Appel pour le respect de la dignité des vétérans des essais nucléaires

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Appel pour le respect de la dignité des vétérans des essais nucléaires

Le 1er mai 1962, jour de l’accident nucléaire du tir Béryl, j’étais à mon poste sur la base-vie d’In Ekker dans le Hoggar à mesurer la radioactivité de l’air dans le laboratoire dédié du Service Technique aux Armées (STA). Appelé du contingent, classe 602B, j’ai témoigné avec des camarades, avec un livre sous le titre Les irradiés de Béryl publié en 2011, sur l’ampleur des retombées radioactives du nuage échappé de la montagne du Tan Affela et dont seront victimes les civils et militaires, sans compter la population saharienne employée comme main d’œuvre et qui continueront à travailler semaines, mois et années durant sur le site contaminé.

A ce titre, je suis en contact avec le personnel concerné par les essais nucléaires français au Sahara à partir de 1960 et en Polynésie française beaucoup plus tard, grâce au bulletin de l’Association des vétérans des essais nucléaires (AVEN). Quelle n’a pas été mon indignation accompagnée d’un sursaut de révolte, en lisant l’éditorial du directeur de la publication, Jean-Luc Sans, rendant compte dans le bulletin de juin 2015, des premières auditions du CIVEN, organisme qui au nom de l’Etat examine les cas en contentieux des vétérans pour une demande d’indemnisation. Je lis dans cet éditorial que chaque vétéran n’a et n’aura que 15 minutes pour plaider sa cause et pas une de plus, et Jean-Luc SANS de souligner: «… Mais, nous le savons tous, il est très difficile de parler de son cas personnel sans partir dans des détails futiles; le CIVEN  aussi le sait, et en une ou deux questions saura parfaitement entraîner le plaidant à raconter sa vie pendant 15 mn…» D’où la recommandation de l’AVEN de se faire représenter. Ce CIVEN est composé de médecins et son président un préfet.

Sans aller plus loin dans l’exposé de cette situation préjudiciable aux intérêts légitimes des vétérans et ayant à l’esprit qu’il ne doit rester que très peu de candidats aux indemnisations relevant de l’accident du tir Béryl, j’en appelle aux plus hautes autorités de l’Etat et au Président de la République pour que soit mis fin à ce cynisme des personnels en charge de l’audition de ces survivants. C’est une question de dignité nationale. Ces hommes ont servi leur pays aux dépens de leur santé et méritent toute la considération due à leur sort de victimes du nucléaire français. J’ajoute que la loi Morin à l’origine du déclanchement de cette procédure d’indemnisation, un demi-siècle après les faits incriminés, a été dotée d’un budget de 10 millions d’euros pour l’ensemble des victimes du Sahara et de la Polynésie, montant que nos responsables politiques jusqu’au sommet de l’Etat devraient comparer aux pertes de plusieurs milliards d’euros d’AREVA, ex « fleuron » affiché de la compétence de la France dans le nucléaire civil. Nous pouvons juger ici ce que vaut, aux yeux de mon pays, la vie de ces hommes irradiés, derniers survivants de l’aventure nucléaire commencée en 1960 au Sahara avec des buts militaires, la bombe, lorsque le coût programmé des indemnisations est comparé à la gabegie de l’Etat actionnaire d’AREVA. Voici des considérations soumises aux responsables de l’Etat en charge du budget d’indemnisation et aux experts chargés d’en justifier le bien fondé en recherchant les failles des dossiers permettant de justifier le rejet des demandes et de satisfaire la raison d’Etat qui se refuse sur le fond à reconnaître la condition de victimes à ces sacrifiés de son aventure dans l’atome. Il nous sera mis en avant le succès du parc nucléaire civil alors que son coût restera inconnu tant que ne sera pas traité les problèmes du démantèlement et du stockage ou enfouissement des déchets radioactifs de nos centrales.

Messieurs du CIVEN, que cet appel au Président de la République, pour peu qu’il soit entendu, au nom des derniers survivants de cette piteuse aventure, vous conduise à plus d’humilité et d’humanité dans le traitement de cette cause. Si nous recherchons des raisons de fierté pour notre pays, ce n’est pas du côté du nucléaire civil ou militaire qu’il faut les rechercher !   

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