Qui a tué ce bébé ?

Une femme sans abri a accouché dans la rue à Lille dans la nuit du 23 mars. Son bébé est mort, elle a été mise en examen.

Les filles, vous vous rappelez vos accouchements ? Vous vous rappelez cette douleur qui était surtout un immense effort, les reins écrasés par les chenilles des contractions, le souffle coupé, la respiration de petit chien et entre chaque contraction, cette plongée fulgurante dans un repos absolu de récupération totale, quasi amniotique ? Vous vous rappelez cette accélération, et l'impression que vous étiez hors du temps, dans une bulle en contact étroit avec la mort et si proche de la vie la plus intense, cette impression que votre corps, sur le coup, avait pris les manettes et que vous n'aviez plus qu'à vous abandonner, en nageant dans le sens du courant, à cette sagesse immémoriale de la viande ? Vous vous rappelez avoir parlé à votre bébé qui à ce moment-là dérouillait autant que vous et même dix mille fois plus, parce que lui allait tomber comme une pierre, après que votre bassin lui ait écrasé la tête au point que les os de son crâne se chevauchent, dans cette vie violente comme on parle de mort violente ? Avec la pesanteur qui allait lui faire tomber dessus le poids vertigineux de l'existence, avec ses poumons que l'air déplierait dans un bruit de déchirure, avec son cœur qui brusquement, en un éclair, se fermerait pour que systole et diastole se fassent ? Les filles, vous vous rappelez le brutal soulagement, la première rencontre, le visage de ce que vous portiez en vous, une petite fille, un petit garçon, un petit humain qu'on vous a posé tout saignant et tout chaud, replié encore comme votre ventre trop étroit, à la fin, l'avait sculpté, vous vous rappelez le premier regard aveugle et clairvoyant, ce regard qui semblait vous écouter dans le grand silence qui suit l'arrêt soudain de la douleur ? Vous vous la rappelez, cette rencontre que vous attendiez depuis que vous aviez décidé que vous le vouliez, ce bébé ?

Les filles, vous vous rappelez comment les contractions ont recommencé, parce que ce putain de placenta était encore dedans et que le boulot n'était pas fini ? Vous vous rappelez votre épuisement ? Après vingt, dix, quinze heures de contractions, une heure de travail, elle ne vous lâchait pas, votre viande, il fallait encore se tordre et saigner, il fallait encore dérouiller.

La vie vous traversait avec la même indifférence attentionnée qu'elle traverse tous les corps depuis que les mammifères ont inventé l'œuf à l'intérieur du ventre. On la touche, cette vie, on en est envahie, violée, mâchée, distendue, on devient à soi toute seule un biotope, on est au plus près de ce mystérieux courant qui passe de corps en corps, comme le son à travers les membranes de l'air. On n'est plus rien, on est essentielle et dérisoire. On est légion, on est une seule terre en enfantement. Et quand on se dégage de cette apnée incommensurable, quand on redescend dans l'ordre des heures, pas sur terre, où pour une fois on était, mais sur humanité, notre corps baratté ne se laisse pas oublier comme ça. On est, pour un moment, dans un autre registre. On prend la peau de son ventre à deux mains et on la lève comme une voile. On a le con tuméfié, distendu, tellement écorché qu'on ne le sent plus. Il est déchiré, souvent, ou cisaillé par un humaniste pour éviter qu'il soit déchiré. On saigne, des caillots qui descendent, doux et chauds comme d'étranges poissons et vous caressent l'intérieur des cuisses. On est épuisée, au-delà de l'épuisement, et pourtant plus éveillée qu'on le sera jamais, encore étonnée des prouesses de ce corps douloureux et courbaturé qui a changé de forme, changé de matière, est devenu un golem, un démon, une glaise piétinée, une herbe indestructible entre deux trottoirs. On a mal, encore, ça ne s'arrête pas. Les tranchées nous coupent les reins à la lame rouillée chaque fois que le bébé nous tète. Et les gercures au bout des seins. La douleur devient juste une couleur des jours, quelque chose d'aigu, d'incroyablement coloré qui nous fait souffrir sans nous faire mal. On croyait la connaître, maintenant on fait partie de son premier cercle. Elle ne se trimballe pas, la douleur, sans l'inhumaine énergie, sans la rage de la vie. Et on en est vernie jusqu'au heures pâles de la nuit.

C'est cette intimité que nous connaissons, les filles, de la douleur du corps enfantant, de cette bascule fugace mais intense où la mort touche la vie, où nous pourrions mourir. Car l'humaine est un pari hasardeux de la nature. Nous sommes, en raison de notre bipédie, les mammifères les plus mal foutues pour porter des enfants aussi gros et pour accoucher. Notre taux de mortalité maternelle est pire que celui des juments, des vaches. L'homo a failli être rayé de la carte du vivant par cette malencontreuse évolution. Il n'a pu s'en sortir qu'en inventant la fontanelle et la progression hélicoïdale, mais ça reste une gageure pour chaque humaine qui se lance dans l'aventure. C'est pourquoi nous savons, nous, ce que les hommes, les flics, les juges, ne savent pas. Nous savons que nous pouvons y laisser la peau à chaque fois, et que nous y laissons du sang, de la viande, que nous abandonnons l'orgueil, que nous gémissons avec nos petits dans la même épreuve, que nous nous chions dessus, que nous saignons, que nous souffrons, que nous crions, que nous avons peur d'y rester, et comme le mal est joli, que nous pleurons enfin quand on dirait que ça s'arrête, mais que ça ne fait que commencer.

Hommes qui êtes à la manœuvre, et qui ne saignez pas, ne souffrez pas, n'avez pas le corps distendu par la machinerie de la vie, aussi féroce quand on a voulu son bébé que quand on ne l'a pas évité, hommes qui portez des képis, des toges, des perruques, vous qu'une mère épuisée a expulsé, tout saignants, dans ce monde que vous avez l'impression de connaître, hommes semblables au père d'un nourrisson trouvé mort dans la rue quelques heures après sa naissance, ne soyez pas monstrueux. Hommes qui avez ramassé à l'aube une femme qui saignait, dont le corps était encore tout mâché du travail de l'accouchement, qui avait souffert toute la nuit, les dents serrées, derrière une palissade, sans personne pour l'aider, pour la rassurer, pour l'accompagner, pour lui parler, et qui s'était éloignée de son bébé, peut-être parce qu'elle avait soif, ou trop mal, ou qu'elle était folle, ou rendue folle par ce qui l'avait jetée derrière une palissade pour accoucher comme une chienne abandonnée, ne soyez pas féroces. Vous ne savez pas. Vous ne savez rien. Quoi qu'il ait pu arriver, qui que soit cette femme, elle a accouché seule dans la rue le 23 mars, par une nuit claire où le thermomètre affichait au maximum onze degrés. Tout ce que nous avons connu, les filles, elle l'a vécu seule. Nous ne savons pas comment l'accouchement s'est passé, ce n'était pas son premier, mais nous savons au moins ça : qu'elle était sans assistance, sur le ciment, par onze degrés, cette nuit-là, et que cette traversée périlleuse, toute cette terreur, cette douleur, ces contractions qui n'en finissaient pas, elle les a vécus seule, seule, seule. A-t-elle coupé le cordon avec les dents ? Expulsé le placenta et laissé le bébé relié à celui-ci sans le couvrir suffisamment ? N'avait-elle que ses vêtements ? S'en est-elle dépouillé pour ne pas laisser l'enfant qui venait de naître nu ? Il est mort. Tout ce que nous savons d'elle, c'est que des hommes qu'une femme épuisée a un jour expulsés dans le sang et la douleur se sont emparés d'elle et l'ont traînée, encore saignante et distendue, devant ses juges. Tout ce que nous savons d'elle, c'est qu'elle a été arrêtée, interrogée, enchristée sur le champ et mise en examen. Est-ce qu'elle a pu se laver ? Est-ce qu'on lui a donné des grosses serviettes pour qu'elle arrête de se saigner dessus, des vêtements pour qu'elle se change ? Est-ce qu'elle a pu s'allonger ? Est-ce qu'on l'a consolée pour cette horreur pure, un accouchement dans la nuit et le froid, dehors, seule, et la mort du bébé peu après ? Est-ce qu'avant de l'accuser on a essayé de réparer un peu cette nuit qui a dû durer des millénaires, ce matin qui est tombé comme la lame de la guillotine sur la mort d'un enfant et les barreaux d'une prison ?

Est-ce qu'elle est folle ? Est-ce qu'elle avait un suivi psychiatrique jusqu'ici mais que les restrictions budgétaires ont délité tout ça jusqu'à ce qu'elle se retrouve, comme tant d'autres, égarée, sans conscience, errant dans les rues ? Est-ce que tout simplement elle s'est fait expulser (c'est la période) et s'est retrouvée, enceinte jusqu'aux dents, sans recours, avec ce môme qui cognait à la porte pour arriver ? Les bénévoles qui s'occupent des SDF sur Lille ne la connaissent pas. Peut-être est-elle arrivée d'une autre ville par le train, car elle a accouché près de la gare. Mais alors comment les policiers, militaires, vigiles, agents SNCF, toute cette aimable faune qui croise en rangs serrés dans toutes les gares de France aurait pu laisser passer une femme perdue, en gésine ?

Qu'est-ce qui a tué ce bébé ? Sa mère s'est-elle assoupie sur lui après les longues fatigues de l'accouchement ? Ou s'est-il trouvé nu, à peine né, alors qu'elle était dans un état de sidération, ou dans la complète indifférence du désespoir ? Il était vivant à la naissance, il est mort. Des passants l'ont vu, inanimé, près de sa mère, et ont averti les pompiers et la police. Qui a laissé cette femme accoucher seule, par une nuit froide, derrière une palissade ? Comment a-t-on pu traîner devant les tribunaux une femme qui venait d'accoucher dans la rue et dont l'enfant était mort ? Comment la machine judiciaire a-t-elle pu prendre entre ses mâchoires ce sujet infinitésimal tout broyé déjà par la dureté de la vie, une femme sans domicile à peine relevée de ses couches ? Aurait-il mieux valu que l'accouchement se passe mal et qu'elle se vide de son sang derrière sa palissade, qu'on la retrouve exangue et froide auprès d'un nourrisson encore vivant au petit matin, pour qu'on se dispense de rajouter de l'horreur à l'horreur et que même, peut-être, on la regarde avec un peu d'humanité ? Quand un fait aussi terrible se produit, la responsabilité en dépasse et de loin les protagonistes directs. Une misère aussi affreuse devrait nous faire vomir de honte et non brandir les foudres de la loi. Une société qui laisse ses membres les plus vulnérables enfanter dans la rue n'a pas à les juger.

Mais ce qui choque par-dessus tout, les filles, c'est que ce corps tragique, malmené, ce corps qui a souffert dans le froid pendant d'interminables heures, qui a d'abord donné la vie avant de la laisser partir, ce corps et cette vie sont versées dans l'égout de l'impitoyable mépris qui touche ces choses-là. Et c'est un déni énorme, celui qui traite un corps en gésine, un corps fendu par l'enfantement, un corps rompu par l'épuisement, comme un détail qui ne vaut pas qu'on s'y arrête. Elle a un sale goût, cette mise en examen, le goût d'une antique malédiction. Car il n'est pas si vieux le temps où on retroussait nos organes comme des nœuds coulants pour nous étrangler et nous pendre avec. Dans d'autres pays, encore aujourd'hui, on peut se retrouver condamnée pour un enfant mort en couches. Et ici aussi, le poids d'un enfant, qui est pourtant l'avenir de toute une société, ne pèse que sur les reins de la femme qui le porte si elle est seule à le porter. Cette responsabilité accablante, qu'elle l'ait voulu ou pas, qu'elle soit en mesure de l'assumer ou pas, qu'elle ait été violée ou simplement qu'elle n'ait pas planifié une contraception, ou qu'elle n'ait pu se résoudre à avorter, ou qu'elle ait trop attendu parce qu'elle vit dans la temporalité chaotique de la rue, ou qu'elle s'en soit rendu compte trop tard, ou qu'elle soit dans le déni et le refus, est la sienne et la sienne seule. Et si certains hommes ne veulent pas être pères et le deviennent pourtant, c'est fâcheux, mais ça peut s'arranger. Ils peuvent foutre le camp, ou avoir des états d'âme. Mais quand une femme qui n'est pas en mesure d'être mère, pour des raisons sociales ou psychiques, le devient pourtant, elle ne peut pas fuir son ventre, elle coule avec. Cette femme sans domicile qui a accouché seule dans la rue et dont le bébé est mort encourt trente ans de prison. Il est peu probable que le géniteur qui a laissé courir un tel désastre se voie reprochée la moindre responsabilité. La prise en compte juridique de cette inégalité fondamentale devrait se poser, et par extension celle de la responsabilité collective sur les familles les plus fragiles. Car comme pour le boxeur Davey Moore dans la chanson de Bob Dylan interprétée en français par Graeme Allright, on devrait se poser la question jusque dans ses derniers prolongements : qui a tué ce bébé ? Qui est responsable et pourquoi est-il mort ?

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