Merci Patron ! Notre solidarité comme seule arme

Dans la boulangerie où nous travaillons, deux collègues ont déclarés leur intention de ne pas venir travailler, par peur d'être exposées aux risques d'être contaminées par le coronavirus. Notre patron les menace qu'elles perdront leur job si jamais elles ne viennent pas travailler, car elles n'auront pas d'excuses justifiées par un certificat médical. Récit d'un combat.

 Je travaille dans une petite boulangerie artisanale de Villeray, un quartier fort sympathique de Montréal, au Québec, à côté de mes études, depuis près de deux ans et demi maintenant. La fierté de travailler pour ce petit établissement, où l’on peut y déguster de bons produits, tout fait main et sur place, m’a toujours accompagné quand je devais assurer mes shifts représentant une vingtaine d’heures par semaine. Malgré le fait que je suis travailleur partiel, j’ai toujours donné toute mon énergie, mon âme, à cette entreprise, qui connaît un succès toujours plus fort depuis son ouverture. Chaque semaine, j’y retrouve une équipe de 20 personnes, qui sont devenues pour certaines d’entre elles des ami.e.s. Nous aimons travailler ensemble, accueillir les clients, travaillant fort pour un patron pour qui nous avions toutes et tous une belle estime, et pour qui nous étions conten.t.e.s de bosser. J’écris au passé depuis le début de ce texte car cette situation a brutalement basculé aujourd’hui 17 mars, date à laquelle j’écris ces mots.

Dans le contexte actuel exceptionnellement critique que le monde entier vit, à des échelles plus ou moins différentes, ce même patron, pour qui nous travaillions corps et âmes, fait preuve d’une grande irresponsabilité, d’inconscience grave et d’autoritarisme révoltant.

Mise en situation :

A l’heure où ces mots sont écrits, le Canada recense 598 cas de personnes déclarées atteintes du COVID-19, dont 74 cas au Québec. Une hausse de 48% par rapport à la veille. Certes, ces chiffres ne sont pas aussi impressionnants que ceux recensés ailleurs dans le monde. Certes, travaillant dans un petit commerce, mes collègues et moi-même ne sommes pas les plus exposés aux risques, comparé à d’autres corps de métiers, comme ceux de la santé, de la sécurité publique, des transports, ou encore ceux de grands magasins d’alimentation. Il n’empêche, la boulangerie où nous travaillons reçoit en moyenne près de 400 à 500 clients par jour. De plus, cette boulangerie a une capacité d’accueil en places assises de 12 personnes, dans un espace confiné et restreint, où ceux-elles qui le souhaitent peuvent boire un café ou apprécier une viennoiserie/pâtisserie de leur choix. Quand le gouvernement québécois de François Legault, PM québécois, a annoncé des mesures visant à fermer temporairement les établissements jugés non essentiels, et la nécessité pour les commerces alimentaires recevant des clients en salle de faire respecter des distances d’au moins un mètre en eux. A la suite de cela, beaucoup d’établissements similaires au notre (boulangerie/café) ont décidés de ne plus donner la possibilité aux gens de s’assoir dans les espaces destinés à recevoir habituellement la clientèle, mais de n’offrir que du service à emporter. Ce qui semble relever du bon sens. Je m’attendais à ce que notre patron nous annonce des mesures similaires. Il n’en a rien été, notre employeur ayant seulement indiqué à toute l’équipe de vente qu’il comptait sur nous pour « accentuer le nettoyage de nos mains, des comptoirs clients, tables, chaises, ainsi que poignées de porte entrée/sortie, ainsi que poignée toilettes ». Et de mettre à disposition du « push-push et désinfectants à mains pour les clients". 


Le comble de cette histoire est que toutes les directives que notre patron nous a données, il l’a fait à distance, par simples messages, depuis l’île de Cuba où il est en ce moment même en vacances, prévue certes depuis longtemps, mais qu’il n’a pas reportées, en dépit de la dangerosité de la situation et de l’importance capitale de minimiser les déplacements non essentiels.


Face à l’inquiétude de plusieurs collègues, moi y compris, nous avons insisté au près de lui des mesures plus contraignantes de protection et de distanciation avec les clients, en notamment arrêtant d’accueillir notre clientèle sur place, et en n’offrant que du service « to go ». Ceci pour ne pas nous exposer davantage au risque de contamination, ainsi que pour éviter à nos client.e.s les plus âgé.e.s (nombreux.euses à se déplacer malgré tout) des risques similaires. Notre patron a refusé tout bonnement cette possibilité, nous expliquant très brièvement qu’il « suit de très près les infos » et que « tous les services habituels sont maintenus ». Certain de nous font part de notre incompréhension face à ces décisions, qui vont d’ailleurs à l’encontre des préconisations gouvernementales en matière de distanciation sociale. Face aux angoisses grandissantes de certain.e.s collègues, notre employeur nous répond très sèchement que « l’interprétation personnelle et l’extrapolation et les angoisses de chacun ne concernent que vous ». Plus tard, face à ce non-sens, deux collègues décident de ne plus venir travailler, tant que la situation sanitaire générale ne sera pas rétablie, et que des conditions minimales de sécurité ne seront pas respectées pour travailler à peu près sereinement.

Ce droit de retrait est un droit fondamental, offert dans le feuillet ‘ intitulé « droit de refuser d’exécuter un travail dangereux » se trouvant dans ka partie II du Code de travail canadien, qui certifie, entre autres, que :


« Tout employé assujetti à la partie II du Code a le droit de refuser d’exécuter un travail dangereux, pourvu qu’il ait des motifs raisonnables de croire qu’il est dangereux pour lui. De façon spécifique, le Code mentionne qu’un employé peut refuser dans les situations suivantes :
- D’utiliser ou de faire fonctionner une machine qui constitue un danger pour lui-même ou pour un autre employé;
- Il est dangereux pour lui de travailler dans le lieu;
- D’accomplir une tâche qui constitue un danger pour lui-même ou pour un autre employé ».


Notre employeur semblait de premier abord nous laisser la possibilité de déclarer notre intention de ne pas assurer nos shifts, si nous en montrions la volonté, compte tenu de la situation. C’est ce qu’il laissait sous-entendre dans ce message « si quelqu’un ne veut pas venir travailler, nous le faire savoir au plus vite !! Merci ». Deux collègues ont donc fait savoir à notre responsable de secteur vente, assistante du gérant de la boulangerie, mais aussi et avant tout notre collègue, de leur volonté de ne pas venir travailler. L’une d’entre elle est d’ailleurs sujette à des crises aiguë d’asthme, faisant d’elle une personne à haut risque si jamais elle serait touchée par le virus. Ces deux collègues se sont vu notifiées qu’ « en cas d’absence non justifiées et sans justificatifs médicaux » leur non présence au travail serait considéré comme « un abandon de poste ». Cette nouvelle, les deux collègues l’ont apprises non pas directement par notre employeur, mais par l’assistante gérante, qui, malgré son opposition, a dû annoncer la décision du patron.


Ce texte, je le souhaite comme témoin de notre colère, colère unanime de toute l’équipe de vente de la boulangerie. Cette colère est notre seule arme dans cette situation révoltante. Le rapport de force dans l’entreprise dans laquelle nous travaillons ne nous laisse pas les moyens de contrer la boule au ventre qui nous habite tou.t.e.s, dans une situation où nous nous estimons insuffisamment protégés face au coronavirus. Sans tomber dans la psychose, nous sommes inquiets de devoir continuer à côtoyer collègues et clients potentiellement dangereux. Nous estimons, et c’est notre droit le plus profond, que nous nous mettons en danger pour faire tourner l’économie d’un commerce qui n’est pas le nôtre, sans reconnaissance ou presque. Tout cela pour un patron qui, depuis une île des caraïbes nous ordonne de continuer à faire tourner son business pendant qu’il se prélasse au soleil tranquillement, inconscient des dangers qu’il nous fait courir et nous fera courir potentiellement, lorsqu’il rentrera de son voyage, après lequel il ne respectera probablement pas une quarantaine volontaire de 14 jours, comme recommandé. Il est certain qu’il peut être tranquille, son commerce restera sûrement ouvert quoiqu’il arrive, même si le gouvernement canadien finir par déclarer un confinement total, similaire à certains autres pays dans le monde. Très sûrement, il bénéficiera d’aides gouvernementales destinées aux entreprises pour leur venir en aide. Mais qu’en sera-t-il pour nous, ses employé.e.s, travailleurs précaires. Pour la majorité, nous sommes des étudiants, travaillant dans cette boulangerie à côté de nos études, ayant comme seule source de revenu ce salaire de boulangerie, payé au salaire minimum, pour subvenir à nos besoins, payer nos factures, notre loyer, nos études, pour lesquelles souvent nous nous sommes endetté.e.s. Qui nous protégera ? De quelle aide nous bénéficierons ?


Ce texte, je le souhaite comme témoin de l’irresponsabilité patronale, dans une période qui appellerait pourtant à la responsabilité collective, à la solidarité, à la compréhension. Il n’en est rien pour cet employeur, qui préfère menacer ses employés de renvoi, depuis Cuba, tel un dictateur fou, qui face à l’inquiétude des personnes qu’il a sous sa responsabilité, les laisse sans ou avec peu de protection, face à un ennemi invisible qui laisse des milliers de victimes derrière lui. Tout cela depuis une cage dorée, où il doit se sentir en sécurité, mais pourtant déconnecté de la réalité qui finira lui aussi par lui sauter aux yeux, ce que j’espère pour lui et ses proches. Incrédulité, consternation, déception et colère sont les mots qui nous habitent aujourd’hui.


Ce texte, je le souhaite comme témoin de la solidarité que nous devons exprimer à tous les employés qui subissent eux aussi, partout dans le monde, des mêmes injustices de chantage à l’emploi, travailleu.r.e.u.s.e.s précarisé.e.s, ne pouvant exercer pleinement nos droits offerts par le Code du travail, ne bénéficiant pas ou peu de protection sociale (certain.e.s comme moi ne pouvant bénéficier de toutes les protections prévues par le Code du travail, car étant non résidents permanents, face à de donneurs d’ordres qui en jouent largement).


Ce texte, je le souhaite comme témoin de l’exercice abusif d’autorité, d’injonction au travail coûte que coûte, au final de rapport de domination que nous, dominés, refusons de subir, pour les bienfaits du dominant. Ceci va plus loin que notre simple situation, et questionne cette violence symbolique qui traverse nos sociétés. Violence que nous dénonçons aujourd’hui, avec véhémence, alors que la situation est alarmante. Bourdieu nous enseigne que la violence symbolique ne porte pas en elle une fatalité irrévocable. Qu’il est possible de renverser le sens de son exercice, d’en inverser ses effets, que l’on peut l’entrevoir comme le produit d’une lutte. Nous tous, dominés, nous devons tenter de renverser ce rapport de domination, qui contribue à enraciner l’ordre du pouvoir symbolique. Toute expression publique, toute expression critique étant nécessaire à tout action collective, nous utiliserons notre droit pleinement, pour dénoncer les injustices que les plus précaires et aussi les plus soumis à l’ordre de domination symbolique, subissent encore plus dans cette période exceptionnelle, qui peut empêcher certain.e.s de s’exprimer. La peur nous habite, mais la défense de nos intérêts vitaux nous incite à ne pas se laisser faire.


Ce texte enfin, je le souhaite comme témoin du besoin impérieux de se montrer solidaire. Face à cette pandémie, nous n’avons pas besoins de menaces et d’autoritarisme dangereux. Nous devons nous libérer des exigences du profit et de la rentabilité, pour protéger les plus précaires face à ce virus. Notre solidarité sera notre seul rempart.

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