Le piège politique de long terme des Gilets Jaunes

Une partie de la gauche semble s’enamourer du mouvement des gilets jaunes et de ses revendications. Mais pourrait-il y avoir tromperie sur la marchandise et risque d'enclenchement d'une "southern strategy" à la française ?

Les revendications (plurielles, générales) des "Gilets Jaunes" possèdent plusieurs caractéristiques susceptibles de séduire une partie (de la gauche) de la gauche, celle que les commentateurs opposent facilement avec la gauche dite "de gouvernement".

Nous pouvons y trouver pêle-même un appel à moins d'inégalité / plus d'égalité, une exigence de justice fiscale, une haine / détestation du "système" (politique, médiatique), un rejet des élites, représentants et corps intermédiaires, une demande de participation du "peuple" à la vie / décision politique, une exigence de reconnaissance et d'écoute, etc.

En apparence, un mouvement populaire respectable, malgré quelques débordements violents, mais ce ne sont pas de vrais gilets jaunes (type "no true scotsman") et de toute façon, ça flatte le romantisme révolutionnaire d'une partie de la gauche qui ne s'est pas remise de l’injonction post bataclan à aimer les forces de l'ordre.

Sauf que, chers lecteurs de Mediapart, vous pourriez vous laisser attraper par la plus réussie de stratégies politiques de long terme qui a produit les états-unis d'aujourd'hui : la "southern strategy", du moins un équivalent français.

Les côtés "sympas" de ces revendications révèlent en creux une face bien plus inquiétante.

Les gilets jaunes qui demandent la justice fiscale demandent-ils moins de taxes et impôts pour eux ou plus de redistribution pour leurs voisins de rond-point ? Parfois, les mêmes qui réclament moins de prélèvements bénéficient déjà d'une redistribution importante, mais ne s'en rendent même plus compte. Rationnellement, la France figure parmi les pays d'Europe (et donc du Monde) avec le niveau de redistribution le plus élevé, le taux de pauvreté le plus faible, la part du PIB consacré aux retraites le plus élevé, etc.

Le rejet du "système", de l'état, de la classe politique, des médias, des syndicats, etc., ça ne vous rappelle rien ? C'est la recette déployée par le parti républicain, repris et amplifié par le Tea Party jusqu'à produire Trump.

Comment pourrait-on passer des gentilles revendications des GJ à l'affreux populisme raciste et anti social des républicains américains ?

Prenons l'exemple de la justice fiscale. Un moyen logique de résoudre le paradoxe du GJ qui demande à être moins taxé et de son voisin de rond-point qui demande plus de redistribution réside dans la lutte contre l'évasion / optimisation fiscale. Une variante raisonnable et légitime d'un "taxer les riches" qui exprimé sous une forme aussi brute poserait plus de soucis avec les classes moyennes supérieures.

Sauf que.

Nos GJ, à écouter et lire leurs déclarations, comportent très probablement parmi leurs rangs une forte majorité d'abstentionnistes. Et compte tenu de leur rejet du système politique, ça ne risque pas de changer. En prenant en compte la grande complexité des questions d'optimisation / évasion fiscale, qui met la maîtrise technique de ces sujets hors de portée de la plupart de nos GJ, quelle traduction politique pouvons nous espérer de cette revendication ?

Certainement pas des mesures concrètes et réelles de lutte contre l'optimisation et l'évasion fiscales et sociales.

Par contre, allez expliquer qu'il faut lutter contre la fraude sociale (celle de ceux qui reçoivent), et contre les sommes distribuées à ceux et celles qui en abusent, et là vous avez un truc qui claque et que tout le monde comprend et contre lequel peu de gens sont contre. C'est compliqué d'expliquer que l'enjeu en terme de masses financières n'est pas là, vous n'avez pas d'espace médiatique pour le démontrer, et pas d'audience non plus prête à l'entendre.

Ce fut l'un des piliers de la "southern strategy" à l'américaine : faire voter les classes populaires et moyennes contre leurs propres intérêts matériels en associant les aides sociales à la fraude des "autres". Le "truc" de ce tour de passe-passe, a été d'associer cette fraude aux gens à la peau plus colorée que la votre. Aux états-unis, les Noirs. En France, les immigrés, descendants d'immigrés et résidents des "quartiers" ? L'ethnicisation de la société n'est pas innocente, une fois contesté le mythe républicain du citoyen égal en droits, devoirs et dignité, ce citoyen sans genre ni origine ni couleur de peau ni classe sociale, la mise en concurrence des tribus devient politiquement possible (cf. les débats sur la légitimité mais / et les dangers des "nouveaux" anti racismes).

Toutes les revendications des Gilets Jaunes peuvent se retourner selon des schémas similaires, en l'absence d'intermédiation de partis et syndicats ("républicains", "sociaux", "démocratiques") en mesure de transformer cette énergie brute. Le rejet des intermédiaires et notamment des syndicats, participe de ce retournement de valeur et facilite la "manipulation" du mouvement. Les vautours observent et commencent déjà à en récolter les premiers fruits.

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