Quand la presse parisienne ne comprend pas l’affaire du McDo de Marseille

La presse parisienne s’est emparée d’une actualité marseillaise, celle du McDonald’s de Saint Barthélemy. Une lecture des événements bien éloignée de ce que connaissent les habitants et les salariés, pris en otage par une poignée de responsables syndicaux cupides, en premier lieu duquel le fameux Kamel Guemari.

À Marseille, on a l’habitude que les Parisiens ne nous comprennent pas. « Planète Marseille » disait IAM, une planète à part, autonome, différente, difficilement compréhensible pour ceux qui n’en viennent pas. À vrai dire, on ne compte plus les sujets sur lesquels les journalistes parisiens méprennent la ville ou ses habitants. Un miroir déformant au prisme des préjugés et des idées reçues, qui explique pourquoi à Marseille plus qu’ailleurs, on se contente de la presse locale pour s’informer, ignorant joyeusement les grands titres de la presse nationale.

Sur le foot, sur la criminalité, sur l’accent, Marseille est un marronnier facile pour la presse parisienne. Quand Paris était loin, on pouvait en rire, et expliquer cette persistance des stéréotypes par la distance. Mais la Gare Saint-Charles est maintenant à trois heures de la capitale : le jeune journaliste de BFMTV met moins de temps à découvrir les habitants d’Endoume ou du quartier de Malmousque que d’aller faire un reportage dans la Sarthe.

J’écoutais ce matin « les pieds sur terre » de France Culture. L’émission favorite de mes profs de fac, mais que j’apprécie pour son approche souvent originale des sujets. J’étais d’autant plus attentif ce matin que le sujet portait sur Marseille (suffisamment rare pour être souligné) et même sur mon ancien employeur, McDonald’s. Ou plus exactement, ce qu’il en reste... En effet depuis plusieurs mois, le franchisé Jean-Pierre Brochiero a mis en vente six restaurants McDonald’s présents dans la ville. Parmi eux se trouve le restaurant où j’ai travaillé pendant des années, mais aussi l’établissement de Saint Barthélemy, dans le 14e arrondissement. Celui-ci fait la Une de l’actualité depuis plusieurs semaines, et pour cause : le repreneur pressenti pour les différents établissements, Mohammed Abassi, accepte de reprendre tel quel les 5 autres McDo, mais refuse de récupérer celui de Saint Barthélémy en l’état.

De leurs studios parisiens de Radio France, « les pieds sur terre » ont présenté une vision du conflit social bien éloignée que ce que connaissent les Marseillais... Même si la plupart des salariés et des habitants préfèrent garder le silence, tant une chape de plomb pèse désormais sur le sujet. Et pour cause : dans ce que France Culture a décrit comme un conflit social, entre un actionnaire cruel et des syndicats courageux, les Marseillais reconnaissent tous le parfum de la magouille et des égoïsmes individuels.

Nous savons tous que le restaurant de Saint Barthélémy est financièrement à l’agonie. Aucun repreneur, Mohammed Abassi ou un autre, ne peut reprendre un établissement qui perd de l’argent, en déficit de plusieurs centaines de milliers d’euros depuis des années. La cause ? Les habitants des quartiers nord et de Barthélémy la connaissent bien : derrière les jobs étudiants et les emplois précaires, de véritables parasites, cachés derrière leurs statuts syndicaux, touchent des salaires mirobolants : en moyenne, le restaurant de Barthélémy avait des frais de personnels deux fois plus élevés que les autres établissements Mc Donalds de la ville et de France. Pendant que les salariés trimaient, une poignée d’employés « historiques », certains en poste depuis plus de quinze ans, ont profité de salaires démentiels qui ont fini par couler leur entreprise. Ils ont tué leur poule aux œufs d’or, et crient maintenant à l’injuste. Mais injustice pour qui ?

La colère est la seule réaction qui me vient à l’esprit quand je vois le traitement médiatique de l’affaire. Journalistes, venez passer une seule semaine à Marseille, questionnez les gens et faites correctement votre travail ! Kamel Guemari est systématiquement interrogé par les médias parisiens, présenté comme un brave responsable syndical, qui défendrait ceux qu’il présente comme ses « camarades ». Mais lesquels ? Il n’a pas mis les pieds dans un restaurant depuis des années, bénéficie d'une voiture de fonction et touche un salaire de plus de 5000 euros par mois au titre de « sous-directeur », soit plus que le directeur de ce McDonald’s lui-même ! Plusieurs salariés ont ainsi touché une véritable fortune. Sans compter les primes d’objectifs sans objectif, les heures de nuit sans travail de nuit... Une situation ubuesque, quasi mafieuse, où le restaurant a servi de pompes à fric et de rentes à une poignée de voyous des quartiers nord, s’imposant par le chantage à la grève, aux actions coups de poing et aux menaces de mort. Les salariés de McDo à Marseille connaissent bien Monsieur Guemari, ses coups de sang, ses intimidations à celui qui menacerait ses privilèges : en septembre 2011, il se rend à une réunion organisée entre la direction et les salariés du McDonald’s situé Quai Rive neuve. Le responsable syndical avait alors violemment agressé le directeur du restaurant devant de nombreux témoins, entraînant un ITT de 21 jours pour la victime, et un simple avertissement pour M. Guemari. Depuis, de nombreux cadres de l’entreprise ont reçu des messages d’intimidation par SMS, menaçant de mort eux ou leurs familles. En une dizaine d’années, plusieurs plaintes ont été déposées et la direction régionale de McDonald’s a été contrainte d’assigner des gardes du corps à plusieurs de ses cadres. Une ambiance délétère, poussée à son paroxysme ces derniers mois : en janvier 2017, Kamel Guemari et une quinzaine d’individus se rendent au McDonald’s du quartier de la Valentine pour régler un différend avec son gérant, dégradant les lieux, faisant fuir les clients et en hurlant que le franchisé était « un escroc et un esclavagiste ».

Et voilà que dans la presse parisienne, on apprend qu’il a menacé il y a quelques jours de « s’immoler par le feu » par désespoir social... Bien évidemment ! Le changement de propriétaire risque de se faire aux dépens de lui et sa clique de gros bras, ceux qui se prétendent eux aussi « salariés ». Ils veulent le beurre et l’argent du beurre : que leur restaurant soit sauvé, et qu’ils gardent les privilèges qui l’ont conduit à sa perte.

Pendant ce temps, la reprise tarde à se concrétiser, et pour les centaines d’autres salariés, le flou demeure. Pour mes camarades et mes anciens collèges toujours en poste, c’est le malaise : une épée de Damoclès pèse sur les emplois et ils sont désormais pris en otage. Seule issue favorable au conflit : pousser par la sortie ces pseudo responsables syndicaux, mais vrais gangsters, et amener à la table des négociations de véritables représentants des salariés pour étudier sereinement les projets de reprise. Pour cela, il faudrait aussi que la presse parisienne fasse correctement son travail, et se décide à discerner le bon grain de l’ivraie...

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