Tourisme patrimonial antidote à la surfréquentation.

Urgence en Corse: il faut soutenir et financer le tourisme patrimonial et ses flux économiques solidaires : unique antidote face aux dégâts irréversibles de la surfréquentation touristique.

 

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La surfréquentation touristique et ses impacts dévastateurs vont-ils siphoner les fonds publics au détriment du tourisme patrimonial en Corse ?  Comment ne pas oser cette inquiétante prédiction ? Les situations contrastées de deux régions insulaires illustrent ce débat urgent et complexe. Ainsi la communauté de Casinca-Castagniccia finance avec difficulté son tourisme culturel… alors que les sites terrestres et maritimes sublimes de la Girolata en Balagne (correctement financés) sont saturés et annoncent une catastrophe écologique irréversible.  Idem pour l'île Lavezzu qui "n'en peut plus" submergée par les déchets et les atteintes à sa biodiversité selon U Levante.

En Casinca et dans les villages haut-perchés de la Corse rurale dite "de l’intérieur", rien n’arrête les militants du patrimoine insulaire. Ni l’inertie, ni les dotations en baisse. Comme chaque année, ces militants culturels engagés ont continué, bénévolement à évoquer, in situ, l’archéologie, l’histoire, la littérature corse, la toponymie, la  lingua nustrale et les musiques et danses anciennes.

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Cet été en Casinca ces hommes et ces femmes ont démontré qu’un autre monde est possible. Ils ont été suivis et applaudis par des publics heureux de s’immerger dans ce qui constitue le coeur vivant d'une civilisation corse multimillénaire : ses villages. 

S’agit-il d’un combat gagné ou perdu d’avance ? 

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En 2018, Dumenica Torre a organisé des dizaines d’ateliers et de démonstrations dans toute l’île ( pour les petits et les grands) de la danse A Moresca. Une chorégraphie datant du Moyen-Age européen, pratiquée de l’Espagne à la Grèce et illustrant les victoires contre les invasions et razzias des Barbaresques et des Turcs.

Cristianu Andreani s’est démultiplié cet été parcourant les communes pour relancer une « musica paesana » festive et conviviale . Il est le créateur éloquent des Journées de la Ruralité et de la Via San Martinu ( segment insulaire de l’itinéraire de St Martin de Tours sur 2800 km et 7 pays), une opération du Conseil de l’Europe.

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Michel-Edouard Nigaglioni et Jean-Charles Ciavatti, historiens d’art et chercheurs auprès du Service de l’Inventaire de la Collectivité de Corse, ont donné une magistrale conférence sur l’art religieux dans l’Eglise de Porri en Casinca. 

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Village ou l’association A Chjamata di Sajabicu a organisé une chasse aux trésors axée sur le patrimoine local avec notamment une conférence sur le site panoramique de St-Jacques. Stéphane Orsini animateur de la Fagec ( fédérations d’associations ) et Françoise Ducret ont organisé, avec « Pent’Art Expression,  « La Rando Culture ». Un rendez-vous patrimonial très original et fédérateur à Penta-di-Casinca axée sur la littérature et la toponymie.  

Malgré le succès populaires de ces opérations culturelles souvent réalisées sans aide publique, malgré la multiplication des projets associatifs culturels, et malgré l'érudition des historiens, leur pugnacité et leur fidélité, il est évident que l’authentique patrimoine insulaire est menacé. Particulièrement si les fonds publics continuent mécaniquement à financer sans discernement les équipements et « l’accueil » d’un tourisme de masse qui écrase tout sur son passage et qui va générer des investissements en retour pour décontaminer et dépolluer des sites défigurés et actuellement menacés de mort.  L’antidote existe c’est le tourisme culturel durable.  

Stephane Orsini anime la Fagec (Fédération d’associations et groupements pour les études corses). Structure qui publie les Cahiers Corsica dédiés aux édifices préromans et romans, aux recherches en archéologie préhistorique, classique, paléochrétienne et médiévale. S. Orsini «  en Corse, tous les patrimoines sont en danger ! Tous et cette donnée est confirmée hélas par le bilan de la Fagec. Et ce, malgré les protections, les classements, les inscriptions par la Région qui engage des moyens humains et financiers considérables. La communauté de communes apporte un soutien important à la FAGEC depuis 3 ans avec quelques autres microrégions de Corse. Toutefois, du côté des patrimoines immatériels, ce qu’on perd n’est pas comparable à ce qu’on a protégé et sauvé. On a perdu beaucoup et ça continue. » Pourtant à Penta-di-Casinca en une matinée, près de 80 visiteurs ont suivi le sentier de « la Randoculture », équipés de panneaux ( « aghja », « teppa »)  pour bien comprendre la mécanique de la toponymie, en direct et in situ ! Un concept innovant et ludique sur le « Sentier du Patrimoine de Penta di Casinca ».

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Soit la découverte sémantique « pas à pas du village classé et le labelisé  « site Pittoresque du Département de la Corse» dès 1973. L’itinéraire ? Les jardins en terrasse, les ruelles, les sites fortifiés, les panoramas tous décryptés selon leurs toponymes pour revisiter avec intelligence tout un patrimoine matériel et immatériel, maisons, chapelles romanes,  églises, légendes et culture agropastorale  (châtaigneraie, oliveraie, chênes, aulnes, vigne, céréales, vergers, maraîchage, élevage de porcs, brebis, chèvres et ânes.). La toponymie est une enquête menée d’une part au coeur des archives, d’autre part sur le terrain avec des "informateurs". Aucun nom de lieu n’a traversé les âges par hasard et tout cela intéresse les chercheurs, les historiens mais aussi les habitants et les visiteurs. Autre danger  qui menace le patrimoine insulaire : la spéculation foncière et immobilière qui souvent signifie un « massacre du patrimoine environnemental alors que des villages tombent en ruine ». S. Orsini : « le territoire de la Communauté de Communes Castagniccia-Casinca possède un fort potentiel patrimonial, la volonté politique est très présente mais les élus vont devoir être très inventifs en période de budgets contraints pour trouver les moyens nécessaires et suffisants afin de valoriser ce potentiel patrimonial remarquable. La Castagniccia-Casinca aura défini le contour précis de sa compétence culturelle d’ici 2019. Nous allons publier bientôt  « Balades en Corse romane » et il y aura plusieurs circuits de visites à travers l’île entière. Et nous avons un projet majeur et mobilisateur: créer un centre patrimonial qui gérerait le fonds historique de l’archéologue Genevieve Moracchini-Mazel et qui serait le siège de la Fagec. Soit une base opérationnelle pour la Communauté de Communes Castagniccia - Casinca, qui fonctionnant depuis janvier 2017, aura la compétence culturelle en 2019. »  

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Les animateurs culturels ne sont pas des bisounours et des rats de bibliothèques uniquement préoccupés d’un passé révolu et déconnectés de la vie réelle de leur concitoyens. Bien au contraire !
Le défi majeur des opérations patrimoniales - au delà de l’approche scientifique et historique - reste bien sûr la relance de l’activité économique la création ou la relance de flux économiques en faveur des populations locales ( boulanger, transporteur, artisan etc.) . Comment transformer les activités patrimoniales pour créer des retombées économiques sur le territoire et pour les acteurs et les socioprofessionnels du territoire ? Il y a explique Stephane Orsini « quelques verrous psychologiques à éliminer pour installer un tourisme culturel durable au bénéfice des habitants des villages et au-delà de la période  surchargée du 1 er au 15 aout! »

 

Cristianu Andreani préconise un « changement de paradigme » de l’exploitation touristique. Qui pourrait lui contester cette conviction alors que des sites naturels miraculeux et préservés sont désormais piétinés et menacés de disparition pure et simple ?  Le lien entre patrimoine et déferlante touristique  ?

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Voici un aperçu du cataclysme vécu par le site de la Girolata cet été. Un constat sans appel de l’association « A Paisana » ( localisée sur Osani-Curzu-Ghjirulatu) : « le village, de fait, est en état de mort clinique ! » ( CorseNetInfos août 2018). Pollutions de la nappe phréatique, « eau impropore à la consommation », « qualité des eaux de baignade tout juste suffisante ». Concernant les pontons des bateaux saturés et la gestion des flux touristiques, l’association décompte « 86 bateaux de plaisance à l'amarrage le soir et jusqu'à 80 débarquements de vedettes à passagers aux pontons le jour !».
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S'agissant « des douches et des WC publics, ils ont été construits sur un terrain notoirement inondable situé en bordure de plage ». Les travaux sur site - station d’épuration + poubelle + wc publics + douches - ont coûté 1, 993 M d’€ en 2017.  Pire concernant « les ordures ménagères sont stockées en amont du village, à moins de dix mètres du lit d'un des deux cours d'eau qui alimentent la nappe phréatique »
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Encombrants, décharges sauvages d’engins, hélicoptère des d’évacuation des déchets, système d’arrosage du compost en panne : l’accumulation des constats accablants à Osani constitue un cas d’école des risques de la surfréquentation touristique pour toute la Corse avec les crises, les blocages des sites, de les poubelles sur les trottoirs et l’exportations des déchets par la mer… 

Même constat accablant de U Levante concernant l'Ile Lavezzu : «  La fréquentation de l’île Lavezzu, fleuron de la Réserve Naturelle des Bouches de Bonifacio, vient une fois de plus de battre tous les records de fréquentation. De multiples et intensives campagnes publicitaires émanant aussi bien d’institutionnels que de l’industrie touristique, en mettant en avant la beauté exceptionnelle de ces espaces naturels “protégés”, 

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le sable fin et les eaux turquoises, et en sollicitant un public lassé de sites urbanisés, artificialisés, banalisés, sont à l’origine de cette invasion touristique (45 404 personnes la première quinzaine d’août 2015). Dégradations des milieux, piétinement de plantes endémiques, déchets… L’île Lavezzu n’en peut plus ! »

Le patrimoine insulaire dans tout ça? La survie de la Corse passe par la gestion des déchets et l’arrêt du tout-tourisme. Cristianu Andreani préconise un « changement de paradigme » de l’exploitation touristique.  Il co-organise les Journées de la Ruralité ( 15octobre-15 novembre) qui se déroulent dans les villages de Vescovato, Sota, Centuri, la Conca d’Oru,  Bastia , Ste-Lucie de Tallano, Pianellu, Linguizzetta, Lucciana, Biguglia,  Sisco, Barettali, Morsiglia, Centuri, Murato, St-Florent, Patrimoniu et Barbbagio. Cristianu Andreani : « concernant le tourisme en Corse  il y a ici de place pour divers types d’expression et de réalité économique. On peut pas se plaindre des revenus touristiques   qui font vivre les entreprises. Mais si on continue comme cet été, on va entâmer notre capital naturel qui est notre seul bien commun ! La surfréquentation touristique en Corse signifie des dégâts environnementaux qui vont aussi menacer la santé publique ! Sites piétinnés, dégradations diverses certains processus sont irréversibles la Corse va devenir une poubelle !  Le Festival de la Ruralité peut-il fonctionner comme  un prototype ? C Andreani : «  il faut encourager les initiatives qui favorisent l’étalement de la saison et évitent la saturation. De plus les besoins culturels se manifestent tout l’année et pour tous les publics. Nous expérimentons des journées thèmatiques patrimoniales qui intègrent les populations et les associations locales qui maillent le territoire. il faut pour le tourisme en Corse un changement de paradigme ! »

Liliane Vittori

 

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