Les jeunes élites : la panne des imaginaires

Du Gilet Jaune au chercheur, en passant par l’écrivain de science-fiction ou le philosophe, de nombreux acteurs proposent des pistes pour changer radicalement notre société. Pourtant, les jeunes élites, loin de partager ce changement, pratiquent une politique désuète. Diagnostic d’une panne des imaginaires chez ces jeunes énarques.

LA MAIRIE DE PARIS
LA POLITIQUE “OLD SCHOOL”.

Parmi les candidats à la Marie de Paris, ils sont plusieurs à représenter cette jeunesse républicaine, cette nouvelle élite : Gaspard Gantzer, Mounir Mahjoubi, Benjamin Griveaux et Pierre-Yves Bournazel. Ces hommes politiques montrent une ambition forte pour occuper le poste de Maire. Ils viennent agrandir une liste déjà longue de prétendants, signe d’une époque où le trop-plein masque en réalité le manque de pluralité. Par exemple, Griveaux et Mahjoubi appartiennent au même parti politique, cela ne les empêche pas de candidater tous les deux. Quel est l’intérêt d’avoir plusieurs candidats « en marche » ? Ont-ils des différences fondamentales ? Apparemment, oui : « Nous n’incarnons pas la même chose. Certains sont sur une promesse de sécurité, d’ordre, d’efficacité. D’autres sont davantage sur une vision de progrès… ».

 

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Mahjoubi se présente ainsi comme « le visage social » de la Macronie : « La crise des gilets jaunes lui a d’ailleurs donné l'occasion d'incarner une aile plus sociale ou populaire au sein du gouvernement. ».  A l’inverse Benjamin Griveaux est plutôt perçu comme un technocrate, un strauss-kahnien formé par l’appareil politique : « [Benjamin Griveaux] est souvent décrit comme l'archétype du marcheur, un homme quarantenaire, diplômé, citadin, cadre supérieur. […] bien que communiquant de profession, [il] a en revanche longtemps fréquenté les arcanes de la gauche, et notamment du Parti socialiste. ». Entre Griveaux « l’ordre » et Mahjoubi « le progressiste », il faut choisir…ou pas : « Il n’y a effectivement pas de combat idéologique majeur [entre les candidats LREM], et c’est plutôt sain. ».

A cet égard, il faut lire la proposition de Mounir Mahjoubi sur le volet sécurité : « J’envisage de déployer des drones de protection équipés de caméras, qui se rendront très rapidement sur les lieux signalés. Il y en aura un par quartier, soit 240 drones. Ils seront pilotés par des agents spécialement formés ». Dans cette proposition, on retrouve l’ADN passéiste de la vieille droite, le « tout sécuritaire » affiché depuis 30 ans, réhaussé par les nouvelles technologies. Pour Mahjoubi, le progressisme consiste à associer les motifs passés : « Je prône la tolérance zéro » (Merci Nicolas Sarkozy) et les technologies récentes (Merci Christian Estrosi).  Il n’est pas si éloigné de son concurrent direct, Benjamin Griveaux, qui avance le vieux triptyque : « propreté, sécurité, transport ».

Si ces sujets sont importants pour le bien-être des citadins, il est douteux de voir une campagne municipale centrée uniquement là-dessus en 2019. En 1980, Jacques Chirac avait déjà fait de la sécurité son thème principal : « Quels sont les faits ? en 1982, la criminalité a considérablement augmenté à Paris. »Chirac réclamait alors une police municipale, Mahjoubi propose une police de proximité : « qui soit dans le dialogue permanent avec les citoyens. » alors que l’actuelle Maire de Paris, Anne Hidalgo, a déjà mis en chantier une solution analogue

Les nombreux échos au passé structurent cette élection, ils sont propagés par de jeunes quadras, nous rejouant la carte de la « sécurité » ou de la « propreté » comme des éléments phares. On attend avec impatience le leitmotiv du nombre de places en crèche.

 


POUR LREM, C’EST : « PROPRETÉ, SÉCURITÉ, TRANSPORT ».

Si certains parisiens peuvent accorder la primauté à ces thèmes, il est curieux que le discours politique ne mette pas en lumière d’autres sujets comme l’urgence sociale, la gouvernance de la ville et le coût de la vie. Il est surtout alarmant de constater le manque d’imagination de ces jeunes gens, quand l’un préconise la surveillance technologique pour : « se sentir en sécurité », l’autre fait du porte-à-porte pour consulter les Parisiens (Merci Emmanuel Macron) et d’en tirer que : « Dans le 7e arrondissement, [ce] sont les Parisiens [qui] se plaignent le plus des problèmes de propreté. ». Super. D’ailleurs cette enquête « ultra-représentative » a récolté 22 000 participants sur 2,41 millions de Parisiens, soit moins de 1% de la population, avec en tête de gondole, les habitants du 7e arrondissement.

Par ailleurs, on peut aussi être étonné des propositions avancées sur la « propreté », Mounir Mahjoubi innove sur ce point : « [Il faut réintroduire des agents de propreté] que les gens connaissent et qui organisent des réunions et de grandes opérations de nettoyage avec les citoyens. ». En effet, la ville sera plus propre si les parisiens organisent des meetup « nettoyage » avec les agents municipaux. On croit rêver lorsque Les échos parle d’un « projet disruptif » . En 1977, Chirac avait eu le mérite de faire rire en proposant ses moto-crottes : « La pollution canine, voilà un sujet sensible et essentiel pour la ville de Paris. ». 40 ans plus tard, Mahjoubi souhaite disrupter les Chiraclettes : un point essentiel de son programme.

Au-delà de ces thématiques, qui rappelons-le sont importantes, il est regrettable que ces candidats les articulent comme un vulgaire fonds de commerce avec l’étiquette : « Nouveauté ». Ils n’ont pas compris que le triptyque « propreté, sécurité, transport » était le minimum, la condition sine qua non, la formule ad-hoc dans une élection municipale. Bien sûr, les habitants souhaitent une ville propre, sécurisée avec une mobilité flexible mais il s’agit de sujets entendus, menés dans la durée. Pas de l’enjeu du siècle.

D’ailleurs, ce n’est pas ce que réclament les Parisiens, qui d’après un sondage, envisage de partir à cause des prix exorbitants : « Le coût de la vie, trop chère pour 77% d'entre eux, constitue leur première récrimination. » selon les cadres franciliens, une CSP plutôt avantagée pour la vie parisienne.

Pour répondre à cette problématique, Benjamin Griveaux a une belle idée : « Dans 20 ans, je veux que les classes moyennes reviennent. Je veux que soit fait le pari de l’intelligence, ça veut dire les applications smart city pour gérer la ville, les déchets [...]. ». Le grand retour du « solutionnisme technologique » pour résoudre (ou masquer) des problèmes sociaux. Les parisiens vont devoir patienter (20 ans) pour que Google diminue le prix du mètre carré. C’est la grande idée de l’ancien porte-parole du gouvernement, chouette.

Mounir Mahjoubi suggère de créer une équipe chargée de lever des fonds privés afin de financer des projets liés à la solidarité, au logement et à la protection de l’environnement. Derrière l’opportunisme fiscal inhérent à cette mesure, on peut lui rappeler qu’il existe déjà des fondations comme l’Abbé Pierre. Pas besoin d’appeler Bernard Arnault à la rescousse, il faut juste promouvoir les missions de ces structures existantes.

Ces jeunes quadras, soi-disant disruptifs, répètent ainsi des discours politiques datés, en saupoudrant leurs paroles de « tech 2.0 » et en affirmant : « qu’ils sont la solution pour les Parisiens. ». Plus tard, ils affirmeront la même chose pour les Français.

 

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GOUVERNONS ENSEMBLE MAIS COMME HIER…

Quand ils s’éloignent de la doxa, en proposant (enfin) de renouveler la conduite démocratique, ces jeunes gens reviennent aux mêmes solutions. Gaspard Gantzer, tête de liste au mouvement « Parisiennes, Parisiens » pose un canevas pertinent : « La démocratie, c’est donc la délibération continue sur des projets qui impactent directement le quotidien de tous. ».

Malheureusement, il réactive des procédés dépassés : « Revenons aux comptes rendus de mandat dans chaque arrondissement […] Redonnons-leur un nouveau souffle, par exemple en tirant au sort 100 Parisiennes et Parisiens dans chaque arrondissement pour leur rendre compte, périodiquement, de l’action municipale. Ils donneront ensuite une évaluation de l’action menée. ».

Derrière ce « nouveau souffle », on assiste à une incompréhension totale des nouvelles formes démocratiques. Les Français, et plus spécifiquement les Parisiens, ne souhaitent pas évaluer des comptes rendus mais reprendre la parole dans l’espace public. De plus, ils ne s’associent pas par hasard. Aujourd’hui, avec le numérique, ce sont des publics qui émergent, qui se parlent et se rencontrent sur la base de désirs, de souffrances et de projets communs. On est loin d’un tirage au sort quand on voit l’apparition de Gilets Jaunes, de Stylos Rouges ou de la jeunesse pour le climat. Pourquoi les politiques tardent-ils à mesurer l’ampleur de ce phénomène ? Celui de public démocratique et spontané, c’est ici qu’il faut développer des solutions agiles pour faciliter les interactions entre les élus et ces « communautés », ces nouveaux « corps intermédiaires ».

Avec le numérique, c’est l’espace géographique qui se défait peu à peu au profit d’une nouvelle forme de proximité, celle des idées. Il faut donc inclure cet espace numérique dans le débat à l’aide de nouveaux moyens. Gantzer fait encore fausse route lorsqu’il suggère de « susciter le lancement de pétitions, pour provoquer des consultations citoyennes sur des projets municipaux en cours ». Il faut surtout bâtir des feedbacks et des réciprocités fiables entre les élus et les citoyens. A quel moment une pétition est digne d’intérêt pour les élus ? 5000 signatures ? 10 000 ? 30 000 ? Non, il faut accorder une place pour chaque groupe dans l’espace public. Oui, ce travail est beaucoup plus complexe à réussir que de choisir entre les Velibs et les trottinettes.

Peut-être Gaspard Gantzer a raison lorsqu’il affirmait dans l’ouvrage de Mathieu Larnaudie : « La politique française n’a pas forcément besoin des gens de mon profil. Il faut que la classe politique se renouvelle. Que la représentation aille vers plus de diversité. »

Il faut maintenant entendre les autres voix : Alain Damasio, l’écrivain de science-fiction qui nous met en garde contre un Paris techniciste, survolé par des drones. Barbara Stiegler qui remet au goût du jour la notion de « publics » propre à John Dewey. Le Gilet Jaune qui réclame une « démocratie radicale », la jeunesse qui souhaite faire de l’écologie un bien commun, Aude Lancelin qui se bat à Paris pour une information fiable. La Quadrature du net qui nous alerte sur les Smart Cities. Gabriel Plassat qui pense les mobilités futures avec l’ADEME. Thinkerview qui offre une pluralité intellectuelle avec ces interviews. Juan Branco qui dénonce les compromissions entre l’oligarchie et l’appareil d’état. Ce sont quelques noms, il existe de nombreux autres acteurs qui se dressent en marge du système.

Autant de personnalités, d’exemples qui nous montre que ces jeunes énarques, si bien décrit par Mathieu Larnaudie, sont des figures périmées : « L’imaginaire du jeunisme triomphant est déjà passé. ». Ils doivent laisser la place.

 

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