La nouvelle désinformation russe

Cet article analyse le role de la nouvelle Dezinformatsiya russe, ainsi que les moyens mis à sa disposition. Largement reprise comme un outil au service de la politique étrangère, ce nouveau type de désinformation remet en cause le modèle journalistique traditionnel.

La nouvelle Dezinformatsiya

 

Tandis que le modèle journalistique traditionnel des pays d'Europe occidentale est sur le déclin, les médias russes gagnent de plus en plus de terrain. A la botte du Kremlin et régis par une organisation verticale quasi militaire, la liberté d'expression n’apparaît plus comme la condition préalable pour faire du bon journalisme en Russie. Cette première différence est fondamentale dans la nouvelle stratégie d'approche du Kremlin face à l'information. Le think thank Institute of Modern Russia géré par Pavel Khodorkovsky (fils du célèbre oligarque Mikhail Khodorkovsky), emploie désormais le terme de 'weaponization' de l'information [note 1], pour décrire la stratégie de militarisation de l'information, stratégie déjà employée sous l'ère Soviétique.

 

De la Dezinformatsiya d'hier à celle d'aujourd'hui

La stratégie du Kremlin prend sa source dans la traditionnelle Dezinformatsiya Soviétique. Selon Lothar Metzel, un ancien expert de la CIA sur le sujet, la Dezinformatsiya Soviétique se traduisait par des opérations de pollution de l'opinion publique, à travers des fakes et diverses falsifications, avec pour objectif final d'arriver à une situation favorable à l'URSS [note 2]. Il fut par exemple affirmé que le VIH était une création de la CIA. Ultimement, la désinformation Soviétique avait pour but de rallier tous les pays à une seule idéologie hégémonique. La différence majeure se situe précisément sur ce point puisque la désinformation contemporaine russe n'est pliée à aucune hiérarchie idéologique si ce n'est la raison d'état. En mêlant vérité et mensonge, il s'agit de propager la confusion pour éventuellement aboutir à créer de nouvelles réalités. Par conséquent le concept de vérité même est malléable et il n'existerait donc pas de vérité universelle admise[note 3].

 

L'armada médiatique

Moscou s'appuie désormais sur deux piliers très importants dans la pratique de sa politique étrangère : l'information et l'armée, ces deux composantes étant plus complémentaires que contradictoires.En 2014, lors d'une allocution suivant l'ouverture de la chaîne Russia Today en Argentine le président Poutine déclarait :« The rapid progress of electronic media has made news reporting enormously important and turned it into a formidable weapon that enables public opinion manipulations. The intense media warfare has become a mark of the times, when certain nations attempt to monopolize the truth and use it in their own interests » [note 4]. Par cette déclaration, le Président Poutine soulignait l'importance des nouveaux médias dans l'arène géopolitique. Par ailleurs, le Chef d'état-major Valery Gerasimov a également déclaré : « The role of nonmilitary means of achieving political and strategic goals has grown, and, in many cases, they have exceeded the power of force of weapons in their effectiveness. »[note 5]. Globalement, la puissance des nouveaux médias fut rapidement assimilée et déclarée supérieure, dans certains cas, à celle des armes conventionnelles. Les grandes chaînes d'informations comme RT (Russia Today) furent créées immédiatement après la Révolution Orange en Ukraine, et furent opérationnelles lors de la guerre en Géorgie. RT affirmait disposer d'un budget de 300 millions de dollars en 2013 [note 6], et serait désormais regardée par 600 millions de personnes. Il s'agit de la chaîne la plus regardée sur internet [note 7]. Enfin il ne faut négliger la puissance des usines à Troll de Saint-Pétersbourg, qui tournent à plein régime pour diffuser des opinions favorables à la politique du Kremlin [note 8].

 

The Democracy containment doctrine

La nouvelle stratégie du Kremlin pourrait se définir comme la Democracy containment doctrine, similaire à la politique d'endiguement pratiquée par les États-Unis au sortir de la Seconde Guerre Mondiale. Concrètement, il s'agit de s'allier avec des régimes autoritaires pour tenter de contenir et de prévenir la multiplication de régimes démocratiques. Pour ce faire, le Kremlin utilise plusieurs stratégies à travers la guerre de l'information, et n'hésite pas à s'allier avec d'autres régimes de types autoritaires. La distorsion d'information est un moyen parmi d'autres, comme ce fut le cas avec un article du New York Times en 2015 par exemple [note 9]. Également, le lobbying réalisé en Europe révèle des liens obscurs entretenus avec certains partis politiques allemands, anglais ou français [note 10].

 

La Dezinformatsiya dans la guerre

En 2013, la révolution ukrainienne fit office de test pour jauger de la puissance d'action de la nouvelle armada médiatique russe. Plongés dans un état de léthargie, les puissances de l'Ouest n'ont pu qu'observer avec impuissance l'annexion de la Crimée et le soulèvement dans l'est de l'Ukraine. La Dezinformatsiya a joué le rôle qui est le sien, en propageant plus de 500 fakes originaires de médias russes, étalés sur deux ans de guerre et classifiés selon 18 thèmes dominants, d'après l'organisation StopFake, basée à Kiev [note 11]. Les fausses rumeurs ont été largement relayées par RT, comme les histoires de viol collectif ou de démembrements [note 12] en passant par des annonces plus extravagantes quand il est affirmé que les ukrainiens se sont agenouillés face à Joe Biden (on peut se demander si l'ukrainien lambda a connaissance du vice-président des États-Unis) [note 13]. La lutte contre les fascistes de Kiev est également une part importante de la rhétorique des médias russes, en grande partie reprise au passé communiste. Finalement l'OTAN apparaît impuissante à lutter dans cette guerre de communication, tout aussi impuissante que l'Union Européenne qui ne dispose d'aucun outil pour répondre à ce type de guerre hybride qui mêle fausses informations, interventions sans bannières et actions concertées avec une rapidité détonante.

 

Le succès

Après plusieurs années d'existence, un premier bilan force à constater que les efforts réalisés par le Kremlin ont porté leurs fruits. Le président Poutine est devenu en quelques années l'un des hommes les plus influents de la planète. Pour comprendre ce succès, il faut garder en tête plusieurs points clés, notamment que les 'mesures actives' prises par Moscou sont toujours basées sur une information véridique. L'art de la désinformation consiste à ajouter un détail qui va créer la confusion sans éveiller trop de soupçons [note 14]. Ce succès s'explique aussi par la dérégulation du marché de l'information, avec l'avènement d'internet. Il devient aujourd'hui impossible de pouvoir contredire toutes les fausses informations répandues sur la toile, et on assiste à une hausse du relativisme, et des théories de tous types [note 15], et ce malgré la création d'organisations bénévoles comme StopFake qui font leur possible pour repérer toutes les fausses informations qui circulent sur le net. Enfin, les médias russes ont réussi à gagner en crédulité auprès d'un public jeune, avec une image dynamique et des informations chocs. La présence de personnalités charismatiques crédibles et qui possèdent un discours de contestation de l'ordre établi comme Julien Assange, Edouard Snowden ou encore Pepe Escobar sur RT, contribuent à propager l'image d'une chaîne dissidente, qui protège les lanceurs d'alertes et défend la liberté d'expression face à l'ogre impérialiste américain.

 

Le journalisme dans la tourmente

Dans ces conditions, il devient de plus en plus difficile pour les journalistes de relayer une information vérifiée. Plusieurs journalistes furent piégés, et un article publié dans Der Tagesspiegel affirmait que des combattants Tchétchènes se battaient aux cotés des combattants ukrainiens, reprenant l'affirmation d'un média russe [note 16]. Une étude en Bulgarie démontre que les médias bulgares ont beaucoup plus relayé les positions russes sur le crash du vol MH17, simplement car elles étaient mieux racontées [note 17]. Finalement, le documentaire de Paul Moreira diffusé sur Canal Plus et intitulé « Ukraine : Masks of revolution » est l'aboutissement de la Dezinformatsiya russe. Diffusé dans un média étranger, il légitime un peu plus les positions russes même s'il comporte pourtant de nombreuses erreurs factuelles. Le risque d'occulter l'information devient réel pour le journaliste, qui doit faire face à la démesure des moyens mis en œuvre pour modifier, exagérer, ou rendre plus attrayante l'information, désormais habillée d'un meilleur storytelling.

En fin de compte plusieurs points annoncent de beaux jours à la Dezinformatsiya russe, qui s'infiltre à travers un panoptique duquel on peut scruter, analyser et exploiter l'ensemble des points faibles de l'Ouest. La puissance des lobbys russes à Londres [note 18] et le role de la Dezinformatsiya va probablement s’accentuer dans un contexte relativiste, ceci ajouté à la crise existentielle de l'Union Européenne, la montée des extrêmes en Europe et le délitement consommé du journalisme traditionnel.

 

Luc Maffre

 

Note 1: Michael Weiss et Peter Pomerantsev, « The Menace of Unreality: How the Kremlin Weaponizes Information, Culture, and Money », Institute of Modern Russia, The Interpreter, 2014. http://www.interpretermag.com/wp-content/uploads/2014/11/The_Menace_of_Unreality_Final.pdf 

Note 2:Max Holland, The Propagation and Power of Communist Security Services Dezinformatsiya. 2. International Journal of Intelligence and Counterintelligence, volume 19, issue 1, 2006.

Note 3: Ibid note 1, p34.

Note 4: Cristina Fernandez de Kirchner, "Russia Today TV channel starts broadcasting in Argentina", 9 octobre 2014, Presidential Executive Office’s Information Office. http://en.kremlin.ru/events/president/news/46762

Note 5: Valery Gerasimov, Ценность науки в предвидении, Voenno-promyshlennyy Kuryer, mars 2013. http://inmoscowsshadows.wordpress.com/2014/07/06/the-gerasimov-doctrine-and-russian-non-linear-war/ (traduction anglaise de l'original http://vpk-news.ru/sites/default/files/pdf/vpk_08_476.pdf )

Note 6 « American broadcasters see RT as major challenge, want to try to compete », 13 août 2014, RT. http://rt.com/news/180184-us-channelrussian-speakers/

Note 7: Ibid note 1, p 15

Note 8: Adrian Chen, « The Agency », New York Times Magazine, juin 2015. http://www.nytimes.com/2015/06/07/magazine/the-agency.html?_r=1

Note 9: « Russian Media Falsely Cite New York Times », 10 juillet 2015, StopFake.org. http://www.stopfake.org/en/russian-media-falsely-cite-new-york-times/

Note 10: Elena Servettaz, « Putin’s Far-Right Friends in Europe », Institute of Modern Russia, juin 2014. http://imrussia.org/en/russia-and-the-world/645-putins-far-right-friends-in-europe

Note 11: Yevhen Fedchenko, « Kremlin Propaganda: Soviet Active Measures by Other Means », 21 mars 2016, StopFake.org. http://www.stopfake.org/en/kremlin-propaganda-soviet-active-measures-by-other-means/#_ftnref27

Note 12: Halya Coynash, « Russia Today’s “Genocide in Eastern Ukraine”: Sick, distorted and deleted », 16 juillet 2014. http://www.ukrainebusiness.com.ua/news/12512.html

Note 13: « Photo Fake: Kyiv Residents Kneel before Biden », 12 décembre 2015, StopFake.org http://www.stopfake.org/en/photo-fake-kyiv-residents-kneel-before-biden  

Note 14:Sodatov A, « The New nobility of the KGB », Public Affairs,2011, p184.

Note 15 : voir la conférence de Gérald Bronner sur le sujet, Clermont Ferrand, 2014. https://www.youtube.com/watch?v=BluNgzYHnMQ

Note 16 : Elke Windisch, « Der unbekannte Feind », Der Tagesspiegel, 30 mai 2014. http://www.tagesspiegel.de/politik/tschetschenische-milizen-in-ukraine-krise-der-unbekannte-feind/9972094.html%29

Note 17: Christo Grozev, « Kremlin : facing a fateful decision », Risk Management Lab, New Bulgarian University, 2014. http://riskmanagementlab.com/en/fileadmin/user_upload/documents/news/sled_svaljaneto_na_mn17-_kreml_pred_sdbonosen_izbor_en.pdf

Note 18: Michael Weiss, « In Plain Sight: The Kremlin’s London Lobby », World Affairs, mars/avril 2013. http://worldaffairsjournal.org/article/plain-sight-kremlin%E2%80%99s-london-lobby

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.