrer ce qu’ils pensent être des   pseudosciences, et à couronner uniquement les sciences « exactes » ,des sondeurs de votre genre devrait avoir une place de choix sur leur liste. Pour votre défense, il faudrait prouver d’une manière catégorique qu’un échantillon de 1005 individus âgés de 18 ans et plus est indubitablement représentatif de la population d’un pays qui a huit frontières et « 365 fromages. »

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