"Mes chers compatriotes" fake consolateur

Les Français sont doublement attristés, ayant dû assister à l'embrasement de Notre-Dame de Paris, et, en même temps, à l’annulation définitive de l'allocution du Président. Proposons donc ici un ersatz de discours présidentiel...

"Nous sommes ici, ce soir, pour un grand rendez-vous, un rendez-vous avec l'Histoire ! Notre rencontre aurait dû se produire mardi dernier mais vous connaissez tous le drame national qui a atteint les français dans leur cœur et dans le sentiment profond d'appartenir à une histoire commune. La cathédrale Notre-Dame de Paris a traversé l'histoire des français comme une flamme brillante... et elle m'a apporté, personnellement, en l'occurrence, une fière chandelle...

En effet, mes chers concitoyens, je n'étais pas prêt, et la nouvelle de cet effroyable incendie m'a cueilli alors que je tournais et retournais les phrases que j'allais vous dire afin de vous présenter les orientations que je vais désormais donner à ma politique à l'issue du Grand Débat National. Et je galérais.

Ce Grand Débat a été un vrai succès puisque, vous le savez, pas moins d'un million et demi de personnes ont participé. Des esprits chagrins disent que ce sont les mêmes qui ont apporté leurs contributions sur Internet, sont intervenus dans les réunions et ont inscrit leurs desiderata sur les cahiers de doléances. D'autres chipotent sur le fait que moins de la moitié des contributions auraient été traitées. Enfin certains font remarquer que le chiffre rapporté au nombre d'électeurs, plus de 44 millions, est loin d'être celui que l'on attendrait devant l'opportunité enfin laissée aux Français d'exprimer leur opinion sur la politique de notre pays.

D'abord, ça aurait pu être pire : peu ont appelé au boycott du GDN, mais moi je me disais : « De quoi vais-je avoir l'air, si personne ne vient ? ». Non, comme d'habitude la comm' a été bien faite et ceux qui devaient venir, sont venus. Les autres, comment dire, les autres, ceux qui ne saisissent pas l'ampleur de mon geste, on s'en fiche, hein ? Ce sont des riens...

Vous êtes peut-être étonnés de mon parler cash, mais voilà, c'est une première décision due à ce Grand Débat : vous voulez participez au pouvoir politique, vous voulez avoir votre mot à dire ? Vous voulez de la transparence ? Eh bien, c'est entendu, je me mets à votre niveau et vous allez m'entendre. Vous m'avez vu mouiller ma chemise dans de nombreux débats, je vais faire plus pour vous, mes chers concitoyens, je vais vous dire la vérité ! Enfin, la mienne. Parce que vous savez que tout est relatif. Je suis philosophe, moi, il ne faut pas l'oublier.

Vous allez me dire (vous voyez, je vous connais bien !) : « Mais on ne veut pas vous entendre, on veut que vous nous écoutiez ! ». Mais c'est pareil ! Vous êtes des millions, vous croyez que réellement je peux vous entendre ? Même les résultats du Grand Débat ont dû être traités par informatique et par mots clés, alors... Le dialogue en direct et la démocratie participative, laissez-moi rire ! J'ai autre chose à faire, moi, je suis Président de la République, je vous rappelle.

Mais j'ai mieux à vous offrir, puisque la voix du peuple, c'est moi ! Qui est-ce qui a été élu représentant du peuple il y a tout juste deux ans ? C'est moi ! Donc c'est vous qui parlez par ma voix ! Voilà !

En plus, pour être sûr de ne pas me tromper, je demande à mes proches ce que pense le peuple, et ce qu'ils disent correspond toujours à ce que je pensais : c'est bien une preuve, ça ! Mon ex-garde du corps était parfait pour ça, et vous me l'avez enlevé. Franchement, je n'apprécie pas...

Donc, si vous avez bien étudié le questionnaire du Grand débat, vous avez bien repéré (sinon, c'est que vous êtes idiots et cessez d'écouter mon discours, il n'est pas pour vous) qu'on vous demandait ce qu'il fallait choisir, pour que l’État fasse des économies, entre diminuer les services publics et augmenter les impôts. Vous vous doutez bien que c'est une question rhétorique, puisqu'on va faire les deux. Ce n'est pas moi qui décide, hein, c'est la Commission européenne, le FMI, l'OCDE, etc. Et n'ergotez pas, s'il vous plaît, sur le fait qu'il ne serait pas indispensable de réduire la dette publique qui, en réalité, serait fictive et facilement comblée en supprimant les paradis fiscaux et le crédit d'impôts aux entreprises. En fait, tout cela vous dépasse et, en plus, moi, j'ai été élu pour ça, diminuer les dépenses publiques. Il y a les experts et il y a les autres : les autres, c'est vous, et vous avez encore de la chance que je vous explique, ce sont mes conseillers qui ont insisté, parce que moi...

Non, ne faites pas les étonnés, quand je parlais de changement, c'était pour enfin installer le néolibéralisme en France. Vous avez préféré voter en détournant le regard et le nez, mais vous savez bien que la démocratie sociale à la française, c'est fini. Ben oui, cessons la langue de bois, que diable ! On ne peut pas dorloter les riches qui me soutiennent, favoriser les grandes entreprises françaises habituées à échapper à l'impôt et maintenir tous ces filets de sécurité protégeant les français, qui freinent par-là même la victoire du capitalisme financier dans notre entreprise-France.

Donc tout va y passer : un nouveau recul pour l'âge de la retraite, une nouvelle diminution du nombre des fonctionnaires, une nouvelle taxe carbone, parce qu'il faut bien prendre l'argent quelque part, la désindexation des retraites sur l'inflation ainsi que tous les minimas sociaux... des privatisations de biens publics... Je ne vais pas tout détailler : comme ça, vous aurez encore des surprises !

Je dois vous avouer que je voulais, dans un premier temps, compenser ces mesures par des avancées sociales. Mais Dieu, en me donnant le temps de la réflexion, m'a aidé à comprendre que je faisais fausse route.

Car il faut vous dire la vérité, mes chers compatriotes : vous m'avez déçu ! Pire vous m'avez fâché. Cela fait des mois maintenant que sur les ronds-points, dans la rue, vêtus d'un gilet jaune fluorescent très vulgaire, vous hurlez pour demander ma démission. Une fois, c'est drôle, j'avais l'impression de voir des souris demander la destitution du chat. Mais là, vous commencez vraiment à m'énerver. Je connais les chiffres officiels de décroissance régulière de ce mouvement ridicule. Mais je sais aussi que l'énergie des forces de l'ordre, la célérité de la justice et le renforcement de la législation ne sont pas venus à bout de cette jacquerie. La violence imposée à mes forces de police par de sournoises attaques de manifestants qui ne sont tous que des casseurs en puissance, est venue à bout de ma tolérance.

Certains m'avaient suggéré de donner davantage de cadeaux, fiscaux et autres, et même d'accorder le RIC qui permettrait de renverser mon pouvoir pour répondre à « la demande du peuple ». Mais que nenni ! Autant donner de la confiture aux cochons, si je peux me permettre cette métaphore...

Je ne vais pas faire comme ça, et c'est moi le chef. C'est moi qui décide.

Donc je vais vous proposer un marché : si vous arrêtez toute manifestation, tout rond-point, tout rassemblement de gueux en gilets, je vous accorderai, petit à petit, quelques compensations.

Par exemple, même si on ferme des hôpitaux ou maternités de proximité, on dédiera un service d'ambulance aux transports urgents vers l'hôpital le plus proche. On maintiendra l'indexation des petites retraites. On diminuera l'imposition des classes moyennes... Elle sera pas belle la vie, si vous faites un petit effort ?

Je sais que certains de ces projets ont déjà été annoncés malgré moi, mais ce qui a changé, depuis une semaine, c'est que j'ai compris que je ne peux céder à la violence : sinon, on n'en aura jamais fini. Le pouvoir n'est pas de votre côté. Vous êtes nombreux, certes, mais moi je suis soutenu par la police, l'armée, l'Europe et la finance internationale, et j'ai été élu démocratiquement. Et vous pensez que c'est un tas de morveux qui peut me tenir la dragée haute ? Franchement...

Vous m'avez déçu, mes enfants, mais vous pouvez remonter dans mon estime en rentrant sagement chez vous et en rangeant vos petits gilets dans vos petites armoires bon marché. Je vous demande des sacrifices, certes, mais le progrès est à ce prix. Nous faisons tous des sacrifices : moi-même, je ne peux plus passer tous mes week-ends à me détendre au cas où une manifestation tournerait mal. Franchement, est-ce que c'est pour ça que vous m'avez élu ?

Vous avez rendez-vous avec l'Histoire. Nul ne sait ce qui arriverait si vous vous entêtiez à rejeter mon autorité... enfin moi je le sais, et c'est pas beau à voir. Mais rassurez-vous, je ne le souhaite pas...

Désormais, tout dépend de vous, la balle est dans votre camp !

Mes chers compatriotes, bonne nuit !"

 

Ceci est une parodie...

 

 

 

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