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Billet de blog 15 févr. 2019

Gilets jaunes à Lyon: les médias nationaux très en retrait

Les compte-rendus nationaux des manifs de gilets jaunes passent largement sous silence le mouvement lyonnais. Le traditionnel comptage des manifestants est en jeu, mais il y a bien plus : en l’absence d’enquête journalistique, c’est le Gouvernement qui a la main-mise sur l’information.

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Lyon, vous connaissez ? La Métropole de Gérard Collomb, (ex ministre de l’intérieur) compte 1,4 millions d’habitants : c’est la troisième grande agglomération française derrière Paris et Marseille. Pourtant, en lisant chaque semaine les compte-rendus nationaux des « actes » des Gilets jaunes, force est de constater qu’elle se fait très discrète. Le mouvement y serait-il moins intense qu’ailleurs ? Non. Samedi 9 février se tenait à Lyon le rassemblement régional des Gilets jaunes, qui a réuni 3500 personnes, selon le comptage du journal local Le Progrès. Dans le compte-rendu national publié le même jour par Le Monde (et aussi sur Mediapart...), pas un seul mot sur l’existence d’une manifestation lyonnaise. Le Monde cite pourtant les 1000 à 2000 manifestants de Marseille, Montpellier, Caen, Metz ou encore Lorient. C’est que dans ces villes, des journalistes de l’Agence France presse (AFP) ont pu rapporter le nombre de manifestants. Pour Lyon, l’AFP a bien publié une dépêche, mais elle ne cite aucun chiffre de manifestants. Alexandre Grobois, rédac-chef du bureau lyonnais de l'AFP explique : « On ne fait des comptages que si le chiffre est vraiment manifeste, par exemple plus de 4000. En principe, on reprend les chiffres de la préfecture, mais ils ne les donnent plus ». De fait, dans trois dépêches publiées, l’agence s’est bornée à raconter un morceau de l’événement, sans chiffres.

Chiffres absents sept fois sur dix

Ce n’est pas tout : après un décompte pour les actes IV à XIII (en consultant méticuleusement la presse en ligne), il n’y a pas de trace d’une dépêche AFP dans quatre cas. Contacté, Alexandre Grobois assure : « On a toujours quelqu’un sur chaque manifestation de Lyon. Pas forcément pendant toute la manifestation, mais au moins sur une partie ». Il reconnaît cependant : « on ne fait pas toujours de dépêche ». Au total donc (et sauf erreur dans notre recensement), l’AFP n’a donné des chiffres que pour 3 actes sur 10 (les IV, V et VIII). Et encore : pour l’acte V, elle a avancé le chiffre d’une centaine (devant le palais de justice), quand ses confrères du Progrès ou de Lyon capitale donnaient un chiffre dix fois supérieur (pour l’ensemble de la manif). Dans les colonnes des journaux nationaux, ces lacunes participent à rendre le mouvement lyonnais quasi fantomatique. Prenons les compte-rendus établis par Le Monde « avec AFP » chaque samedi et mis à jour les dimanche matin. Au total pour la moitié des actes IV à XIII, aucun chiffre n’est donné pour la troisième agglomération française dans le « journal de référence ». Une simple recherche dans la presse locale permettait pourtant de remplir les vides, a minima avec les chiffres des forces de l’ordre. Deux articles ne font strictement aucune mention des manifestations lyonnaises. Pour l’acte IX, seul le chiffre de la préfecture est cité (un millier), alors qu’un journaliste présent sur place en dénombrait le double.

L’information écrite par le pouvoir

Au-delà de la querelle classique sur le comptage des manifestants, la question posée est celle de la main-mise du Gouvernement sur l’information. Ainsi, dans sa dépêche du 9 février, l’AFP explique que « la préfecture du Rhône a refusé de communiquer une estimation du nombre de manifestants » qui est (selon la novlangue désormais habituelle) « centralisée au niveau du ministère de l'Intérieur ». A l’AFP, Alexandre Grobois reconnaît : « c’est problématique car il est impossible de vérifier les chiffres donnés au niveau national. Vous imaginez le réseau qu’il faudrait pour arriver à les recouper ? ». Le chiffre des interpellations lui, n’est jamais « centralisé » : la préfecture en a dénombré 22, et l’AFP s’en fait écho. Qu’importe si, en pratique, le tiers d’entre elles n’est finalement pas poursuivi, et si seul un prévenu a été condamné pour violence : la violence justement est mise en avant-scène. Ainsi, dans les colonnes du Monde, outre les deux manifs lyonnaises absentes, deux autres (actes X et XII) sont présentés uniquement sous un angle « fait-diversier » qui font une large place aux traditionnels « heurts entre forces de l’ordre et manifestants ». Pour l’essentiel, les deux cortèges étaient pourtant pacifiques. La répression et la violence policière sont quant à elles largement passées sous silence. Très peu d’infos ont été publiées sur les blessures reçues par les manifestants, et aucun média n’a repris cette information ahurissante du journal en ligne Rue89lyon : le tribunal correctionnel de Lyon prononce des peines d’interdiction de manifester, alors que la loi qui doit les mettre en place est encore en débat au Parlement !

L’« actualité » contre le « journalisme de terrain »

A Lyon, un journaliste ami nous explique : pour les petites équipes des médias lyonnais, pas facile d’être sur le pont tous les samedis. En outre, la répétition des actions semaine après semaine tend à lasser les rédactions qui cherchent sans arrêt du nouveau pour nourrir « l’actualité ». Au final, c’est le site participatif et bénévole (un comble) Rebellyon.info qui assure le suivi le plus fidèle du mouvement, pendant les manifs, et depuis plusieurs semaines en comparution immédiate chaque lundi. Les gilets jaunes ont bien raison d’en vouloir aux médias : certaines rédactions ont des partis-pris très nets, et la plupart d’entre elles appartiennent désormais au monde du capital. Mais plus profondément, « l’actualité » apparaît incapable de rendre compte de ce mouvement social, comme de bien d’autres réalités du temps. En novembre 2016 lors d’un débat, Frédéric Garlan, directeur du bureau lyonnais de l’AFP dénonçait le journalisme web : « le risque de ne pas aller sur le terrain, c’est de ne s’informer que par les réseaux sociaux. Il y a vingt ans, le journalisme était un métier d’excellence. Aujourd’hui on fait du 'low cost'' », avant de conclure : « il faut ramener des journalistes de qualité sur le terrain ». On ne saurait mieux dire.

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