Corse : les enquêtes épatantes du Service de l’Inventaire du Patrimoine.

La vie et la foi au temps de l’art baroque: que racontent les tableaux, les fresques, les statues des 360 églises de Corse ? Pour le savoir, il faut suivre les enquêtes épatantes des historiens du Service de l’Inventaire du Patrimoine de la Collectivité de Corse.

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Tableaux nimbés de lumière céleste et biblique, Anges en prière et triangles mystiques, statues des Saints, orfèvrerie génoise et insulaire, fresques et décors peints… les églises de Corse disposent d’un riche patrimoine baroque. Lequel compose un splendide ensemble muséal, encore méconnu, peu valorisé mais cohérent, réunissant les 360 communes de l’île plus les chapelles, les oratoires et les couvents... 
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Ces oeuvres d’art, certaines précédant la Renaissance italienne, sont réalisées dans un style à la fois exubérant et théâtral, témoignant de la vitalité d’un foyer de création pictural en Corse. Au temps de l'art baroque, dès le XVIè siècle, comment les insulaires, en contact permanent (et obligatoire) avec leurs tuteurs de la République de Gènes, vivaient-ils leur spiritualité quand les églises et les confréries rythmaient la vie sociale et politique ? 
Michel-Edouard Nigaglioni :  « on qualifie de piété baroque les sentiments qui animaient les insulaires quand ils construisent leurs églises paroissiales. Au XVIIè siècle en Corse, rien n’est trop beau, rien n’est trop cher pour Dieu. Ils ont pour la religion, un feu et une passion qui les poussent à s’imposer les plus grands sacrifices matériels. On accorde des sommes folles à l’ornementation des églises, moins pour la construction et la décoration des maisons privées, fussent-elles des casoni, des casali ou des palazzi. ».  
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Chapelles oubliées, oratoires somptueux, collégiales et cathédrales: ce patrimoine artistique considérable est ressuscité quand il est correctement inventorié et déchiffré avec amour, quant il est protégé et valorisé.
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C’est alors tout un monde qui défile devant nos yeux émerveillés. Michel-Edouard Nigaglioni et Jean-Charles Ciavatti, historiens d’art, sont les piliers du Service de l’Inventaire du Patrimoine de la Collectivité de Corse. Détectives expérimentés, ils sillonnent les routes insulaires à la poursuite d’une vérité multiple et émouvante…Exactement comme, plusieurs siècles auparavant, les peintres, sculpteurs, doreurs, stucateurs, marbriers, ébénistes sillonnaient eux-aussi les chemins muletiers de l’île pour honorer les commandes de leurs clients riches ou modestes. 
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M.-E. Nigaglioni « même si l’île ne disposait pas de possibilités financières considérables, les artistes prospèrent sur son sol. L’inclination naturelle des Corses pour le Baroque plonge ses racines dans sa définition même : c’est un art exubérant, théâtral, ostentatoire et imposant. En méditerranéens qu’ils sont, les Corses vivent une foi ardente, passionnée et démonstrative. Le style baroque est en parfaite adéquation avec la conception qu’ils ont de la religion.  Ce style Baroque est caractérisé par un goût pour la théâtralité, pour les effets de volumes et de mouvements. La ligne courbe est à l’honneur, on apprécie les compositions en diagonale, inventives, étonnantes, les effets de perspective, de lumière, de draperie et de trompe-l’oeil. Les coloris sont vifs, riches, profonds, contrastés, mis en valeur par l’éclat de l’or ou de l’argent. »

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Les investigations du Service de l’Inventaire, menées comme des enquêtes policières, se déploient sans jamais aucun clap de fin. Cartes anciennes, plans primitifs, documents inédits, objets oubliés mais dignes du Musée du Louvre, cadastres, correspondances, registres des notaires en toscan, legs, informations sourcées et croisées, plongées dans les archives départementales et génoises, analyses des indices, poinçons et signatures: chaque jour apporte son lot de révélations et de confirmations… ou bien de nouvelles énigmes à décrypter. M.-E. Nigaglioni : « on fait flèche de tous bois, la généalogie, l’héraldique, le dépouillement d’archives tous azimuts, ou même comme récemment le registre des entrées de la prison de Bastia au XIX ème siècle! On y voit que des artistes connus y ont été encabannés après avoir été ramassés en état d’ivresse sur la voie publique! Tout cela nous donne des éléments de biographie sur ces gens qui ont été doreurs, sculpteurs, peintres cela met de la chair autour d’un nom. ». Le coeur de métier de M.-E. Nigaglioni et J.-C. Ciavatti ? Leur érudition, leur expertise unique, leur dévouement , leurs réseaux, leurs infiltrés au coeur des archives, leurs contacts insulaires et internationaux:  « c’est une recherche qui ne s’arrête jamais, j’ai passé mon week-end dans les églises à Bastellica, à photographier des plafonds peints. Plus on visite, plus on étudie, plus on est performant. » Transféré à la Collectivité Territoriale de Corse en janvier 2004, le service de l’Inventaire est « l’outil de recherche fondamentale qui permet d’organiser la chaîne opératoire, de l’étude jusqu’à la conservation et la valorisation. Le service de l’Inventaire recense et étudie topographiquement ou thématiquement le patrimoine architectural et mobilier de la Corse. » À ce jour, l’Inventaire de Corse a concerné  123 communes soit 2 320 dossiers d’architecture, 2 224 dossiers d’objets mobiliers, 3 502 notices d’artistes et d’artisans plus 29 913 phototypes. Un travail de titan car il faut rattraper trois siècles d’oubli et de négligeance, dus à la colonisation française qui a débuté en 1769 au Traité de Versailles et qui n’a pas valorisé l’art baroque insulaire. 
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M.-E. Nigaglioni et J.-C. Ciavatti ne se contentent pas d’inventorier… ils consacrent leur vie, souvent vacances et week-end inclus, à populariser et à faire connaître ce patrimoine auprès de tous les publics en Corse.  Ainsi dans l’église de Porri le 8 août 2018 les habitants ont assisté, totalement captivés, à un véritable cours magistral, in situ dans « leur » église « Santissima Annunziata »(1680), comme un film se déroulant sur trois siècles d’histoire locale. Peintures murales, statues dont Jeanne d’Arc en armure, St Nicolas, St Roch, tableaux dont un « Rosaire », une « Vierge des Sept Douleurs », une « Conversation sacrée », une "Annonciation" : l’église de Porri « Santissima Annunziata » est une émouvante galerie d’art sacré qui questionne les historiens. Et Michel-Edouard qui a publié de nombreux ouvrages scientifiques et grand public, apprécie à sa juste valeur la vulgarisation : « les historiens de l’art, comme les hommes de loi ont un vocabulaire hermétique, ils se comprennent entre eux et les Italiens ont poussé très loin ce sens de l’élitisme. Je suis très sensible à la vulgarisation! On ne brille pas en société en employant trop d’expressions techniques, au contraire cela rebute les gens. C’est comme les musées, on a du chemin à faire de ce côté-là ! L’image des musées est encore vieillotte, poussiéreuse, ce serait du divertissement pour les vieux. Pas du tout ! Le patrimoine c’est fun, amusant, c’est notre bien collectif insulaire, notre histoire, ça parle de nos ancêtres donc de nous-mêmes. » . 

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Une passion pour l’histoire de l’art en Corse, qui se vit et prospère au contact du public : « on n’est pas des rats de bibliothèque ajoute Michel-Edouard, mais on y va dans les bibliothèques, on y trouve des choses fantastiques mais on prend plaisir à digérer les infos et  à les rendre intéressante pour M et Mme Toulemonde. Ce travail permet de cerner la société insulaire. On a étudié Gènes à l’époque du baroque. Cité où les commerçants et les banquiers font construire des palais spacieux, qui projettent une image de prospérité avec de belles façades,
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du raffinement, des tableaux, des meubles coûteux avec des expositions d’orfèvrerie. Ha oui la famille Doria est immensément riche on peut donc lui faire confiance ! En Corse on ne trouve pas ces demeures pour épater la galerie comme à Gènes mais en revanche la société corse montre une passion pour la religion c’est la seule chose qui semble la motiver ! Maintenant ici il y le football  et tous les sports ! Au XVII è et XVIII ème siècle ici la religion rythme la vie, les messes, les Confrêries. Et on n’y pas pour s’ennuyer mais pour se réunir autour des funérailles, des processions, des fêtes patronales. » 
L’antenne corse de la Fondation du Patrimoine est basée à Bastia ( Chargé de mission Thierry Rovere), elle assure notamment, le suivi et la logistique des procédures de dons défiscalisés pour environ une quarantaine de projets de restaurations dans l’île. 

 

LV

 

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