Juste avant l'apocalypse

Il y a très peu de temps, vous en souvenez-vous, certaines personnes connues, dont un petit nombre se présentait comme étant des scientifiques, niaient le réchauffement climatique. Il en existe encore, et même parmi ceux qui ont un pouvoir exorbitant sur le monde.

 

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                                                                                                                                                                                                                               Certains, donc, niaient encore récemment le réchauffement climatique. Ou prétendaient que notre planète en avait connu d’autres (ce qui est vrai, mais pas du tout dans un si court laps de temps et ces périodes longues où la température variait n'étaient pas, bien sûr, causées par l’activité humaine). D’autres jouaient sur les mots : « Il ne s’agit pas de « réchauffement climatique », mais de « changement climatique » précisaient-ils comme s’ils étaient les détenteurs d’une vérité syntaxique renvoyant ceux qui lançaient des alertes sur le climat à des benêts abusés par des manipulateurs…
Où sont-ils donc, ces oiseaux de bon augure, pour lesquels le pire est toujours impossible ? On n’entend pas beaucoup, dans les médias, d’autocritiques déchirantes de ces théoriciens du complotisme qui ont prétendu pendant des années que « tout va bien Madame la Marquise… ».
La marquise transpire sous son ombrelle et son très riche époux envisage sérieusement d’acheter un terrain en terre australe : s’il n’en reste que quelques uns, il veut être de ceux-là, et entend protéger, tant que faire se peut, ses descendants d’une chaleur caniculaire, de la transformation des territoires tempérés en zones désertiques, et du développement de tempêtes destructrices… Et, promis, il va emmener avec lui des salariés pour cultiver des produits bios afin d’en agrémenter sa table…
Hélas pour M. Le Marquis, les pays appelés à résister un peu plus longtemps que les autres à la catastrophe climatique en cours commencent à résister, déjà, à l’envahissement futur de leurs terres encore fraîches par les ultra-riches de notre monde globalisé. Tant mieux : en ce qui me concerne, j’aurais plutôt envie de les assigner à résidence sur l’équateur, pour les punir par là où ils ont péché…

Avant et maintenant : le jardin

Je me souviens du bruissement des insectes quand j’étais, enfant, chez ma grand-mère, je revois les papillons tourbillonnant au-dessus des fleurs, les abeilles qui butinaient, les oiseaux faisant des arabesques dans le ciel en pépiant; et tout cela était très vivant et très gai. Le jardin était parfumé, saturé de parfums de roses ou de giroflées. Je me vois encore, le nez dans l’herbe, à suivre les itinéraires des animaux minuscules qui, chacun, suivait son destin, des fourmis aux gendarmes, des scarabées aux vers de terre. Les mouches et les moucherons ne nous dérangeaient pas, c’était normal de les voir s’approcher des restes de repas sur la table : on les faisait partir d’un coup de torchon; et elles revenaient… Au bout d’un moment, on rentrait quand même les restes de repas, mais on ne les mettait pas au frigo, parce qu’il n’y avait pas encore de frigo, on les mettait dans le « garde-manger » espèce d’étagère grillagée qui pendait, accrochée en hauteur, dans le couloir…
J’ai la chance d’avoir un jardin. Mais il est mort. Pas complètement mort, c’est vrai, mais agonisant. Pourtant je n’ai jamais pulvérisé le moindre pesticide, je laisse l’herbe et les arbustes pousser comme bon leur semble. Mais la terre est vide, ou presque, le ciel silencieux : les fleurs des champs, pâquerettes et renoncules, ne poussent presque plus, en tout cas, beaucoup moins qu’il y a quelques années… Les violettes ne tentent plus que quelques percées. Pour les oiseaux et les lézards, au début, j’ai accusé mes chats. Mais que viendraient chercher les oiseaux dans cet univers de plus en plus déserté par les insectes?
Je sais que le monde ne se réduit pas à mon jardin, lequel d’ailleurs, d’après une amie, est beau parce que naturel et, encore, luxuriant. Mais je trouve poignant de pouvoir constater à mon échelle, et dès aujourd’hui, les conséquences d’une catastrophe écologique et climatique qui est encore minimisée par la plupart des décideurs. Lesquels font encore mine de se demander s’il y a un lien entre la destruction des abeilles et des insectes, et l’utilisation massive des pesticides…
Je pense que nos enfants, s’ils survivent à l’apocalypse, feront des procès à tous ces dirigeants d’industries polluantes, à tous ces décideurs qui ont minimisé sciemment les risques pour la planète afin de continuer à développer les profits des capitalistes.
Mais il sera trop tard.

Faire taire les contestataires et cacher les preuves de l’arrivée de la catastrophe

Le permafrost fond plus vite que prévu. Et nous n’avons aucune possibilité pour modéliser l’évolution globale du système, dans la mesure où rien, jamais, ne s’est passé comme ça. L’extinction des espèces et la diminution rapide de la biodiversité, la déforestation, la pollution globale de la terre et des océans, l’augmentation du C02, les phénomènes climatiques extrêmes, l’augmentation de la température, la fonte des glaces et la montée des eaux, la raréfaction de l’eau potable, : ces phénomènes vont interférer les uns avec les autres d’une façon qui nous échappe totalement.
Les décideurs ont compris qu’il allait y avoir, sous peu, une migration massive de réfugiés climatiques. Comme ils en redoutent les conséquences sur le train de vie des pays « industrialisés » ils essaient de criminaliser le désir de migration et les migrants, et aussi ceux qui veulent sauver ces derniers de la mort.
C’est à l’aune de cette propagande anti-migrants que l’on peut comprendre la propagande jetant l’opprobre sur les oppositions aux régimes néolibéraux en place. La répression policière contre les gilets jaunes (qui a pu toucher, accessoirement, des passants, des street-médics, des syndicalistes, des mineurs, et récemment des militants écologistes pacifiques…) ou la criminalisation, de la part de tous les médias aux ordres, de ce mouvement des Gilets jaunes, assimilés du coup à des casseurs, tout comme l’inscription dans la Loi de l’état d’urgence, témoignent de la peur des pouvoirs de perdre la main par rapport à la contestation des citoyens. Cela témoigne aussi des moyens massifs mis en œuvre pour nous faire accepter peu à peu un affaiblissement de nos principes démocratiques, comme le droit à manifester par exemple. Ainsi, si l’on en croit les discours de nos officiels, il ne serait plus légal de manifester dans une manifestation non autorisée, et avoir l’intention de se rendre à ce type de manifestation serait un délit justifiant l’emploi de la force par les forces de l’ordre.
Il ne suffit pas de grand-chose pour que nos libertés fondamentales ne soient plus qu’un sujet de dissertation d’histoire ou de philosophie pour les générations futures, si ces deux matières, cependant, continuent d’être enseignées avec la richesse de réflexion qu’elles permettent, ce dont je doute pour l’avenir… Mais on peut faire un lien entre cette limitation croissante de la liberté d’expression, et le masquage volontaire de la réalité du réchauffement climatique et de l’atteinte de plus en plus massive de tous les équilibres des éco-systèmes planétaires.

Mai 68

J’avais compris, il y a quelques années, que la guerre des classes n’avait jamais cessé, et que les très riches étaient en train de la gagner, comme l’affirmait avec cynisme W Buffet.
Mais je considère qu’une donnée se rajoute à ce constat, c’est la question de la fin du monde, en tout cas, la fin du monde tel que nous le connaissons. Lors du mouvement de mai 68, il y avait déjà une prise de conscience écologique. Ceux qui quittaient les villes pour aller élever des chèvres dans des campagnes reculées et vendre leurs fromages au marché du village, étaient les précurseurs d’une prise de conscience que l’industrialisation et le capitalisme portaient en eux un potentiel destructif, de la planète et de l’humanité, contre lequel il fallait lutter.
Mais la propagande du capitalisme est redoutable. Faire rentrer peu à peu les leaders dans le rang en favorisant leur intégration au système (Cohn-Bendit), dévaloriser ce mouvement révolutionnaire mondial de la jeunesse en ne retenant que les robes à fleurs et les drogues, ou la musique. Passer sous silence les acquis de ce mouvement en terme de démocratie dans l’entreprise ou l’université, tout en détricotant peu à peu ces acquis, etc. Tout a été bon pour nous faire oublier que cette « parenthèse enchantée » comme elle est nommée depuis, était un vrai mouvement collectif , et international, d’alerte des jeunes s’opposant au monde que ceux qui étaient en place leur préparait.
Nous nous sommes presque tous faits avoir par cette propagande, même les féministes qui, jusqu’au mouvement « Me too » n’osaient plus revendiquer leur féminisme puisque la société patriarcale était censée avoir été abolie et remplacée par une société purement égalitaire… La même chose s’est passée pour l’écologie : on a ridiculisé ceux qui faisaient leur compost au fond de leur jardin, ou qui osaient critiquer encore la société de consommation, alors que celle-ci permettait à tous d’avoir accès à une automobile et au tourisme de masse et, plus tard, à un smartphone. Les multinationales n’étaient plus représentées comme des monstres aliénant les individus, et peu soucieuses de l’environnement, mais comme des pourvoyeuses d’emploi. Chacun, s’il critiquait le système et, par exemple, évoquait la raréfaction des énergies fossiles, et l’envahissement de nos assiettes par des polluants toujours plus nombreux, était renvoyé à son manque de pragmatisme l’empêchant de considérer les problèmes dans leur ensemble, et donc d’accepter quelques menus désagréments contre une amélioration globale du niveau de vie.
Ainsi, la question de la dégradation croissante de l’environnement a presque disparu des radars pendant 50 ans. Et là je ne parle pas des militants écologistes qui ont continué à se battre, mais du retentissement de cette lutte dans « l’opinion publique ».
Ces cinquante années où tout a basculé, nous ne les rattraperons jamais. Je m’en veux terriblement de n’avoir pas compris l’ampleur du phénomène. Je ne voyais pas que la destruction globale allait venir d’une succession de petites acceptations individuelles.

Sur le revirement des USA en 1979 à propos de cette question, lesquels ont renoncé à cette époque à prendre cette question à bras-le-corps, on m'a proposé (Corinne N) ce livre "Perdre la terre" de Nathaniel Rich au Seuil (2019) qui est présenté dans la première partie de l'émission de France-culture "L'instant critique" ici.

La question de la fin du monde

Les très riches, dans ce monde en pleine décadence, ont tranché : ils vont danser, et s'empiffrer, au bord du volcan jusqu’à l’explosion finale. Allons-nous les laisser faire ?
Cependant pour nous, qui voulons survivre et qui souhaitons que nos enfants puissent connaître le bonheur de vivre, n’est-il pas trop tard ?
Tenons compte de l’expérience récente, pensons à ces dizaines d’années, depuis mai 68, où nous nous sommes laissés endormir par la société de consommation, comme dans « Le meilleur des mondes » d’A. Huxley, où la bonne nourriture est donnée par l’Etat sans que la population ne réalise qu’elle est ainsi aliénée. Tenons compte du fait qu’il aurait fallu que tout-le-monde, à ce moment-là, se saisisse de la question de l’avenir de la planète et fasse pression collectivement pour développer des énergies renouvelables et non polluantes, au lieu de se contenter de savoir que les grands pétroliers cotisaient pour « l’environnement ».
Quelles mesures sont actuellement à prendre en priorité ? Je pense qu’il faut mettre en place très rapidement des collectifs de chercheurs de toutes les disciplines, non pour tenter de prouver une fois de plus ce que tout-le-monde sait, mais pour réfléchir à des stratégies politiques à mettre en place sur un an, cinq ans et dix ans. Et pas des réunions liées aux gouvernement, non, car les représentants de ceux-ci, beaucoup trop liés aux lobbies industriels et financiers, ne seraient là que pour freiner la réflexion et l’action, mais des réunions où les jeunes seraient fortement représentés.
Ensuite, ces décisions, il faudra les imposer. Par la voie électorale, si l’on trouve de vrais démocrates respectueux de la parole pré-électorale donnée, mais aussi par des rapports de force qu’il ne faudra pas exclure, je pense au boycott, puisque le capitalisme n’existe que parce que nous lui apportons quotidiennement notre dîme, mais aussi à toutes les manifestations et actions non violentes mais qui diront bien notre détermination. Appliquons, dans la lutte pour défendre l’humanité et notre planète, la devise que semble pratiquer quotidiennement E. Macron : « Pile, je gagne, face, tu perds »…

Il est urgent d’agir, c’est une question de mois, de semaines, de jours…

La détérioration du monde va très vite, la radicalisation des pouvoirs aussi : le temps de se coordonner pour aller contre cette évolution dramatique nous est compté. Alors il faut aller à l’essentiel, discuter, réfléchir, faire des plans d’action. Mais surtout, ne pas perdre une minute, puisque nous sommes à minuit moins pas grand-chose avant l’apocalypse.

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