L'impartialité du médecin du travail peut-elle nuire à la relation de confiance ?

Les médecins du travail revendiquent leur impartialité pour justifier de leurs décisions. Cette impartalisme serait une condition de la bonne application de leur positionnement morale, qui, je le suppose, est de nature utilitariste.

“L'utilitarisme est une éthique normative strictement impartialiste. L’idée initiale est celle d’un principe de compensation qui devrait agir dans l'agrégation des “utilités”, bref des bien-être individuels, de telle sorte que le bonheur des uns compense le malheur des autres, du moins du point de vue du solde finale de bien-être collectif. Mais cette idée ne vaut que si le calcul est réalisé de façon strictement impartial. L’impartialisme est donc un principe fondamental qui rend possible, pour les utilitaristes, le calcul d’agrégation et de compensation de bien-être”. [Introduction à l’éthique, Jean-Cassien BILLIER]. 

Nous pourrions faire la généalogie de cette posture morale, qui pourrait être de nature juridique. En effet, en donnant comme mission “d'éviter toute altération de l’état de santé des travailleurs du fait du travail” (L.4622-3), et d’agir “notamment en vue de préserver le maintien emploi ” (R4623-1), la réglementation semble élargir le périmètre de la communauté morale du médecin du travail. Du passage de l'intérêt particulier du patient à l’ensemble des travailleurs s’en suivrait également un mouvement d’universalisation qui nécessiterait donc l’impartialité morale du médecin du travail. 

La définition de "l'utilité" en médecine du travail serait donc celle-ci : "le moins d'altération de la santé pour le moins de désinsertion 
professionnelle".

Par ailleurs, le code du travail indique que le médecin du travail est le “conseiller de l'employeur, des travailleurs, des représentants du personnel et des services sociaux” (R4623-1). Le recours à l’utilitarisme permettrait de comprendre la reprise à cœur de ce rôle de conseil, qui dans l'utilitarisme, est supposé neutre quant à l’agent moral.

Une objection particulariste serait à faire à cette impartialisme. Elle consisterai à rappeler qu’un principe de partialité morale nous paraît aussi “intuitivement évident” que l’idée selon laquelle “l’impartalité” est intrinsèquement morale. En effet, la responsabilité du médecin envers son patient peut correspondre à une obligation particulariste.

Cette obligation n’est pas impartiale au sens très spécifique qu’elle n’est pas catégorique : elle ne s’applique pas indépendamment des désirs et des intérêts du patient, mais, au contraire en vertu de ceux-ci. 

Pour autant, une telle revendication d'impartialité chez les médecins du travail ne conduit pas nécessairement à nier l'existence du principe d’autonomie qui affirme que chaque patient est une personne autonome, c’est-à-dire capable de faire des choix et de prendre des décisions. L’éthique appliquée - Michela Marzano]. Simplement, cette impartialisme nécessite d’exclure le principe d’autonomie du calcul de l’utilité. Autrement dit, l’autonomie, n’est pas un principe inclus dans le calcul du solde final du bien-être collectif.

Cependant, la reconnaissance et l’application du principe d'autonomie comme obligation particulariste est le fondement philosophique de la règle du consentement éclairé des patients. [L’éthique appliquée - Michela Marzano]. Cette impartialisme semble donc avoir des conséquences prévisibles sur la qualité de l’information délivré, dès lors que le principe d’autonomie est retiré du calcul, et sur la possibilité du consentement éclairé. Cette impartialisme, signe de l'usage de l'utilitarisme moral, semblerait donc avoir des conséquences prévisibles sur la relation de confiance entre médecin du travail et patient-salarié.

 

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