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Billet de blog 13 avr. 2021

Vers un risque de sélection économique dans les Formations en Travail Social?

La formation des travailleurs sociaux (dont la mission est d'accompagner les plus fragiles) ne serait-elle pas, elle-même, en train de se précariser ? Les coûts de sélection sont en train de suivre une courbe ascendante inflationniste, au détriment des candidats les moins pourvus économiquement.

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Par Sébastien Ponnou* et Fabien Clouse**

Des frais d’inscription annuels exorbitants

Les frais d’inscription dans les Établissements de Formation en Travail Social (EFTS) oscillent en moyenne entre 603 et 1 429 euros (1), soit entre 1 809 et 4 287 euros pour un Diplôme d’État gradé licence (ES, ASS, EJE, ETS). Ces coûts sont 2,6 à 6,2 fois plus élevés qu’un parcours licence classique - y compris les licences travail social ou les diplômes d’État du travail social préparés à l’université (229 euros par an, - soit 687 euros pour un parcours licence (https://www.campusfrance.org/fr).

Ces écarts sont d’autant plus incompréhensibles qu’ils fluctuent d’une école à l’autre et ne semblent faire l’objet d’aucune politique de régulation ou de contrôle, tandis que les EFTS - financés par la région - sont sous la tutelle de la Direction Régionale de la Jeunesse, des Sports et de la Cohésion Sociale (DRJSCS) et du rectorat.

 Frais de sélection

A ces frais d’inscription élevés s’ajoutent des frais de concours avoisinant les 130 à 150 euros. Un budget d’autant plus important si l’on considère que de nombreux candidats s’inscrivent dans plusieurs écoles afin de multiplier leurs chances de réussite. Ainsi, une étude menée en 2008-2009 sur deux cohortes de candidats indiquait qu’un tiers d’entre eux avait déjà passé le concours l’année précédente, et jusqu’à trois ou quatre fois pour 11,5% d’entre eux (CREAI/IRFFE, 2008, p. 63). Une autre enquête menée en 2016 auprès de soixante-douze étudiants répartis sur cinq EFTS montre que « l’écrasante majorité […] ont passé les concours d’entrée dans différentes écoles, parfois en dehors de leur région d’habitation, dans une stratégie de mobilité géographique. Beaucoup en sont également à leur deuxième, voire troisième tentative […]. En moyenne, les étudiants ont passé les concours de sélection dans trois établissements différents, le plus souvent sur les mêmes filières de formation » (Pouchadon, 2016).

Ces surcoûts interpellent d’autant plus que les processus de sélection se sont considérablement réduits dans le courant des années 2010, pour se résumer à un unique oral de sélection de 20 à 30 minutes (Ponnou & Clouse, 2020). Là encore, ces frais d’inscription au concours ne relèvent d’aucun texte réglementaire et ne sont encadrés par aucune instance de contrôle (Bourguignon, 2015, p. 47).

 La préparation au concours

Enfin, compte tenu des résultats relativement disparates des candidats à ces épreuves de sélection, les EFTS ont emboîté le pas d’écoles privées et proposent des sessions de préparation aux concours du travail social. Soit une préparation des EFTS à leur propre concours d’entrée où, pour augmenter leurs chances de réussite, les prétendants au concours peuvent bénéficier de différents types de dispositifs : 385 euros pour 35 heures de préparation, 517 euros pour 45 heures, 1 000 euros pour 150 heures, 1 390 euros voire 1 925 euros pour six mois de préparation - stage compris,  2 107 euros pour 245 heures sans stage, ou encore 516 euros pour une préparation intensive « spécial lycéen » en deux semaines durant les vacances scolaires… Sans garantie de réussite aux épreuves d’admission, ni aucune étude susceptible d’estimer le taux de reçus parmi ces candidats ayant suivi une préparation. Notons encore que ces prépas concours ne font l’objet d’aucun référentiel pédagogique (Clouse & Ponnou, 2021).

 Vers une reproduction des inégalités sociales au sein même des formations en travail social ?

Ces informations confortent une hypothèse relativement grave : elles engagent une forme de sélection sociale voire économique selon les ressources financières des candidats ou de leur famille (Bourdieu & Passeron, 2018). Elles contribuent ainsi aux logiques de marchandisation du social, où les enjeux technocratiques et le new management des institutions publiques président aux pratiques du sens et à l’intérêt des sujets engagés dans ces dispositifs : les étudiants, les formateurs, les professionnels, et in fine les personnes bénéficiaires de l’intervention sociale (Chauvière, 2016 ; De Gaulejac, 2020 ; Janvier, 2016 ; Ponnou & Niewiadomski, 2020).

Références

Chauvière, M. (2016). Trop de gestion tue le social: essai sur une discrète chalandisation. La découverte.

Clouse, F. & Ponnou, S. (2021 - sous presse). La sélection à l’entrée des formations en travail social : quelle place pour la clinique ? Forum (162).

CREAI/IRFFE. Aux portes de l’IRFFE, qui sont les étudiants en travail social de demain ? Enquêtes « sélection » 2007 et 2008, Département d’Etudes, de Recherches et CREAI/IRFFE. En ligne : http://www.apradis.eu/pub/dero/Etude_SELECTION_2008.pdf ), consulté le 28-06-2020.

Gaulejac (De), V. (2020). Le travail social à l’épreuve du management public. In Ponnou, S. & Niewiadomski, C. (2020). (Dir.). Pratiques d’orientation clinique en travail social. Paris : L’Harmattan.

Ponnou, S. & Clouse, F. (2021 - sous presse). La sélection à l'entrée des formations en travail social : quelle place pour la clinique ? Forum

Ponnou, S., & Niewiadomski, C. (Dir.) (2020). Pratiques d’Orientation Clinique en Travail Social. Paris : L’Harmattan.

Pouchadon, M.-L. (2016). L’orientation professionnelle en formations sociales. Profils, logiques d’entrée et expériences individuelles. Rapport de recherche DRJSCS Aquitaine. En ligne : http://www.irtsaquitaine.fr/telechargements/recherche/profil-etudiants.pdf, consulté le 24-05-2020.

*Sébastien Ponnou est psychanalyste et maître de conférences en sciences de l’éducation à l’Université de Rouen Normandie - IUT d’Evreux, Centre Interdisciplinaire de Recherche Normand en Education et Formation (CIRNEF - EA7454).

Ses travaux de recherche portent sur les études psychanalytiques (clinique et théorie), les problématiques de santé mentale (notamment TDAH et autisme), ainsi que les pratiques cliniques, les enjeux institutionnels, de formation et de recherche dans le champ médicosocial. Il a exercé durant une dizaine d’années en qualité d’éducateur spécialisé et formateur en travail social.

** Fabien Clouse est éducateur spécialisé, Formateur en travail social, Doctorant en sciences de l’éducation à l’Université de Lille Nord de France, Centre Interuniversitaire de Recherche en Éducation de Lille (CIREL - ÉA 4354.Ses travaux portent sur la formation en travail social, la clinique en éducation, l'accompagnement des adolescents dans le secteur médicosocial.

Paru dans Lien Social n°1292.

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