Je n’oublierai jamais le choc de cette fin d’après-midi d’arrivée à Venise, il y a fort longtemps, quand le soleil déclinant éclairait d’une lumière dorée les façades des multiples palais vénitiens que longeait le Vaporetto. L’eau battait contre des portes vermoulues et j’avais l’impression de rentrer dans un monde oublié. Après un long trajet en train et la proximité imposée d’italiens gais et bruyants, la beauté de cette vision m’avait saisie durablement.
Depuis, mon histoire d’amour avec Venise, épisodique mais sans faille, m’a ramenée vers elle régulièrement, avec toujours la même émotion, la surprise ayant cédé la place peu à peu au plaisir des retrouvailles.
Et puis voila : le monde s’effondre, Venise aussi. Et je ne parle pas là du recouvrement de la Sérénissime par l’eau de la Lagune, mais par la néolibéralisation du monde.
Qui n’a pas vu la Place San Marco, avec ses orchestres historiques jouant sous l’oeil torve, et géant, d’un icône publicitaire recouvrant en partie l’une des façades, n’a pas pu profiter de cette illustration grandeur nature de ce que le néolibéralisme fait au Monde.
Elle a survécu à tout, la Sérénissime, et voila qu’elle se donne (pour combien ?) à des marchands du temple qui ont décidé de l’avilir.
Bien sûr, qu’il y a plus grave, et que, même sur cette question, l’on ne compte plus les zones abîmées par les encarts publicitaires, en France ou ailleurs. Mais l’on ne peut pas qualifier cette ville-là de zone appauvrie qui aurait absolument besoin de cette manne : les touristes sont déversés, par cargaisons entières, d’immenses bateaux (dont on se demande comment ils peuvent être autorisés à pénétrer dans une zone tellement fragile écologiquement). Ces mêmes touristes achètent un nombre incalculable de “souvenirs” fabriqués, parfois, dans la région. Ils consomment des tonnes de boissons et de nourriture. Bref, je ne pense pas que ce soit le besoin qui pousse notre grande dame à se prostituer de la sorte.
Non, je crois que c’est simplement la fin d’un monde, sinon la fin du monde. C’est du moins ce que m’ont laissé entendre deux vénitiens, qui, eux-mêmes, ne reconnaissent pas leur ville, pour laquelle ils ont pourtant depuis toujours accepté la nécessité touristique. C’est l’état d’esprit qui a changé : le tout-commercial a pris le pas sur les valeurs historiques et esthétiques de cette ville.
A l’image de cette Biennale d’art contemporain, qui expose, dans des lieux pourtant enchanteurs, une apologie du vide : mais ce qui a pu avoir un sens avec l’Arte Povera ou l’art conceptuel, n’est plus ici qu’un emballage où de faux artistes se laissent aller à tracer des traits hasardeux sur des murs blancs ou à exposer un coquillage. La question qui vient, quand on est confronté à cela, c’est “Ca coûte combien ?”.
Il parait que l’art contemporain est une valeur économique sûre. En visitant cette exposition, je le comprends : nous sommes à une période de décadence telle que le roi n’en finit plus d’être nu, ses sujets hypnotisés ne cessant de louer la splendeur de sa tenue. Peu d’investissement, beaucoup de valeur ajoutée…
Quand les yeux se décilleront-ils ? Quand est-ce que la question de la valeur reprendra son sens premier, non côté en bourse ? Quand est-ce que la question-même du sens retrouvera droit de cité, et, encore plus, celle du bon sens ?