Depuis quand....

Depuis quand n'avez vous pas

Depuis combien de temps n’avez-vous pas fait un plein d'essence, fait la pression des pneus d’une voiture, conduit une voiture, lavé le pare-brise, vous-êtes vous fait arrêter pour un excès de vitesse et avez-vous eu à présenter vos papiers d’identité,tourné quinze fois dans un quartier pour enfin trouver une place, galopé après un parcmètre et payé le stationnement ? De quand date votre dernière liste de courses, votre dernier passage en caisse; avez-vous récemment vidé un caddie dans le coffre de votre voiture ? Depuis quand n’avez-vous pas traversé un marché un samedi matin, fait la queue pour acheter quelques tomates, une salade, un céleri et des courgettes ; la dernière fois que vous avez lavé et essoré une salade, c’est ancien ?Çà vous arrive de mettre la table, de débarrasser, de servir une soupe, couper du pain, découper un poulet, et déguster en cachette un sot-l’y-laisse directement sur la planche ? Quand avez cuisiné pour la dernière fois un plat dont vous avez le secret, rempli ou vidé un lave vaisselle, lavé une poêle graisseuse dans l'évier, rempli et vidé un lave linge, étendu du linge sur un fil à linge, plié des draps ? Avez-vous déjà recherché en vain l’autre moitié d'une chaussette orpheline, repassé une chemise, passé un coup d'aspirateur, un coup de balai..., pour de vrai, sous un lit, une table de salle à manger, passé un coup de serpillière dans la salle de bains, renouvelé un rouleau de PQ dans les toilettes, servi le café dans le jardin, tondu la pelouse, ramassé les feuilles mortes à l'automne, cueilli une palanquée de cerises directement sur l'arbre, des mûres dans les haies sur un chemin communal pour faire quelques pots de confiture ?Avez-vous déjà passé un dimanche matin en forêt pour une cueillette de champignons, d'ail des ours, de ciboulette ou d’asperges sauvages, et y avez-vous constaté l’inquiétante absence d’oiseaux et d’insectes ?Vous arrive-t-il d’aller chercher une bouteille à la cave, de l’ouvrir et la déguster avec des potes, ... une bouteille achetée chez un viticulteur, ou dans une cave, après une dégustation, et avoir chargé le carton de six acheté dans le coffre de votre voiture ? Vous est-il arrivé de servir des bières, remplir des barquettes de frites, derrière le comptoir du bar, après avoir monté le matin même le barnum pour le compte d’une association ? Avez-vous déjà participé à la tenue d’un bureau de vote, participé au dépouillement, assuré le comptage des bulletins ?Depuis quand avez-vous patienté dans la salle d’attente d’un médecin, après un rendez-vous pris quelques semaines avant ? Avez-vous déjà conduit un peu ivre pour rentrer d’undîner chez des amis ? Avez-vous eu à réparer une prise électrique, un robinet qui fuit, à faire l’ourlet d’un pantalon, mis en terre quelques plants de tomates, ou bien un arbre fruitier dans votre jardin ? Depuis quand n’avez-vous pas déambulé dans un magasin, hésité à l’achat d’une chemise un peu chère, de godasses vraiment trop chères, collé un timbre sur l’enveloppe d’une lettre, une carte postale, patienté au contrôle sécurité d’un avion, attendu devant les entrailles de l’aéroport, qu’elles veuillent bien vous restituer vos valises, présenté votre billet de train au contrôleur, pris un transport en commun bondé à une heure de pointe ?Vous êtes-vous déjà angoissé à l’idée de ne pas pouvoir payer une facture, avez-vous demandé un report ou une facilité de paiement, fait un quatre fois sans frais en vous disant « ça le fera bien ». Avez-vous patienté à l’appel d’un service vocal, répondu à un choix multiple d’options pour au final après 23 minutes d’attente entendre le bip sinistre de la communication coupée, appelé trois fois d’affilée pour être mis en contact avec la plateforme téléphonique Orange de Casablanca pour un problème internet. Avez-vous rédigé votre CV, l’avez-vous envoyé, attendu des réponses, en vain peut-être, passé des entretiens pour rien ? Depuis combien de temps n’avez-vous pas déposé un sac poubelle sur le trottoir, râlé après le chien du voisin qui aboie à la mort dans le jardin, passé une heure allongé dans l’herbe sous un ciel étoilé d’août à rater toutes les étoiles filantes vues par les autres, pesté pour avoir passé deux heures le samedi matin à aller chercher un recommandé à la Poste du quartier ? Avez- vous déjà été ébloui par des phares de voiture après une longue route de nuit sous la pluie, poireauté deux heures dans un embouteillage, essayé de tirer du liquide à un distributeur bancaire et vous rendre compte que le plafond est atteint, et ne pouvoir retirer que vingt euros, et vous dire bullshit ça ira ? Vous est-il arrivé d’être ému par un punk à chien devant l’hyper et lui laisser 2 balles pour une 86 ? Avez-vous un jour éprouvé la certitude de vos idées, ressenti l’enthousiasme de les partager avec des étrangers, et fait face à la présence angoissante de compagnies de CRS casqués bottés armés ; avez-vous respiré l’odeur acre du lacrymogène, sursauté à l’explosion d’une grenade de désencerclement, souffert dans votre chair pour les idées que vous défendez ?Vous arrive-t-il parfois le matin d’éprouver de la lassitude et vous dire je resterais bien sous la couette, de vous dire pour demain à quoi bon, vous sentir déprimé par l’avide indigence de l’industrie chimique, financière, agro-alimentaire, de pressentir les catastrophes à venir, de vous sentir impuissant et pourtant particulièrement privilégié.

Depuis quand n’avez-vous pas douté. Vous présidez à la destinée d’un peuple ? Une petite fraction partage vos certitudes ; j’embrasse le doute des autres. De quelles expériences de vie votre parcours est-il teinté, pas de celles du plus grand nombre, et certainement pas celles des gens de peu, mais plutôt de ceux qui défendent votre modèle, de ceux qui communient sur l’hôtel du tout économique, de la croissance éternelle, du travail à tout prix, à n’importe quel prix, de la concurrence libre et non faussée, du détricotage de la mutualisation, de la disparition des communs, de la privatisation à outrance. Vous appartenez à cette aristocratie déconnectée du quotidien du plus grand nombre, éloignée de nos préoccupations, de la fraternité, du partage, de l'inquiétude au jour le jour, pour demain, pour nos enfants, nos petits-enfants, nos vieux, nos champs, les haies, les insectes, les rivières, les forêts. Pensez-vous présider à nos destins avec pertinence, anticiper les problématiques environnementales à venir avec volonté et courage, imaginer pour demain un monde où le hasard de la naissance, le mauvais sort et l’injustice, l’iniquité seraient combattus par les plus forts, les plus riches, les mieux éduqués, pour un monde respectueux de la Terre, des biens communs, du vivant ?

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