Portrait : Nourredine Bhiri, le nouvel homme fort du groupe parlementaire d’Ennadha.

Ce papier date du 5/12/2014. Initialement, il s'agissait du premier papier d'une série de portraits des nouveaux acteurs politiques en Tunisie. Nous reprenons ce projet, en présentant un portait par semaine, pour mieux comprendre les trajectoires et l'émergence de cette "nouvelle" classe politique.

Les élections du 26 Octobre ont vu un net recul d’Ennahda face à son principal concurrent Nidaa Tounes. Passant de 89 députés à 69 députés, ils subissent, d’une manière toute relative, leurs passages par l’exécutif et les fruits de la dégradation d’un climat économique et sécuritaire. 

Aujourd’hui, alors qu’ils ne sont plus majoritaires de l’Assemblée, qu’ils ne disposent plus de la force de leurs alliés traditionnels de Takkatol (parti social-démocrate de Mustapha Ben Jaafar qui fut Président de l’Assemblée Nationale Constituante) et du Congrès Pour la République (parti de centre gauche de Moncef Marzouki président de la République), qu’officiellement, ils ne soutiennent aucun candidat à l’élection présidentielle, Nahda semble profondément isolée.

La vie parlementaire va donc occuper un rôle prépondérant pour la vie de ce parti. Actuellement, le chef de file des députés de Nahda au sein de cette institution sera surement Nourredinne Bhiri. Qui est donc cet homme fort de Nahda que peu en dehors des cercles d’initiés connaissent ?

Dans les salons tunisois, les leaders nahdaouis sont souvent la cible du mépris et de l’ironie de la part d’une élite bien installée. Seul un, inspire crainte et respect. On baisse la voix quand on évoque son nom, les plus puissants hommes d’affaires éviteront de parler de lui, les hauts cadres de l’administration prétendent tous être de ses amis, et ce petit monde,  l’appellent avec une crainte affichée, Muawiya, du nom du fondateur de l’empire Ommeyades, celui qui  a fait de la raison d’état sa nouvelle religion.

Né en 1958, cet avocat et ancien responsable du syndicat des avocats même sous Ben Ali, a vu le jour dans une petite ville à proximité de Sfax. Il rejoint  à 19 ans le mouvement de la tendance islamique, sur le campus de la Faculté de Droit de Tunis. Très vite, il occupe différentes fonctions au sein de l’organisation, et accèdera à 24 ans au Bureau Politique, puis au Bureau Exécutif et siégera au Majlis Al Shoura, avant de prendre la tête de la commission politique.

En 1987, à 29 ans, il sera emprisonné durant 7 mois. Libéré en septembre, il signera, quelques mois après sa sortie le « pacte national » (premier document signé entre le pouvoir et des partis d’opposition qui pose le socle et les règles du jeu pour une vie politique) de Ben Ali au nom du Mouvement de la Tendance Islamique.

Au moment fort de la répression, bien que surveillé et fréquemment contrôlé, il continuera à exercer son activité professionnelle et son action politique. Toujours sous Ben Ali, en 2005, à 47 ans, il participera, sans en être une des chevilles ouvrières, à la création d’une plateforme pour la démocratie du 18 Octobre 2005. Plateforme politique d’opposition à Ben Ali, rassemblant des forces politiques de gauche et des islamistes dans un même refus de la dictature. Il poursuivra son engagement en 2006, il lancera un appel contre la politique américaine et israélienne dans les territoires occupés palestiniens. Tout en poursuivant sa profession d’avocat, il défendra des militants islamistes. On ne peut pas comprendre son influence et son réseau, si on ignore le fonctionnement de la justice sous Ben Ali. Celle-ci, bien qu’aux mains des proches de Carthage se caractérise par des petits arrangements, des services rendus et parfois de secrets partagés...

Identifié comme un acteur islamiste important mais ne pouvant pas l’afficher clairement en raison de l’interdiction d’Ennahda et la criminalisation de tous ses membres, il maintiendra durant les années de répression le rôle d’émissaire et de facilitateur entre les différents islamistes, leurs familles, les pouvoirs publics mais aussi la machine Ben Ali. Ce rôle de médiateur, en permanence sur le fil, toujours entre deux mondes, lui a permis de se constituer durant vingt ans un réseau important au sein de Tunis.

Au lendemain du départ de Ben Ali et du retour des islamistes, il sera un des seuls, peut-être même le seul, responsable islamiste d’important à être resté en Tunisie, à Tunis même et avoir pu exercer son activité professionnelle et politique.

Sa connaissance de la situation politique, des personnalités, des histoires et trajectoires, en feront un interlocuteur d’importance auprès du leader du mouvement Ghannouchi et de son entourage, venant dans leur majorité de l’étranger.

C’est pour ces raisons qu’il sera nommé Ministre de la Justice après les élections du 23 octobre. Son passage par ce ministère  s’est traduit par l’exclusion de 200 juges, ainsi que de la mise au placard d’un certain nombre de dossiers sensibles dit-on….

Son influence au sein du parti, quoique discrète, a failli faire de lui le Premier Ministre tunisien au lieu d’Ali Laarayed. Toutefois, le peu de confiance qu’il avait inspiré à ce moment-là à Ghannouchi et à son entourage, l’a empêché d’être nommé à cette fonction, en raison du rôle trop important qu’il a joué en faisant la promotion en coulisse d’un gouvernement d’union nationale, pour sortir le pays « d’une situation incontrôlable, ingérable et source de crise encore plus importante »….

Lors de la crise politique suite aux assassinats de leaders politique, il fera partie des plus proches conseillers de Hamadi Jbeli pour promouvoir un gouvernement d’union nationale. Homme de dialogue, d’arrangements, de compromis -certains diront de compromissions- il ne cessera de dialoguer avec les différentes composantes de la société tunisienne, voire tunisoise, qu’il est l’un des rares islamistes à connaitre.

Sa nomination à la tête du groupe parlementaire traduit le choix politique de la direction de Nahda, de nommer un véritable « professionnel » de la politique, bon juriste, fin négociateur, capable de tenir d’une main ferme le groupe des députés de Nahda, malgré la présence de poids lourds du parti tels que Ameur Laarayed, Abdelatif Mekki, le tout en négociant pied à pied avec les autres députés de l’Assemblée.

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